Cependant, le 4 septembre 1810, époque précise où j'arrivai en
Toscane, le monument funèbre de Canova fut inauguré dans l'église de
_Santa-Croce_, malgré la véhémente réclamation du clergé. Mme d'Albany
était à Paris et conversait avec Bonaparte, auprès de qui elle avait
alors la nécessité de conserver une attitude de bienveillance utile à
ses intérêts et qui ne répugnait point à ses opinions. Ses liaisons
avec Mme de Staël et sa société lui rendaient, sous l'Empire, son rôle
très-complexe et très-délicat. Elle ne désirait point rompre avec les
connaissances de Mme de Staël à Coppet et à Paris, et elle voulait
moins encore se déclarer en hostilité avec l'homme dont sa
tranquillité et son bien-être dépendaient; toute sa fortune en France
et en Angleterre était dans ces ménagements.
Un ami de Mme de Staël, M. de Sismondi, Toscan d'origine, Genevois de
séjour, Français de goût, l'embarrassait beaucoup par ses
correspondances très-indiscrètes; il ne cessait de la provoquer, avec
un défaut de tact qui touchait par la candeur à une ingénuité presque
niaise, à se prononcer contre l'Empire. On voit clairement combien
cette importunité lui était à charge. Sismondi, retiré pendant
quelques mois à _Pescia_, sa patrie, en Toscane, ne s'en apercevait
pas; il continuait l'obsession de sa correspondance compromettante.
Voici une de ses lettres, du 7 juin 1807, de Pescia:
Madame,
Permettez-moi de me rappeler à votre souvenir en vous envoyant les
deux premiers volumes de mon histoire. Si votre noble ami avait vécu,
c'est à lui que j'aurais voulu les présenter, c'est son suffrage que
j'aurais ambitionné d'obtenir par dessus tous les autres. Son âme
généreuse et fière appartenait à ces siècles de grandeur et de gloire
que j'ai cherché à faire connaître. Né comme par miracle hors de son
siècle, il appartenait tout entier à des temps qui ne sont plus, et il
avait été donné à l'Italie comme un monument de ce qu'avaient été ses
enfants, comme un gage de ce qu'ils pouvaient être encore. Il me
semble que l'amie d'Alfieri, celle qui consacre désormais sa vie à
rendre un culte à la mémoire de ce grand homme, sera prévenue en
faveur d'un ouvrage d'un de ses plus zélés admirateurs, d'un ouvrage
où elle retrouvera plusieurs des pensées et des sentiments qu'Alfieri
a développés avec tant d'âme et d'éloquence. Avant la fin de l'été, je
compte aller à Florence vous rendre mes devoirs et entendre de votre
bouche, madame, votre jugement sur mes _Républiques_.
Il y a quinze jours que j'ai quitté Mme de Staël à Coppet; elle avait
chargé son libraire de vous faire parvenir sa _Corinne_, et elle se
flattait que vous l'aviez reçue. Si cependant elle ne vous est pas
parvenue encore, je pourrai vous en envoyer un exemplaire; je serai
sûr, en le faisant, de l'obliger, car elle désirait sur toute chose
que cet ouvrage fût de bonne heure entre vos mains, et qu'il obtînt
votre approbation. Je me flatte qu'elle sera entière, et que, si la
France a été juste pour elle, l'Italie sera reconnaissante.--Vous
aurez su, madame, que notre amie a éprouvé de nouveaux désagréments.
Vous en aurez su même davantage, car la malignité publique s'est plu à
en exagérer les rapports. On lui avait laissé acheter une campagne
dans la vallée de Montmorency, en lui donnant des espérances
trompeuses, et, au lieu de lui permettre ensuite de l'habiter, on
avait confirmé l'exil à trente lieues; c'est alors qu'elle est revenue
à Coppet où j'ai passé un mois auprès d'elle. Aujourd'hui je m'éloigne
d'elle de nouveau, et pour une année entière; mais j'espère voir
bientôt ici un autre de nos amis communs, M. de Bonstetten, qui doit
avoir eu, il y a peu de mois, l'avantage de vous voir, et qui
m'annonce par sa dernière lettre son retour prochain de Rome.
Peut-être vous l'arrêterez quelque temps à Florence, et nous nous le
disputerons...