V.

Je reviens à la comtesse d'Albany. Le respect humain la rendit en

apparence fidèle au culte de la gloire de ce grand homme _convenu_,

qu'elle avait aimé jeune sous le nom d'Alfieri. Bien qu'elle en fût

dès longtemps saturée sans le montrer et sans le dire, et qu'il y eût,

dit-on, plus de domination que d'attrait dans l'espèce de subjugation

qu'Alfieri exerçait sur elle, elle ne voulut pas l'avouer; elle eût

retranché quelque chose à son excuse, en retranchant un atome à la

grandeur factice de son héros. Elle consacra tout ce qui venait de lui

à l'édition de ses pauvres oeuvres et à la dépense de son monument en

marbre par Canova. Quand ces devoirs furent accomplis, elle reprit

dans la société de _Fabre_ la vie élégante et princière qu'elle avait

commencée à Paris avant la révolution. Elle recevait des amis assidus,

dont j'ai particulièrement connu le plus grand nombre, cité par M. de

_Reumont_ et par M. _Saint-René Taillandier_ dans son intéressante

biographie des deux amis.

Le premier cité est le comte _Baldelli_, époux d'une charmante jeune

femme et père d'une plus charmante fille. Le comte Baldelli vivait à

Florence, et sa société savante plaisait à Mme d'Albany; je le voyais

souvent moi-même de 1820 à 1826. Ses opinions, modifiées par la

lecture du comte de Maistre, le séparèrent plus tard des amis

florentins de la comtesse d'Albany. C'était un homme jeune encore,

ardent, religieux, d'abord favorable à la révolution française, puis

devenu plus acerbe contre elle, par esprit de piété et de propagande.

Voici la lettre qu'elle lui écrivit peu de jours après la mort

d'Alfieri:

«Florence, 24 novembre 1803.

«Vous pouvez juger, mon cher Baldelli, de ma douleur par la manière

dont je vivais avec l'incomparable ami que j'ai perdu. Il y aura

samedi sept semaines, et c'est comme si ce malheur m'était arrivé

hier. Vous qui avez perdu une femme adorée, vous pouvez concevoir ce

que je sens. J'ai tout perdu, consolation, soutien, société, tout,

tout. Je suis seule dans ce monde, qui est devenu un désert pour moi.

Je déteste la vie, qui m'est odieuse, et je serais trop heureuse de

finir une carrière dont je suis déjà fatiguée depuis dix ans par les

circonstances terribles dont nous avons été témoins: mais je la

supportais, ayant avec moi un être sublime qui me donnait du courage.

Je ne sais que devenir; toutes les occupations me sont odieuses.

J'aimais tant la lecture! Il ne m'est plus possible que de lire les

ouvrages de notre ami, qui a laissé beaucoup de manuscrits pour

l'impression. Il s'est tué à force de travailler, et sa dernière

entreprise de six comédies était au-dessus de ses forces... Il a

succombé en six jours sans savoir qu'il finissait, et a expiré sans

agonie, comme un oiseau, ou comme une lampe à qui l'huile manque. Je

suis restée avec lui jusqu'au dernier moment. Vous jugerez comme

cette cruelle vue me persécute; je suis malheureuse à l'excès. Il n'y

a plus de bonheur pour moi dans ce monde, après avoir perdu à mon âge

un ami comme lui, qui, pendant vingt-six ans, ne m'a pas donné un

moment de chagrin que celui que les circonstances nous ont procuré à

l'un et à l'autre. Il est certain qu'il y a peu de femmes qui puissent

se vanter d'avoir eu un ami tel que lui; mais aussi je le paye bien

cher dans ce moment, car je sens cruellement sa perte. Je regrette

bien votre absence; votre âme sensible et en même temps forte aurait

relevé la mienne, qui est anéantie. J'ai trouvé du courage dans toutes

les circonstances de ma vie: pour celle-ci, je n'en trouve pas du

tout; je suis tous les jours plus accablée, et je ne sais pas comment

je ferai pour continuer à vivre aussi malheureuse.»

Pour que rien ne manquât à l'exactitude et aussi à la moralité de

cette histoire, il fallait entendre les cris de douleur que pousse la

comtesse d'Albany. Écoutez encore ses gémissements et ses sanglots

dans cette lettre à M. d'Ansse de Villoison. Je le répète, au moment

où elle trace cette page, elle est sincère. On ne joue pas de cette

façon avec la douleur et les larmes; on n'imite pas ainsi le

désespoir. Oui, elle est sincère encore, à cette date, quand elle se

voit seule dans un désert, quand elle parle de son impuissance de

vivre. Le grand helléniste qui savait apprécier Alfieri a écrit à la

comtesse ses compliments de condoléance.

Voici ce qu'elle lui répond:

«Florence, le 9 novembre 1803.

«J'étais bien sûre, mon cher monsieur, que vous prendriez un grand

intérêt à la perte horrible que j'ai faite. Vous savez par expérience

quel malheur affreux c'est de perdre une personne avec qui on a vécu

pendant vingt-six ans, et qui ne m'a jamais donné un moment de

déplaisir, que j'ai toujours adorée, respectée et vénérée. Je suis la

plus malheureuse créature qui existe... Le plus grand bonheur, et le

seul qui puisse m'arriver, ce serait d'aller rejoindre cet ami

incomparable. Il s'est tué à force d'étudier et de travailler. Depuis

dix ans qu'il était à Florence, il avait appris le grec tout seul. Il

a traduit en vers une tragédie de chaque auteur grec, les _Perses_

d'Eschyle, _Philoctète_ de Sophocle, _Alceste_ d'Euripide, et il a

fait une _Alceste_ à son imitation, ainsi qu'une tragi-mélodie

d'_Abel_, qui est moitié tragédie et moitié pour chanter, afin de

donner aux Italiens le goût de la tragédie: ce seront les premières

choses que je ferai imprimer pour finir son théâtre. Il a traduit les

_Grenouilles_ d'Aristophane, tout Térence, tout Virgile en vers,

c'est-à-dire l'_Énéide_,--la _Conjuration de Catilina_. Il a fait

dix-sept satires, un tome de poésies lyriques. Il a écrit toute sa vie

jusqu'au 14 mars de cette année, et puis il a fait depuis deux ans six

comédies qui ont été la cause de sa mort, y travaillant trop pour les

finir plus vite, et malgré cela il n'a pu en corriger que quatre et

demie; il est tombé malade à la moitié du troisième acte de la

cinquième. Il se portait très-bien le 3 octobre au matin, et il

travailla à son ordinaire; je rentrai à quatre heures pour dîner, et

je le trouvai avec la fièvre: la goutte s'était fourrée dans les

entrailles, qu'il avait très-affaiblies depuis quelque temps, ne

pouvant quasi plus manger... Enfin le samedi 8, après avoir passé une

nuit moins mauvaise que les précédentes, il s'affaiblit, il perdit la

vue, et mourut sans fièvre, comme un oiseau, sans agonie, sans le

savoir. Ah! monsieur, quelle douleur! J'ai tout perdu: c'est comme si

on m'avait arraché le coeur! Je ne puis pas encore me persuader que

je ne le reverrai plus. Imaginez-vous que depuis dix ans je ne l'avais

plus quitté, que nous passions nos journées ensemble; j'étais à côté

de lui quand il travaillait, je l'exhortais à ne pas tant se fatiguer,

mais c'était en vain: son ardeur pour l'étude et le travail augmentait

tous les jours, et il cherchait à oublier les circonstances des temps

en s'occupant continuellement. Sa tête était toujours tendue à des

objets sérieux, et ce pays ne fournit aucune distraction. Je me

reproche toujours de ne l'avoir pas forcé à faire un voyage: il se

serait distrait par force. Son âme ardente ne pouvait pas exister

davantage dans un corps qu'elle minait continuellement. Il est

heureux, il a fini de voir tant de malheurs; sa gloire va augmenter:

moi seule, je l'ai perdu, il faisait le bonheur de ma vie. Je ne puis

plus m'occuper de rien. Mes journées étaient toujours trop courtes, je

lisais au moins sept ou huit heures, à présent je ne puis plus ouvrir

un livre. Pardonnez-moi de vous entretenir de mon chagrin. Je sais que

vous avez de l'amitié pour moi et que vous aimiez cet ami

incomparable: c'est ce qui fait que je me livre avec vous à ma

douleur.

«....Vous me feriez grand plaisir de me donner de vos nouvelles, de

vous et de vos occupations littéraires. Je sais que vous enseignez le

grec moderne à l'Institut. On me dit qu'on imprime l'_Énéide_ de M.

Delille; je serais charmée de la lire, si ma tête peut un jour se

calmer. Je n'ai aucun projet de déplacement; je vis au jour la

journée, heureuse quand j'en ai fini une, et au désespoir d'en

recommencer une autre. La mort serait pour moi un véritable bonheur;

je déteste la vie, le monde, et tout ce qui s'y fait et s'y voit. Je

ne vivais que pour un seul objet, et je l'ai perdu. Adieu, mon cher

monsieur; plaignez-moi, car je suis bien malheureuse. Je ne puis

m'arracher de ces lieux où j'ai vécu avec lui, et où il reste encore.»

Quoi de plus touchant? Chateaubriand, attaché alors à l'ambassade de

Rome, venait d'arriver à Florence au moment où Alfieri rendait le

dernier soupir; il le vit coucher au cercueil, il lut les deux

inscriptions funéraires, il fut touché de cet immense amour, de ce

dernier rendez-vous donné au sein de la mort; ces images devaient

frapper l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce qu'elles avaient

d'un peu théâtral n'était pas pour lui déplaire. Il s'apprêtait donc à

en parler en poëte, comme il l'a fait trois mois après, sous

l'impression toute récente de ce douloureux épisode, quand se

produisit un incident assez singulier, un incident qui aurait pu le

mettre en défiance, s'il y eût arrêté sa pensée. François-Xavier

Fabre, le jeune peintre de Montpellier, qui était déjà pour Mme

d'Albany un confident intime, écrivit de la part de la comtesse à M.

de Chateaubriand pour le prier de ne rien publier qui pût être

défavorable à la mémoire d'Alfieri. Qu'est-ce à dire? D'où viennent

ces alarmes? Pourquoi ces précautions? Le sens de cette démarche, qui

dut paraître si extraordinaire alors, n'est plus un secret pour nous

aujourd'hui: on craignait que Chateaubriand, ayant visité Florence,

n'eût appris bien des choses qui pouvaient nuire un peu à l'idéale

peinture des amours d'Alfieri et de la comtesse. On craignait que

cette consécration poétique, cette transfiguration merveilleuse de la

réalité ne souffrît quelque atteinte dans l'esprit du brillant

écrivain, s'il prêtait l'oreille à des confidences indiscrètes. On le

suppliait enfin, avec la diplomatie du coeur, de ne pas altérer la

légende; on lui fournissait même des notes pour entretenir son

enthousiasme. La _Vita di Vittorio Alfieri, scritta da esso_, n'avait

pas encore été publiée; il importait que Chateaubriand connût au moins

les pages enflammées où le Dante piémontais glorifie sa royale

Béatrice. C'est à cette demande, à ces préoccupations, à ces

inquiétudes inattendues, que répondait Chateaubriand, quand il

adressait à Fabre la lettre que voici:

Monsieur,

J'ai reçu votre obligeante lettre, ainsi que le paquet que vous m'avez

fait l'honneur de m'envoyer par Son Éminence monseigneur le cardinal

de Consalvi. Je vous prie seulement de m'adresser directement à

l'avenir ce que vous pourriez avoir à me faire passer. Les moyens les

plus simples sont toujours les plus prompts et les plus sûrs.

J'ignore encore le moment, monsieur, où je pourrai faire usage de

votre excellente notice. Ma tête est tellement bouleversée par des

chagrins de toute espèce, que je ne puis rassembler deux idées[4].

J'espère que mon ami sera arrivé sans accident à Venise. L'air de

Florence et surtout celui de Rome lui étaient tout à fait contraires.

Les marais de Venise ne sont pas sans inconvénients, mais il faut bien

prendre son parti. En général, toutes les personnes qui ont la

poitrine délicate se plaignent beaucoup de ce pays, et c'est ce qui me

forcera moi-même à l'abandonner.

Au reste, monsieur, soyez sûr que je ne publierai rien sur le comte

Alfieri qui puisse vous être désagréable, et surtout à son admirable

amie, aux pieds de laquelle je vous prie de mettre mes respects. Si

les circonstances me le permettent, je vous soumettrai mon travail

avant de l'envoyer à l'imprimerie.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 30 / 137 题