Fabre fils, d'une famille obscure de Montpellier, élève de David,
homme de bon sens et de coeur droit, était allé à Rome étudier l'art
dans lequel il devint érudit de premier ordre, sans sortir tout à fait
d'une élégante et savante médiocrité dans l'exécution. Tout ce que la
science peut donner, il l'avait; le génie lui était à peu près refusé.
Son extérieur un peu vulgaire n'avait rien qui motivât la passion, que
la jeunesse. Ses yeux étaient beaux et limpides, mais ses traits
n'avaient aucune noblesse et aucune distinction naturelle de ces
visages desquels la race ou le génie écrit d'avance l'origine. C'était
un visage flamand, ayant assez d'analogie avec les traits arrondis et
allemands de la comtesse d'Albany elle-même. Bien accueilli à
Florence par les deux amants, il fit par reconnaissance un très-beau
portrait d'Alfieri et finit par cohabiter assidûment chez eux, bien
qu'alors il n'y eût pas son logement. Il logeait alors dans la même
rue que moi à Florence, et il remplissait son logement des
chefs-d'oeuvre de l'art qu'on se procurait assez économiquement alors
en Italie. Son musée était un reliquaire de la peinture, où un
magnifique Raphaël présumé recevait son culte et celui des amateurs.
Je l'ai souvent visité et admiré sur parole. Fabre avait beaucoup
d'esprit et surtout de bon sens. Sa conversation nourrie, sans
prétention, devait avoir dans l'intimité beaucoup de charme. Il
n'était ni jaloux ni intrigant, propre à se laisser aimer plus qu'à
séduire, sûr comme l'amitié, fidèle et discret comme elle. Alfieri
avait cinquante ans, Fabre trente-six, la comtesse d'Albany approchait
de quarante-six ans; c'était là tout le charme.
On n'a aucun détail sur la manière dont cette liaison fut contractée
jusqu'après la mort du poëte. Mais le _duo_ parut devenir un _trio_,
jusqu'à ce qu'il redevînt un _duo_ par l'absence éternelle d'un des
acteurs. Peu de temps avant la mort d'Alfieri, Fabre vint habiter
comme maître de maison le palais de la comtesse. Le monde italien,
accoutumé à ces habitudes, ne le trouva pas mal séant; il fallait un
homme, au gouvernail de cette demeure, soit un peintre, ami ou amant,
peu importait aux moeurs du pays et du temps? La comtesse, l'abbé de
Caluso, Fabre, recueillirent en une seule édition les oeuvres
d'Alfieri et livrèrent tout ce fatras à l'oeil du public avec un soin
religieux.
C'est ici le moment pour nous de jeter un coup d'oeil impartial sur
cette oeuvre. Les sonnets sont vides d'amour, le lyrisme ou
l'inspiration manquent totalement à cet homme, on n'en retiendra pas
un vers; c'est du pédantisme glacé, l'éternel hiver du coeur dont
l'imagination de l'Italie ne fond pas même les neiges. Pétrarque n'eût
pas daigné en lire un seul; jamais cela ne chante; les satires, fade
imitation de Juvénal, sont de l'antique réchauffé à froid par une
méchanceté classique.
Le _Misogallo_ est un recueil de toutes les injures à la France, qui
n'a pas même daigné s'en apercevoir; caprice de haine et d'envie aussi
faux que son amour! Les traductions sont des traductions pénibles,
sans originalité, sans grâce et sans sel; exercices de collége qu'on
brûle après les avoir écrits, quand on n'a pas l'adoration de sa plume
et quand on ne fait pas de la collection de ses _lignes_ l'_ex-voto_
de sa misérable vanité.
Quant à ses tragédies, c'est un peu moins médiocre, mais toujours
médiocre. L'ennui en est la séve: on sent qu'il s'est prodigieusement
ennuyé à les écrire, et quand on les a lues on sent qu'on s'est
prodigieusement ennuyé à les lire. C'est le monde de l'ennui dont on
sort soulagé, avec la ferme résolution de n'y jamais rentrer!--Il n'y
a qu'un seul mérite, mais mérite tout local et que les Italiens seuls
peuvent apprécier: c'est la langue toscane, ou plutôt l'effort de
l'auteur pour traduire avec peine et succès son piémontais en
étrusque. Mais, comme dit Chateaubriand, «le feuillage n'a de grâce
que sur l'arbre qui le porte.» On éprouve en essayant à les lire toute
la peine qu'Alfieri a éprouvée en les écrivant.
Le style en est classiquement beau et fort, mais d'une beauté morte et
d'une force enragée qui ne se détend jamais. Les vers blancs sans rime
dans lesquels il écrit ses tragédies sont une prose cadencée, qui ne
donne pas même à l'oreille le plaisir de la difficulté vaincue et de
la complète harmonie des mots. C'est une prose concassée en fragments
égaux, âpres, durs, secs, dont la brièveté, fruit de la réflexion, est
le seul caractère, et qui exclut presque tout développement des
sentiments et du drame; sorte d'algèbre en vers blancs, qu'un géomètre
littéraire écrirait, non pour faire sentir, mais pour faire comprendre
en peu de signes sa pensée; le contraire de l'éloquence, qui ne vous
entraîne qu'en s'épanchant, et du drame, qui ne vous saisit, comme la
nature, que par ses développements. Aussi ses tragédies ne
méritent-elles pas ce nom; ce sont des _dialogues des morts_, où
_trois_ ou _quatre_ acteurs causent ensemble avec une passion
furieuse, et finissent au cinquième acte par s'entre-tuer: voilà les
tragédies de ce grand homme de volonté, quelquefois éloquent par
tirades, mais toujours fastidieux par sécheresse. Une admirable
actrice italienne, rivale plus débordante de feu que Mlle Rachel, Mme
Ristori, est venue à Paris et à Londres représenter devant le pays de
_Racine_ et de _Shakespeare_ quelques scènes de ces tragédies toscanes
d'Alfieri.
Comme on déclame en pays étranger, devant un peuple curieux, les
balbutiements d'un écolier de rhétorique, on a applaudi la magique
beauté, le geste neuf et pathétique, la sublime diction de la
tragédienne; mais la tragédie? Non; personne n'a été tenté de traduire
pour nous ces drames avortés, excepté M. _Legouvé_, par complaisance
de talent, pour que l'actrice universelle eût le plaisir d'émouvoir en
français les Français. _Myrra_ a fait pleurer sur son amour néfaste,
mais _Myrra_ tout entière n'était qu'une scène, un dialogue entre la
passion et l'impossible dont le coup de poignard est le seul
dénoûment, une métaphysique en conversation, une frénésie en vers
blancs.