Quoi qu'il en soit, il y avait alors dans la maison et dans l'intimité
d'Alfieri un jeune Français sur lequel les regards et les suspicions
du public commençaient à se tourner. Ce jeune homme était M. Fabre.
«La mort d'Alfieri ouvre une période nouvelle dans la vie de Mme
d'Albany. Si douloureuse que fût l'heure de la séparation, cette mort,
il faut bien le dire, était un affranchissement pour la comtesse. Il
paraît certain qu'elle avait aimé Fabre avant qu'Alfieri fût descendu
au tombeau; il est certain aussi que la misanthropie toujours
croissante du poëte l'avait condamnée pendant ces derniers temps à
une solitude bien contraire à ses goûts. Elle se résignait sans doute,
car elle était débonnaire et soumise; elle demandait à l'étude des
consolations, elle passait des journées entières plongée dans ses
lectures. Qui oserait dire pourtant que sa résignation fût complète?
qui oserait affirmer qu'à la mort de son amant, au milieu de sa
douleur et de ses larmes, elle ne se sentit pas, sans se l'avouer à
elle-même, plus légère, plus à l'aise, et comme débarrassée d'une
chaîne pesante? Toutes ces Maintenons, occupées à distraire des rois
malheureux et irrités, finissent toujours par laisser éclater leur
ennui. Mme d'Albany, une fois séparée de son poëte, ne prononce pas un
mot, n'écrit pas une ligne qui puisse nous faire soupçonner le fond de
son âme; mais sa conduite nous révèle la vérité tout entière beaucoup
plus clairement qu'on ne le voudrait. Quelques mois à peine sont
écoulés, et déjà le peintre a pris la place du poëte dans l'hôtel du
_Lung' Arno_; la _casa di Vittorio Alfieri_ est aussi désormais la
maison de François-Xavier Fabre. Quant à ces salons où la royale
comtesse était si impatiente d'avoir sa cour et que la sauvagerie
d'Alfieri tenait si obstinément fermés, ils vont enfin s'ouvrir:
grands seigneurs et grandes dames, hommes de guerre et hommes d'État,
écrivains et artistes, y affluent bientôt de toutes parts; c'est le
foyer littéraire de l'Italie du nord, c'est un des rendez-vous de la
haute société européenne. Voilà comment furent célébrées les
funérailles d'Alfieri!
«Nous voudrions qu'il nous fût possible de voiler ce triste épisode. À
Dieu ne plaise qu'on nous accuse d'avoir cédé ici à l'indiscrète
curiosité de notre temps! Les commérages de l'histoire intime ne sont
pas de notre goût; nous ne cherchons pas le scandale, nous ne scrutons
pas les mystères de la vie privée. Ce sont là, par malheur, des choses
devenues publiques. Et qui donc est coupable de cette publicité? Mme
d'Albany a étalé elle-même une partie de ses fautes dans cette _Vita
d'Alfieri_ qu'elle a imprimée librement après la mort du poëte, et,
pour ce qui concerne ses relations avec Fabre, elle n'y a pas, dans
son insouciance, apporté plus de réserve. D'ailleurs on a tant parlé
de ces singuliers incidents, on a tant discuté le pour et le contre,
que notre silence sur un point si délicat serait plus grave encore
qu'une condamnation expresse. Comment supprimer tout à fait un épisode
qui renferme la conclusion du drame? Des romanciers se sont plu à
mettre en scène la femme de quarante ans, et ils ont eu beau se
montrer sympathiques pour des souffrances qui ne dépendent pas du
nombre des années, on voit percer une secrète ironie dans leurs
peintures. De quel ton les plus complaisants pourraient-ils raconter
ces dernières aventures de la comtesse? Mme d'Albany avait cinquante
et un ans lorsque Alfieri mourut, Fabre n'en avait que trente-sept; la
jeunesse de Fabre, jointe à un mérite qu'on ne peut nier, fut
peut-être ce qui captiva le plus l'amante si longtemps soumise du
misanthrope Alfieri. N'oublions pas cependant que sur un point si
délicat des opinions bien diverses se sont produites, et peut-être
suffira-t-il de mettre ces opinions en présence pour concilier les
devoirs de l'historien avec les justes égards dus à une femme
célèbre, dont les dernières années ont laissé un souvenir honorable.
«Il n'est pas du tout prouvé, disent les défenseurs de la comtesse,
que personne ait remplacé Alfieri dans son coeur. Qu'était-ce que
Fabre, en effet, pour lui inspirer une passion si vive et si
impatiente? Le peintre de Montpellier, si estimable à tant d'égards,
n'avait d'ailleurs aucune des qualités qui peuvent séduire un coeur
enthousiaste. Je ne parle pas seulement de l'impression qu'il a
laissée à ceux qui l'ont connu dans les dernières années de sa vie: la
goutte le tourmentait alors depuis longtemps, et son caractère, assez
peu aimable déjà, était devenu singulièrement âpre. Sans avoir en 1803
cette humeur chagrine et bourrue, Fabre, esprit sérieux, intelligent,
causeur instruit et plein de ressources, connaisseur du premier ordre
en matière d'art, ne brillait ni par le charme ni par l'élévation du
talent. Aucune flamme chez lui, pas la moindre étincelle de ce génie
qui faisait pardonner à l'auteur de _Marie Stuart_ ses brusqueries
farouches. Une âme honnête et droite pouvait animer les traits
vulgaires de son visage; il n'y fallait chercher aucune grâce, aucune
finesse, nulle expression délicate et poétique. Les personnes qui ont
vu à Montpellier le portrait de Fabre tel qu'il l'a peint lui-même se
demandent comment la veuve de Charles-Édouard, _l'adorata donna_
d'Alfieri, aurait pu effacer comme à plaisir, par cet inexplicable
attachement, la poétique auréole qui entourait son nom.
--Prenez garde! a-t-on répondu. Il faudrait, pour être tout à fait
juste envers Fabre, se demander si la comtesse elle-même, en 1803,
n'était pas un peu atteinte de cette vulgarité qu'on reproche au
successeur d'Alfieri. Elle avait eu et gardé longtemps un merveilleux
éclat de jeunesse, un teint éblouissant, quelque chose de ces fraîches
carnations de Rubens, son compatriote et son peintre favori. À
cinquante et un ans, sa beauté n'existait plus, et si les adorateurs
de la comtesse, ceux qui ne la connaissent que par les Mémoires
d'Alfieri, s'étonnent qu'elle ait pu aimer après lui le moins poétique
des hommes, les amis de Fabre peuvent s'étonner à leur tour qu'il ait
pu aimer, jeune encore, la vieille comtesse alourdie par l'âge. «J'ai
connu Mme d'Albany à Florence, écrit M. de Chateaubriand dans les
_Mémoires d'outre-tombe_; l'âge avait apparemment produit chez elle un
effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps ennoblit le
visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de
sa race sur le front qu'il a marqué. La comtesse d'Albany, d'une
taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun. Si
les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient à Mme d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis
fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui.» Les souvenirs que consigne ici le célèbre écrivain
se rapportent à l'année 1812; il est probable cependant que dès
l'année 1803 la veuve du dernier Stuart, la vieille amie de l'ardent
poëte piémontais, avait déjà cette physionomie sans jeunesse, ces
allures sans légèreté, que Chateaubriand nous signale. Qu'il y ait
dans ces lignes un sentiment de fatuité mondaine, que l'auteur soit
heureux d'opposer secrètement à la Béatrice un peu déformée d'Alfieri
la Béatrice toute gracieuse et tout idéale de l'Abbaye-aux-Bois, nous
n'essayerons pas de le nier; ce n'est pas une raison pour récuser un
témoignage confirmé par des juges plus bienveillants. M. de Lamartine,
qui vit la comtesse d'Albany en 1810, c'est-à-dire à une époque
très-rapprochée de la date qui nous occupe, la représente à peu près
dans les mêmes termes. «Rien, dit-il, ne rappelait en elle, à cette
époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la
reine d'un coeur. C'était une petite femme dont la taille, un peu
affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute
élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi,
ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale.» Il est vrai
qu'il ajoute ce correctif précieux, oublié ou dédaigné par
Chateaubriand: «Mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés
une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une
intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si
elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans
apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui
l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre,
ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel dans sa
personne.»
«Ici les défenseurs de la comtesse d'Albany, qui ne peuvent nier son
attachement pour le jeune artiste de Montpellier, essayent de soutenir
qu'ils étaient secrètement mariés. Non, répliquent leurs adversaires.
Mme d'Albany installa Fabre auprès d'elle, elle en fit le compagnon de
sa vie, elle le fit accepter par le monde de l'Empire et de la
Restauration; elle le présenta familièrement à l'aristocratie
européenne; elle l'emmena dans tous ses voyages, à Paris en 1810, à
Naples en 1812; elle vécut enfin sans scrupule et sans embarras comme
la femme du peintre, mais elle ne songea pas un seul jour à l'épouser.
Nous avons sur ce point un renseignement assez curieux. Le premier
volume du Supplément de la _Biographie universelle_, publié en 1834,
contient un article sur la comtesse d'Albany, article signé du nom de
Meldola, et dans lequel on lit ces paroles: «Quelques biographes ont
prétendu que Mme d'Albany s'était unie par un mariage secret à
Alfieri, et qu'après la mort de ce poëte elle avait épousé M. Fabre.
Ce dernier fait est démenti par M. Fabre lui-même, qui regarde le
premier comme également controuvé.» Or, comme si cette dénégation
imprimée ne suffisait pas au successeur d'Alfieri, il l'inscrivit de
sa main sur l'exemplaire qui lui appartenait. Ces mots, _elle avait
épousé M. Fabre_, sont soulignés par lui au crayon, et d'une main
brusque il a écrit à la marge: «C'est faux.» Ce volume ainsi annoté a
été donné par Fabre à la bibliothèque de Montpellier, et chacun peut y
lire cette singulière protestation. Pourquoi donc une telle
insistance? Au nom de quel sentiment a-t-il protesté de la sorte? Que
craignait-il en laissant s'accréditer le bruit d'un mariage secret
entre la comtesse et lui? Il ne craignait rien et ne se souciait de
rien; toutes ces délicatesses lui étaient complétement inconnues.
Véridique autant que bourru, il avait son franc-parler sur toutes les
choses, et il n'a songé en cette circonstance qu'à dire la vérité,
brutalement ou non, peu importe.»