II.

Quoi qu'il en soit, il y avait alors dans la maison et dans l'intimité

d'Alfieri un jeune Français sur lequel les regards et les suspicions

du public commençaient à se tourner. Ce jeune homme était M. Fabre.

«La mort d'Alfieri ouvre une période nouvelle dans la vie de Mme

d'Albany. Si douloureuse que fût l'heure de la séparation, cette mort,

il faut bien le dire, était un affranchissement pour la comtesse. Il

paraît certain qu'elle avait aimé Fabre avant qu'Alfieri fût descendu

au tombeau; il est certain aussi que la misanthropie toujours

croissante du poëte l'avait condamnée pendant ces derniers temps à

une solitude bien contraire à ses goûts. Elle se résignait sans doute,

car elle était débonnaire et soumise; elle demandait à l'étude des

consolations, elle passait des journées entières plongée dans ses

lectures. Qui oserait dire pourtant que sa résignation fût complète?

qui oserait affirmer qu'à la mort de son amant, au milieu de sa

douleur et de ses larmes, elle ne se sentit pas, sans se l'avouer à

elle-même, plus légère, plus à l'aise, et comme débarrassée d'une

chaîne pesante? Toutes ces Maintenons, occupées à distraire des rois

malheureux et irrités, finissent toujours par laisser éclater leur

ennui. Mme d'Albany, une fois séparée de son poëte, ne prononce pas un

mot, n'écrit pas une ligne qui puisse nous faire soupçonner le fond de

son âme; mais sa conduite nous révèle la vérité tout entière beaucoup

plus clairement qu'on ne le voudrait. Quelques mois à peine sont

écoulés, et déjà le peintre a pris la place du poëte dans l'hôtel du

_Lung' Arno_; la _casa di Vittorio Alfieri_ est aussi désormais la

maison de François-Xavier Fabre. Quant à ces salons où la royale

comtesse était si impatiente d'avoir sa cour et que la sauvagerie

d'Alfieri tenait si obstinément fermés, ils vont enfin s'ouvrir:

grands seigneurs et grandes dames, hommes de guerre et hommes d'État,

écrivains et artistes, y affluent bientôt de toutes parts; c'est le

foyer littéraire de l'Italie du nord, c'est un des rendez-vous de la

haute société européenne. Voilà comment furent célébrées les

funérailles d'Alfieri!

«Nous voudrions qu'il nous fût possible de voiler ce triste épisode. À

Dieu ne plaise qu'on nous accuse d'avoir cédé ici à l'indiscrète

curiosité de notre temps! Les commérages de l'histoire intime ne sont

pas de notre goût; nous ne cherchons pas le scandale, nous ne scrutons

pas les mystères de la vie privée. Ce sont là, par malheur, des choses

devenues publiques. Et qui donc est coupable de cette publicité? Mme

d'Albany a étalé elle-même une partie de ses fautes dans cette _Vita

d'Alfieri_ qu'elle a imprimée librement après la mort du poëte, et,

pour ce qui concerne ses relations avec Fabre, elle n'y a pas, dans

son insouciance, apporté plus de réserve. D'ailleurs on a tant parlé

de ces singuliers incidents, on a tant discuté le pour et le contre,

que notre silence sur un point si délicat serait plus grave encore

qu'une condamnation expresse. Comment supprimer tout à fait un épisode

qui renferme la conclusion du drame? Des romanciers se sont plu à

mettre en scène la femme de quarante ans, et ils ont eu beau se

montrer sympathiques pour des souffrances qui ne dépendent pas du

nombre des années, on voit percer une secrète ironie dans leurs

peintures. De quel ton les plus complaisants pourraient-ils raconter

ces dernières aventures de la comtesse? Mme d'Albany avait cinquante

et un ans lorsque Alfieri mourut, Fabre n'en avait que trente-sept; la

jeunesse de Fabre, jointe à un mérite qu'on ne peut nier, fut

peut-être ce qui captiva le plus l'amante si longtemps soumise du

misanthrope Alfieri. N'oublions pas cependant que sur un point si

délicat des opinions bien diverses se sont produites, et peut-être

suffira-t-il de mettre ces opinions en présence pour concilier les

devoirs de l'historien avec les justes égards dus à une femme

célèbre, dont les dernières années ont laissé un souvenir honorable.

«Il n'est pas du tout prouvé, disent les défenseurs de la comtesse,

que personne ait remplacé Alfieri dans son coeur. Qu'était-ce que

Fabre, en effet, pour lui inspirer une passion si vive et si

impatiente? Le peintre de Montpellier, si estimable à tant d'égards,

n'avait d'ailleurs aucune des qualités qui peuvent séduire un coeur

enthousiaste. Je ne parle pas seulement de l'impression qu'il a

laissée à ceux qui l'ont connu dans les dernières années de sa vie: la

goutte le tourmentait alors depuis longtemps, et son caractère, assez

peu aimable déjà, était devenu singulièrement âpre. Sans avoir en 1803

cette humeur chagrine et bourrue, Fabre, esprit sérieux, intelligent,

causeur instruit et plein de ressources, connaisseur du premier ordre

en matière d'art, ne brillait ni par le charme ni par l'élévation du

talent. Aucune flamme chez lui, pas la moindre étincelle de ce génie

qui faisait pardonner à l'auteur de _Marie Stuart_ ses brusqueries

farouches. Une âme honnête et droite pouvait animer les traits

vulgaires de son visage; il n'y fallait chercher aucune grâce, aucune

finesse, nulle expression délicate et poétique. Les personnes qui ont

vu à Montpellier le portrait de Fabre tel qu'il l'a peint lui-même se

demandent comment la veuve de Charles-Édouard, _l'adorata donna_

d'Alfieri, aurait pu effacer comme à plaisir, par cet inexplicable

attachement, la poétique auréole qui entourait son nom.

--Prenez garde! a-t-on répondu. Il faudrait, pour être tout à fait

juste envers Fabre, se demander si la comtesse elle-même, en 1803,

n'était pas un peu atteinte de cette vulgarité qu'on reproche au

successeur d'Alfieri. Elle avait eu et gardé longtemps un merveilleux

éclat de jeunesse, un teint éblouissant, quelque chose de ces fraîches

carnations de Rubens, son compatriote et son peintre favori. À

cinquante et un ans, sa beauté n'existait plus, et si les adorateurs

de la comtesse, ceux qui ne la connaissent que par les Mémoires

d'Alfieri, s'étonnent qu'elle ait pu aimer après lui le moins poétique

des hommes, les amis de Fabre peuvent s'étonner à leur tour qu'il ait

pu aimer, jeune encore, la vieille comtesse alourdie par l'âge. «J'ai

connu Mme d'Albany à Florence, écrit M. de Chateaubriand dans les

_Mémoires d'outre-tombe_; l'âge avait apparemment produit chez elle un

effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps ennoblit le

visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de

sa race sur le front qu'il a marqué. La comtesse d'Albany, d'une

taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun. Si

les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles

ressembleraient à Mme d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis

fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin

d'un autre appui.» Les souvenirs que consigne ici le célèbre écrivain

se rapportent à l'année 1812; il est probable cependant que dès

l'année 1803 la veuve du dernier Stuart, la vieille amie de l'ardent

poëte piémontais, avait déjà cette physionomie sans jeunesse, ces

allures sans légèreté, que Chateaubriand nous signale. Qu'il y ait

dans ces lignes un sentiment de fatuité mondaine, que l'auteur soit

heureux d'opposer secrètement à la Béatrice un peu déformée d'Alfieri

la Béatrice toute gracieuse et tout idéale de l'Abbaye-aux-Bois, nous

n'essayerons pas de le nier; ce n'est pas une raison pour récuser un

témoignage confirmé par des juges plus bienveillants. M. de Lamartine,

qui vit la comtesse d'Albany en 1810, c'est-à-dire à une époque

très-rapprochée de la date qui nous occupe, la représente à peu près

dans les mêmes termes. «Rien, dit-il, ne rappelait en elle, à cette

époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la

reine d'un coeur. C'était une petite femme dont la taille, un peu

affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute

élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi,

ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale.» Il est vrai

qu'il ajoute ce correctif précieux, oublié ou dédaigné par

Chateaubriand: «Mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés

une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une

intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si

elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans

apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui

l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre,

ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel dans sa

personne.»

«Ici les défenseurs de la comtesse d'Albany, qui ne peuvent nier son

attachement pour le jeune artiste de Montpellier, essayent de soutenir

qu'ils étaient secrètement mariés. Non, répliquent leurs adversaires.

Mme d'Albany installa Fabre auprès d'elle, elle en fit le compagnon de

sa vie, elle le fit accepter par le monde de l'Empire et de la

Restauration; elle le présenta familièrement à l'aristocratie

européenne; elle l'emmena dans tous ses voyages, à Paris en 1810, à

Naples en 1812; elle vécut enfin sans scrupule et sans embarras comme

la femme du peintre, mais elle ne songea pas un seul jour à l'épouser.

Nous avons sur ce point un renseignement assez curieux. Le premier

volume du Supplément de la _Biographie universelle_, publié en 1834,

contient un article sur la comtesse d'Albany, article signé du nom de

Meldola, et dans lequel on lit ces paroles: «Quelques biographes ont

prétendu que Mme d'Albany s'était unie par un mariage secret à

Alfieri, et qu'après la mort de ce poëte elle avait épousé M. Fabre.

Ce dernier fait est démenti par M. Fabre lui-même, qui regarde le

premier comme également controuvé.» Or, comme si cette dénégation

imprimée ne suffisait pas au successeur d'Alfieri, il l'inscrivit de

sa main sur l'exemplaire qui lui appartenait. Ces mots, _elle avait

épousé M. Fabre_, sont soulignés par lui au crayon, et d'une main

brusque il a écrit à la marge: «C'est faux.» Ce volume ainsi annoté a

été donné par Fabre à la bibliothèque de Montpellier, et chacun peut y

lire cette singulière protestation. Pourquoi donc une telle

insistance? Au nom de quel sentiment a-t-il protesté de la sorte? Que

craignait-il en laissant s'accréditer le bruit d'un mariage secret

entre la comtesse et lui? Il ne craignait rien et ne se souciait de

rien; toutes ces délicatesses lui étaient complétement inconnues.

Véridique autant que bourru, il avait son franc-parler sur toutes les

choses, et il n'a songé en cette circonstance qu'à dire la vérité,

brutalement ou non, peu importe.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 27 / 137 题