Suivons maintenant la comtesse d'Albany:
Le lendemain de la mort d'Alfieri, rien ne change dans la demeure du
poëte. Alfieri va habiter la demeure classique commandée à Canova par
celle qu'on pouvait appeler sa veuve, mais qui en réalité ne l'était
pas. Les lettres du poëte et de la comtesse, emportées à Montpellier
par _Fabre_ après la mort des deux amis, lettres brûlées par la main
sévère d'un troisième ami, puritain de décence, le prouvent. Si le
mariage supposé avait eu lieu, il aurait été attesté par cette
correspondance, et les amis zélés pour la mémoire religieuse de la
comtesse ne les auraient pas anéanties. C'est évident: on n'anéantit
pas ce qui justifie!
Donc aucun lien, ni religieux ni légal, ne resserrait l'union entre la
comtesse d'Albany et son chevalier servant; ils étaient libres,
excepté des liens que l'habitude et les moeurs de l'Italie consacrent.
On a vu qu'Alfieri ne les respectait pas complétement pendant leur
cohabitation à Florence, à leur retour de Paris et de Londres en 1793.
Son sonnet licencieux sur un amour immoral, avoué en ce temps-là dans
une mauvaise société de Florence, sonnet commémoratif de cette
pitoyable aventure, en est la preuve en ce qui le concerne. Mais si
on réfléchit que ce sonnet prouvant l'infidélité scandaleuse de
l'amant a été introduit dans l'édition de ses soixante-dix sonnets par
la comtesse d'Albany elle-même, éditant et révisant ses oeuvres, il
est difficile de douter de l'intention des deux amants, le poëte et
l'éditeur. Le poëte s'adorait trop lui-même pour brûler un méchant
sonnet si peu respectueux pour la comtesse, et la comtesse, de son
côté, libre de publier ou d'anéantir ce sonnet, preuve de la légèreté
d'Alfieri envers elle, ne le laissait évidemment imprimer que pour en
faire usage à son tour, en donnant au public la preuve qu'Alfieri lui
laissait désormais la liberté de son coeur en se vantant de la licence
du sien. Il est difficile de se refuser à cette conclusion. Quel est
l'amant qui imprimerait sous l'oeil de son amie un sonnet où il
attesterait lui-même sa propre infidélité cynique? quelle est l'amante
qui, libre d'anéantir la preuve d'une pareille offense, la laisserait
subsister si elle n'avait elle-même l'intention de se déclarer libre
par la plume de son premier adorateur? Il est donc à croire que les
liens étaient rompus à cette époque, et que la comtesse n'était pas
fâchée qu'on le sût, afin de se justifier elle-même d'un changement
dont on lui avait donné l'exemple. Je n'ai pas pu tirer de
l'impression posthume de ce sonnet une autre conjecture.