Pendant qu'on s'égorgeait à Paris et que le monde avait les yeux sur
ces catastrophes de rois et de peuples, Alfieri, dans sa nouvelle
maison du quai de l'Arno, faisait... quoi? Il jouait _Brutus_ devant
un auditoire de complaisants grands seigneurs. Il faut lui rendre
justice cependant. Au moment du procès de Louis XVI, et touché de loin
par sa mort, il avait écrit, dans son cabinet, une défense de ce roi.
S'il n'y avait pas là courage, il y avait au moins justice. En 1796,
il lui vint en idée d'apprendre le grec par des procédés solitaires
que le dernier des hellénistes lui aurait épargnés; mais il aurait été
obligé d'avouer à quelqu'un son ignorance. Il y parvint tant bien que
mal.
L'arrivée de l'armée française en Toscane redoubla sa haine; il allait
être dérangé dans son pédantisme. Il se crut suffisamment vengé en
sauvant son _Misogallo_, et en confiant à la postérité sa vengeance.
Écoutons-le:
«En 1798, chaque jour, le danger devenait,» dit-il, «plus sérieux pour
la Toscane, grâce à la _loyale amitié_ que les Français professaient
pour elle! Déjà, au mois de décembre 1798, ils avaient achevé la
magnifique conquête de Lucques, d'où ils ne cessaient de menacer
Florence, et, au commencement de 1799, l'occupation de cette ville
semblait inévitable. Je voulus donc mettre ordre à mes affaires et me
tenir prêt à tous événements. Déjà, l'année précédente, j'avais, dans
un accès d'ennui, abandonné le _Misogallo_, et m'étais arrêté à
l'occupation de Rome, que je regardais comme le plus brillant épisode
de cette épopée servile. Pour sauver cet ouvrage qui m'était cher et
auquel je tenais beaucoup, j'en fis faire jusqu'à dix copies, et je
veillai à ce que, déposées en différents lieux, elles ne pussent ni
s'anéantir ni se perdre, mais reparaître, quand le moment serait venu.
N'ayant jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour ces esclaves mal
nés, je résolus d'être prêt pour toutes leurs violences et toutes
leurs insolences, c'est-à-dire de m'y préparer de manière à ne point
les subir. Je n'y savais qu'un moyen: si on ne me provoquait pas, je
ferais le mort; si l'on me touchait le moins du monde, je saurais
donner signe de vie et me montrer en homme libre.
«Je pris donc toutes mes mesures pour vivre sans tache, libre et
respecté, ou, s'il le fallait, pour mourir, mais en me vengeant. J'ai
écrit ma vie pour empêcher qu'un autre ne s'en acquittât plus mal que
moi; le même motif me fit alors aussi composer l'épitaphe de mon amie
et la mienne, et je les donnerai ici en note, parce que ce sont celles
que je veux et non pas d'autres, et qu'elles ne disent de mon amie et
de moi que la vérité pure, dégagée de toute fastueuse amplification.
«Ayant ainsi avisé à ma renommée, ou du moins au moyen de la sauver de
l'infamie, je voulus aussi pourvoir à mes études, et corriger, copier,
séparer ce qui était achevé de ce qui ne l'était pas, abandonner enfin
ce qui ne convenait plus à mon âge ni à mes desseins. J'entrais dans
ma cinquantième année; c'était le moment de mettre un dernier frein au
débordement de mes poésies. J'en arrangeai donc un nouveau recueil en
un petit volume qui contenait soixante et dix sonnets, un chapitre et
trente neuf épigrammes que l'on pouvait joindre à ce qui déjà en avait
été imprimé à Kehl. Cela fait, je mis le sceau sur ma lyre pour la
rendre à qui de droit, avec une ode à la manière de Pindare que, pour
me donner l'air un peu grec, j'intitulai: _Teleutodia_. Après quoi, je
pliai bagage pour toujours; et si depuis j'ai composé quelque pauvre
petit sonnet, quelque chétive épigramme, ç'a été sans l'écrire; ou si
je les ai écrits, je ne les ai point gardés, je ne saurais où les
retrouver, et ne les reconnais plus pour être de moi. Il fallait finir
une fois, finir de mon propre mouvement et sans y être forcé. Mes dix
lustres sonnés et l'invasion menaçante de ces barbares antilyriques
m'en offraient une occasion naturelle et opportune, s'il en fut. Je la
saisis, et je n'y pensai plus.
«Quant à mes traductions, j'avais, les deux années précédentes,
recopié et corrigé le _Virgile_ tout entier; je le laissai vivre sans
toutefois le regarder comme chose terminée. Le _Salluste_ me sembla de
nature à pouvoir passer, et je le laissai aussi; mais non pas le
_Térence_, lequel, n'ayant été fait qu'une seule fois, n'avait été ni
revu ni corrigé, était tel, en un mot, qu'il est encore aujourd'hui.
Je ne pouvais me décider à jeter au feu mes quatre traductions du
grec; je ne pouvais non plus les regarder comme achevées, elles ne
l'étaient pas. Je résolus, à tout hasard, et sans me demander si
j'aurais ou non le temps d'y revenir, de les recopier avec l'original,
en commençant par l'_Alceste_, que je voulais sérieusement retraduire
sur le grec, sans quoi elle eût eu l'air d'être traduite d'une
traduction. Les trois autres, bien ou mal venues, avaient été du moins
traduites sur le texte, et il devait m'en coûter pour les revoir
beaucoup moins de temps et de peine. L'_Abel_, désormais condamné à
rester, je ne dirai pas une oeuvre unique, mais isolée, et privé des
compagnes que je m'étais promis de lui donner, avait été mis au net,
corrigé, et me semblait pouvoir passer. J'avais ajouté à ces ouvrages
de ma façon une toute petite brochure politique, écrite quelques
années auparavant sous le titre de: _Avis aux puissances italiennes._
J'avais aussi corrigé ce morceau; il était recopié, et je lui fis
grâce. Non que j'eusse le sot orgueil de vouloir trancher de l'homme
d'État; ce n'est pas là mon métier. Cet écrit était né de
l'indignation légitime qu'avait excitée en moi une politique
assurément plus sotte que la mienne, celle qui, depuis deux ans, était
mise en oeuvre par l'impuissance de l'empereur, combinée avec les
impuissances italiennes. Enfin les satires que j'avais composées,
morceau par morceau, et à plusieurs reprises corrigées et limées, je
les laissai achevées et recopiées au nombre de dix-sept, qu'elles
n'ont point dépassé, et que je me suis bien promis de ne plus
franchir.
«Après avoir ainsi disposé et mis en ordre mon second patrimoine
poétique, je cuirassai mon coeur, et j'attendis les événements.....
«Après avoir ainsi réglé ma manière de vivre, j'encaissai tous mes
livres, excepté ceux dont j'avais besoin, et je les envoyai dans une
villa, hors de Florence, pour voir si je pourrais éviter de les perdre
une seconde fois. Cette invasion très-bien prévue et si fort détestée,
l'invasion des Français à Florence, eut lieu le 25 mai 1799, avec
toutes les circonstances que chacun sait ou ne sait pas, et qui ne
méritent pas d'être sues, la conduite de ces esclaves partout la même
n'a en toute occasion qu'une couleur. Ce même jour, peu d'heures avant
l'arrivée des Français, mon amie et moi, nous nous retirâmes dans une
villa du côté de la porte San-Gallo, près de Montughi; ce ne fut pas
cependant sans enlever tout ce qui nous appartenait de la maison que
nous habitions à Florence, avant de l'abandonner à l'oppression peu
scrupuleuse des logements militaires.
«Ainsi courbé sous le poids de l'oppression commune, sans néanmoins me
confesser vaincu, je restai dans cette villa avec un petit nombre de
domestiques, et la douce moitié de moi-même, infatigablement occupés
l'un et l'autre de l'étude des lettres; car, assez forte sur
l'allemand et sur l'anglais, également bien instruite dans l'italien
et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre
nations, et, de l'ancienne, les traductions qui en ont été faites dans
ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu'il faut savoir. Je
pouvais donc m'entretenir de tout avec elle, et, le coeur et l'esprit
également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand
il nous fallait vivre tête-à-tête, loin de tous les soucis de
l'humanité. Ainsi vivions-nous dans cette villa, où nous ne recevions
qu'un très-petit nombre de nos amis de Florence, et rarement encore,
de peur d'éveiller les soupçons de cette tyrannie militaire et
avocatesque, qui, de tous les mélanges politiques, est le plus
monstrueux, le plus ridicule, le plus déplorable, le plus
intolérable, et qui ne s'offre à moi que sous l'image d'un tigre guidé
par un lapin.
«Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, c'étaient des arrestations
arbitraires, selon l'usage de ce gouvernement qui n'en était pas un.
Ainsi avaient été arrêtés sous le titre d'otages une foule de jeunes
gens des plus nobles familles. On venait les prendre de nuit, dans
leur lit, à côté de leurs femmes, puis on les expédiait pour Livourne,
où on les embarquait brutalement pour les îles Sainte-Marguerite. Bien
qu'étranger, je devais craindre un traitement pareil ou plus cruel
encore, car il était naturel que l'on m'eût signalé aux Français comme
un contempteur et un ennemi de leur autorité. Chaque nuit on pouvait
venir me chercher; mais j'avais pris toutes mes mesures pour ne me
laisser ni surprendre ni maltraiter. Cependant on proclamait dans
Florence cette même liberté qui régnait en France, et les plus lâches
coquins triomphaient. Pour moi, je faisais des vers, je faisais du
grec, et je rassurais mon amie. Cette situation déplorable dura depuis
le 25 mai, que les Français entrèrent, jusqu'au 5 de juillet, où,
battus et perdant la Lombardie entière, ils s'échappèrent, pour ainsi
dire, de Florence, un matin, à la pointe du jour, après avoir pris,
cela va sans dire, tout ce qu'ils pouvaient emporter. Mon amie et moi,
nous n'avions pas mis le pied à Florence tant que l'invasion avait
duré, ni souillé nos regards de la vue d'un seul Français. Mais les
mots ne sauraient peindre la joie de Florence, le matin où les
Français la quittèrent, et les jours suivants où l'on ouvrit ses
portes à deux cents hussards autrichiens.....
«Uniquement occupé du soin d'assembler et de revoir mes quatre
traductions du grec, je traînais le temps, sans autre souci que de
poursuivre avec ardeur des études commencées trop tard. Le mois
d'octobre arriva, et le 15, voici qu'au moment où on s'y attendait le
moins, pendant la trêve conclue avec l'empereur, les Français se
jettent de nouveau sur la Toscane qu'ils savaient occupée au nom du
grand-duc, avec lequel ils n'étaient point en guerre. Je n'eus pas le
temps, comme la première fois, de me retirer à la campagne, et il me
fallut les voir et les entendre, jamais ailleurs toutefois que dans la
rue, voilà qui va sans dire. Du reste, le plus grand ennui et le plus
oppressif, la corvée de loger le soldat, la commune de Florence eut
l'heureuse idée de m'en exempter en qualité d'étranger, et comme ayant
une maison étroite et trop petite. Délivré de cette crainte, pour moi
la plus cruelle et celle qui me donnait le plus de souci, je me
résignai pour le surplus à ce qui pouvait arriver. Je m'enfermai, pour
ainsi dire, dans ma maison, et à l'exception de deux heures de
promenade, que je faisais chaque matin pour ma santé, et dans les
lieux les plus écartés, je ne me laissais voir à personne, et
m'absorbais dans le travail le plus obstiné.
«Mais si je fuyais les Français, les Français ne voulaient pas me
fuir, et, pour mon malheur, celui de leurs généraux qui commandait à
Florence, tranchant du littérateur, voulut faire connaissance avec
moi, et très-honnêtement il se présenta deux fois à ma porte, toujours
sans me trouver, car je m'étais arrangé de manière que jamais on ne me
trouvât. Je ne voulus pas même lui rendre politesse pour politesse, et
lui renvoyer ma carte. Quelques jours après il me fit demander de vive
voix, par un message, à quelle heure je pouvais être chez moi. Quand
je vis qu'il s'obstinait, ne voulant pas confier à un domestique de
place une réponse verbale qui aurait pu être changée ou altérée,
j'écrivis sur une petite feuille de papier: «Victor Alfieri, pour
éviter tout malentendu dans la réponse qu'il fait rendre à M. le
général, la remet par écrit à son domestique. Si M. le général, en sa
qualité de commandant de Florence, lui fait signifier l'ordre de
l'attendre chez lui, Alfieri, qui ne résiste pas à la force qui
commande, quelle qu'elle soit, se constituera immédiatement en tel
état que de raison; mais si M. le général ne veut que satisfaire une
curiosité personnelle, Victor Alfieri, naturellement très-sauvage, ne
désire plus faire connaissance avec personne, et le prie, en
conséquence, de l'en dispenser.» Le général me répondit directement
deux mots pour me dire que mes ouvrages lui avaient inspiré le désir
de me connaître; mais que désormais, averti de mon humeur sauvage, il
ne me chercherait plus. Il tint parole; et voilà comment j'échappai à
un ennui pour moi plus pénible et plus triste que tout autre supplice
que l'on eût voulu me faire subir.
«Cependant le Piémont, autrefois ma patrie, déjà francisé à sa
manière et voulant singer ses maîtres en tout, changea son académie
des sciences, ci-devant royale, en un institut national, sur le modèle
de celui de Paris, où se trouvaient réunis les belles-lettres et les
beaux-arts. Il plut à ces messieurs (je ne saurais les nommer, car mon
ami Caluso s'était démis de sa place de secrétaire de l'académie), il
leur plut, dis-je, de m'élire membre de cet institut et de me
l'apprendre directement par une lettre. Prévenu d'avance par l'abbé,
je leur renvoyai la lettre sans l'ouvrir, et je chargeai mon ami de
leur dire, de vive voix, que je n'acceptais point ce titre d'associé,
que je ne voulais être d'aucune association, et, moins que de toute
autre, d'une académie qui récemment avait exclu avec tant d'insolence
et d'acharnement trois personnages aussi respectables que le cardinal
Gerdil, le comte Balbo, le chevalier Morozzo (comme on peut le voir
dans les lettres que je cite en note), sans en apporter un autre
motif, sinon qu'ils étaient trop royalistes.
«Je n'ai jamais été, je ne suis pas royaliste; mais ce n'est pas une
raison pour que j'aille me mêler à cette clique. Ma république n'est
pas la leur; je fais et ferai toujours profession d'être en tout ce
qu'ils ne sont pas. Furieux de l'affront que je recevais, je manquai à
ma parole pour rimer quatorze vers sur ce sujet, et je les envoyai à
mon ami; mais je n'en gardai point copie, et ni ceux-ci, ni d'autres
que l'indignation ou toute autre passion arracha de ma plume, ne
figureront plus désormais parmi mes poésies déjà trop nombreuses.
«Je n'avais pas eu la même force, au mois de septembre de l'année
précédente, pour résister à une nouvelle impulsion, ou, pour mieux
dire, à une impulsion renouvelée de ma nature, impulsion
toute-puissante cette fois, qui m'agita pendant plusieurs jours, et à
laquelle il fallut bien me rendre, ne pouvant la surmonter. Je conçus
et jetai sur le papier le plan de six comédies à la fois.»