À quarante-neuf ans il semble revenir à une seconde enfance, se
sentant vieilli à l'époque où les hommes d'action se sentent jeunes.
Il s'amuse à créer pour lui-même un ordre de chevalerie littéraire:
«J'inventai un collier où seraient gravés les noms de vingt poëtes et
auquel serait suspendu un camée avec le portrait d'Homère. Je me
parerai moi-même de ce nouvel ordre.»
Ses mémoires sont surtout intéressants par la sincérité de sa vanité
ridicule et aussi par la passion moitié sincère moitié ostentative
qu'il affecta de prouver toute sa vie à la comtesse d'Albany. L'abbé
de Caluso, son ami de Turin, qu'il avait engagé à venir le voir à
Florence en 1803, rend compte ainsi de sa mort:
«Il expira le 3 octobre de cette année. Ce jour-là, s'étant levé en
apparence mieux portant et plus gai qu'il n'avait coutume depuis
longtemps, il sortit, après son étude habituelle du matin, pour se
promener en phaéton. Mais il avait à peine fait quelques pas qu'il se
sentit pris d'un froid extrême, et voulant, pour le chasser, se
réchauffer, descendre et marcher un peu, il en fut empêché par des
douleurs d'entrailles. Il rentra avec un accès de fièvre qui dura
quelques heures et baissa sur le soir. Quoiqu'il fût d'abord tourmenté
d'une envie de vomir, il passa la nuit sans trop grandes douleurs, et
le lendemain, non-seulement il s'habilla, mais il sortit de son
appartement, et descendit à la salle à manger pour dîner; cependant
il ne put manger ce jour-là, et il en passa une grande partie à
dormir. Il eut ensuite une nuit agitée. Le 5 au matin, après s'être
rasé, il voulait sortir pour prendre l'air; mais la pluie ne le permit
pas. Le soir, selon sa coutume, il but son chocolat, et le trouva bon.
Mais, dans la nuit du 5 au 6, il fut repris de très-vives douleurs
d'entrailles. Le docteur ordonna des sinapismes aux pieds; mais, au
moment où ils commençaient à opérer, le malade s'en débarrassa, dans
la crainte que, la plaie venant à se former, il ne fût pendant
plusieurs jours empêché de marcher. Le soir, il paraissait mieux, et
ne voulut pas se mettre au lit, ne croyant pas pouvoir le supporter.
Dans la matinée du 7, son médecin ordinaire fit appeler un de ses
confrères en consultation, et ce dernier ordonna des bains et des
vésicatoires aux jambes. Mais le malade n'en voulut pas non plus,
toujours dans la crainte de ne pouvoir marcher. On lui fit prendre de
l'opium, qui calma les douleurs et lui fit passer une nuit assez
tranquille. Toutefois il ne se mit pas encore au lit; ce repos que lui
donnait l'opium n'était pas sans quelque mélange d'hallucinations
importunes; il avait la tête pesante, et, quoique éveillé, il
retrouvait comme en songe le souvenir des choses passées le plus
vivement empreintes dans son esprit. Il se rappelait alors ses études
et ses travaux de trente années, et, ce qui l'étonnait davantage, un
bon nombre de vers grecs du commencement d'Hésiode, qu'il n'avait lus
qu'une fois, lui revenaient à la mémoire... Vous étiez assise près de
lui, madame la comtesse, et c'est à vous qu'il le disait. Toutefois il
ne semblait pas croire que la mort, avec laquelle il s'était depuis
longtemps familiarisé, le menaçât alors de si près. Du moins, madame,
il ne vous en témoigna rien, quoique vous ne l'ayez quitté que le
matin, à six heures, lorsqu'il s'obstina, contre l'avis des médecins,
à prendre de l'huile et de la magnésie. Ce remède ne pouvait que lui
nuire et lui embarrasser les intestins. En effet, sur les huit heures,
on s'aperçut qu'il était en danger, et quand on vous rappela près de
lui, madame, vous le trouvâtes qui respirait à peine et à demi
suffoqué. Néanmoins, s'étant levé de sa chaise, il eut encore la force
de s'approcher du lit et de s'y appuyer; un moment après sa vue
s'obscurcit, ses yeux se fermèrent, et il expira. On n'avait négligé
ni les devoirs ni les consolations de la religion; mais on ne croyait
pas que le mal fît des progrès si rapides, ni qu'il fût nécessaire de
se hâter, et le confesseur qu'on avait mandé n'arriva pas à temps.
Toutefois nous ne pouvons douter que le comte ne fût prêt pour ce
terrible passage, dont la pensée lui était si présente que
très-souvent il y revenait dans ses discours. C'est ainsi que, le
samedi 8 octobre 1803, au matin, ce grand homme nous fut enlevé, ayant
à peine dépassé la moitié de la cinquante-cinquième année de son âge.
«Il a été enseveli où le furent avant lui tant de personnes célèbres,
à Sainte-Croix, près de l'autel du Saint-Esprit, sous une simple
pierre, en attendant le mausolée digne de tous deux que lui fait
élever Mme la comtesse d'Albany, non loin de Michel-Ange. Déjà Canova
y a mis la main, et l'oeuvre d'un si grand sculpteur ne peut être
qu'une oeuvre grande. J'ai essayé d'exprimer dans les sonnets qu'on va
lire les sentiments que j'ai apportés sur la tombe de notre ami.»
Et comme en Italie tout commence et tout finit par des sonnets, l'abbé
de Caluso, oncle de la comtesse Mazin, femme très-distinguée du
Piémont, avec laquelle j'ai eu des rapports aimables, dédie, en
finissant, trois sonnets infiniment médiocres à la comtesse d'Albany.
Nous ne les citerons pas par respect pour les sonnets de Pétrarque,
pour l'Italie, et pour la veuve de Charles-Édouard. Mais Alfieri ne
méritait guère mieux.
De la gloire, il n'eut que la passion;
Du civisme, il n'eut que l'affectation;
Du génie, il n'eut que la prétention;
De l'amour, il n'eut que l'ostentation;
Ostentation peut-être sincère, mais suspecte au moins, comme nous
allons le montrer dans la suite de ce commentaire. Toutefois
laissons-lui cet honneur contesté, car c'est par lui qu'il est encore
quelque chose.
Nous allons examiner en détail ses oeuvres, et prouver qu'il n'eut
d'un grand poëte que la manie et non le génie, que l'Italie s'est
trompée en le prenant pour un grand homme, et qu'il ne fut en réalité
qu'un _pédant magnifique_. Parcourons ses titres.