VI.

Les deux dernières années de cette séparation furent adoucies

subrepticement par deux voyages en France, pendant lesquels Mme

d'Albany, pour sauver les apparences, loua une maison de campagne

isolée, en Alsace, non loin de Colmar, et où Alfieri vint la

rejoindre.

«Peu de jours après, écrit-il, arrivèrent à Sienne mes quatorze

chevaux anglais; j'y avais laissé le _quinzième_, sous la garde de mon

ami Gori: c'était mon beau cheval bai, mon _Fido_[2], le même qui dans

Rome avait plusieurs fois reçu le doux fardeau de ma bien-aimée, et

c'était assez pour me le rendre plus cher à lui seul que toute ma

nouvelle troupe. Toutes ces bêtes me retenaient en même temps dans la

distraction et l'oisiveté. Les peines de coeur venant à s'y joindre,

j'essayai vainement de reprendre mes occupations littéraires. Je

laissai passer une bonne partie de juin et tout le mois de juillet où

je ne bougeai pas de Sienne, sans faire autre chose que quelques vers.

J'achevai cependant plusieurs stances qui manquaient encore au

troisième chant de mon petit poëme, et je commençai même le quatrième

et dernier. L'idée de cet ouvrage, quoique souvent interrompu, repris

à de longs intervalles et toujours par fragments, et sans que j'eusse

aucun plan écrit, était néanmoins restée très-fortement empreinte dans

mon cerveau. Ce à quoi je voulais surtout prendre garde, c'était à ne

le pas faire trop long, ce qui m'eût été bien facile, si je me fusse

laissé entraîner aux épisodes et aux ornements. Mais, pour en faire

une oeuvre originale et assaisonnée d'une agréable teneur, la première

condition, c'était d'être court. Voilà pourquoi dans ma pensée il ne

devait d'abord avoir que trois chants; mais la _Revue des conseillers_

m'en déroba presque tout un, et il fallut en faire quatre. Je ne suis

pas trop sûr cependant, dans mon âme et conscience, que toutes ces

interruptions n'aient bien eu leur influence sur l'ensemble du poëme

et qu'il n'ait l'air un peu décousu.

[Note 2: Ici, dans une note, l'aimable traducteur de M. de Reumont, M.

Saint-René-Taillandier, fait allusion au même nom, donné jadis par

moi, dans _Jocelyn_, au plus aimé de mes chiens célèbres.]

«Pendant que j'essayais de poursuivre ce quatrième chant, je ne

cessais de recevoir et d'écrire de longues lettres; ces lettres peu à

peu me remplirent d'espérance, et m'enflammèrent de plus en plus du

désir de revoir bientôt mon amie. Cette possibilité devint si

vraisemblable, qu'un beau jour, ne pouvant plus y tenir, je ne confiai

qu'à mon ami où je voulais me rendre, et, feignant une excursion à

Venise, je me dirigeai du côté de l'Allemagne. C'était le 4 août, un

jour, hélas! dont le souvenir me sera toujours amer; car tandis que,

content et ivre de joie, j'allai chercher la moitié de moi-même, je ne

savais pas qu'en embrassant ce rare et cher ami, quand je croyais ne

me séparer de lui que pour six semaines, je le quittais pour

l'éternité. Je ne puis en parler, je ne puis y songer sans fondre en

larmes, aujourd'hui encore après tant d'années. Mais je ne reviendrai

pas sur ces larmes; aussi bien je me suis efforcé ailleurs de leur

donner un libre cours.

«Me voici donc de nouveau sur les grands chemins. Je reprends ma

charmante et poétique route de Pistoja à Modène, je passe comme un

éclair à Mantoue, à Trente, à Inspruck, et de là par la Souabe,

j'arrive à Colmar, ville de la haute Alsace, sur la rive gauche du

Rhin. Près de cette ville, je retrouvai enfin celle que je demandais à

tous les échos, que je cherchais partout, et dont la douce présence me

manquait depuis plus de seize mois. Je fis tout ce trajet en douze

jours, et j'avais beau courir, je croyais à peine changer de place.

Pendant ce voyage, la veine poétique se rouvrit en moi, plus abondante

que jamais, et il n'y avait guère de jour où celle qui avait sur moi

plus d'empire que moi-même ne me fit composer jusqu'à trois sonnets et

plus encore. J'étais tout hors de moi à la pensée que sur toute cette

route chacun de mes pas rencontrait une de ses traces. J'interrogeais

tout le monde, et partout j'apprenais qu'elle y était passée environ

deux mois auparavant. Souvent mon coeur tournait à la joie, et alors

j'essayais aussi de la poésie badine. J'écrivis, chemin faisant, un

chapitre à Gori, où je lui donnais les instructions nécessaires pour

la garde de mes chevaux bien-aimés; cette passion n'était chez moi

que la troisième, je rougirais trop de dire la seconde, les muses,

comme de raison, devant avoir le pas sur Pégase.

«Ce _chapitre_ un peu long, que j'ai placé dans la suite parmi mes

poésies, est le premier et à peu près l'unique essai que j'aie tenté

dans le genre de Berni, dont je crois sentir toutes les grâces et la

délicatesse, quoique la nature ne me porte pas de préférence vers ce

genre. Mais il ne suffit pas toujours d'en sentir les finesses pour

les rendre; j'ai fait de mon mieux. J'arrivai le 16 août chez mon

amie, près de qui deux mois passèrent comme un éclair. Alors me

retrouvant de nouveau tout entier de coeur, d'esprit et d'âme, il ne

s'était pas encore écoulé quinze jours depuis que sa présence m'avait

rendu à la vie, que moi, ce même Alfieri, qui depuis deux ans n'avais

pas même eu l'idée d'écrire d'autres tragédies, qui au contraire,

ayant déposé le cothurne aux pieds de _Saül_, avais fermement résolu

de ne jamais le reprendre, je me trouvai alors, presque sans m'en

douter, avoir conçu ensemble et par force trois tragédies nouvelles:

_Agis_, _Sophonisbe_ et _Myrrha_. Les deux premières m'étaient

d'autres fois venues à la pensée, et je les avais toujours écartées;

mais cette fois elles s'étaient si profondément fixées dans mon

imagination, qu'il fallut bien en jeter l'esquisse sur le papier, avec

la conviction et l'espoir que j'en resterais là. Pour ce qui est de

_Myrrha_, je n'y avais jamais pensé. Ce sujet m'avait paru tout aussi

peu que la Bible ou tout autre fondé sur un amour incestueux de nature

à être traduit sur la scène; mais tombant par hasard, comme je lisais

les _Métamorphoses_ d'Ovide, sur ce discours éloquent et vraiment

divin que Myrrha adresse à sa nourrice, je fondis en larmes, et

aussitôt l'idée d'en faire une tragédie passa devant mes yeux comme un

éclair. Il me sembla qu'il pouvait en résulter une tragédie

très-touchante et très-originale, pour peu que l'auteur eût l'art

d'arranger sa fable de manière à laisser le spectateur découvrir

lui-même par degré les horribles tempêtes qui s'élèvent dans le coeur

embrasé et tout ensemble innocent de la pauvre Myrrha, bien plus

infortunée que coupable, sans qu'elle en dît la moitié, n'osant

s'avouer à elle-même, loin de la confier à personne, une passion si

criminelle. En un mot, dans ma tragédie, telle que je la conçus tout

d'abord, Myrrha ferait les mêmes choses qu'elle décrit dans Ovide;

mais elle les ferait sans les dire. Je sentis dès le début quelle

immense difficulté j'éprouverais à prolonger pendant cinq actes, sans

le secours d'aucun épisode, ces fluctuations de l'âme de Myrrha, si

délicates à rendre. Cette difficulté, qui ne fit alors que m'enflammer

de plus en plus, et qui, lorsque ensuite je voulus développer,

versifier et imprimer ma tragédie, a toujours été l'aiguillon qui

m'excitait à vaincre l'obstacle, l'oeuvre achevée, je la crains, cette

difficulté, et la reconnais dans toute son étendue, laissant aux

autres à juger si j'ai su la surmonter complétement ou en partie, ou

si elle demeure tout entière.

«Ces trois nouvelles productions tragiques allumèrent dans mon coeur

l'amour de la gloire que je ne désirais plus désormais que pour la

partager avec celle qui m'était plus chère que la gloire. Il y avait

donc un mois environ que mes jours s'écoulaient heureux et pleins,

sans qu'il s'y mêlât d'autre pensée amère que celle-ci, déjà si

horrible: Un mois encore, un mois au plus, et il faudra nous séparer

de nouveau. Mais, comme si la crainte de ce coup inévitable n'eût pas

suffi à elle seule pour répandre une affreuse amertume sur les

fugitives douceurs qu'il me restait à savourer, la fortune ennemie

voulut y joindre sa dose cruelle pour me rendre plus chère encore

cette éphémère consolation. Des lettres de Sienne m'annoncèrent, dans

l'espace de huit jours, et la mort du jeune frère de Gori, et une

maladie grave de Gori lui-même. Celles qui suivirent m'apportèrent la

nouvelle de sa mort, après une maladie qui n'avait duré que huit

jours. Si je ne me fusse pas trouvé auprès de mon amie en recevant ce

coup si rapide et si inattendu, les effets de ma juste douleur

auraient été bien plus terribles; mais, quand on a quelqu'un pour

pleurer avec soi, les pleurs sont moins amers. Mon amie connaissait

aussi et elle aimait tendrement ce cher François Gori. L'année

d'avant, après m'avoir, comme je l'ai dit, accompagné jusqu'à Gênes,

de retour de Toscane, il s'était rendu à Rome presque uniquement pour

faire connaissance avec elle, et pendant son séjour, qui dura

plusieurs mois, il l'avait vue constamment, et l'avait accompagnée

dans ses visites de chaque jour à tous les monuments des beaux-arts,

qu'il aimait lui-même passionnément, et qu'il jugeait en appréciateur

éclairé. Aussi, en le pleurant avec moi, ne le pleurait-elle pas

seulement pour moi, mais encore pour elle-même, sachant bien ce qu'il

valait par l'expérience qu'elle venait d'en faire. Ce malheur troubla

plus que je ne saurais le dire le reste du temps déjà si court que

nous passâmes ensemble; et, à mesure que le terme approchait, cette

nouvelle séparation me paraissait bien plus amère et plus horrible.

Quand fut venu ce jour redouté, il fallut obéir au sort, et je rentrai

dans de tout autres ténèbres, séparé de ma bien-aimée, sans savoir,

cette fois, pour combien de temps, et privé de mon ami avec la

certitude cruelle que c'était pour toujours. À chaque pas de cette

même route où s'étaient dissipées en venant ma douleur et mes noires

pensées, je les retrouvai au retour plus poignantes. Vaincu par la

douleur, je composai peu de vers et ne fis que pleurer jusqu'à Sienne,

où j'arrivai dans les premiers jours de novembre. Quelques amis de mon

ami, et qui m'aimaient à cause de lui, comme moi-même je les aimais,

accrurent démesurément mon désespoir, pendant ces premiers jours, en

ne me servant que trop bien dans mon désir de savoir jusqu'aux

moindres particularités de ce funeste accident. Tremblant, j'évitais

de les entendre, et je ne cessais de les demander. Je n'allai plus

demeurer, comme on peut bien le croire, dans cette maison de deuil que

je n'ai plus jamais revue. À mon retour de Milan, l'année précédente,

j'avais de grand coeur accepté de mon ami, et dans sa maison, un petit

appartement solitaire et fort gai, et nous vivions comme deux frères.

«Cependant, sans Gori, le séjour de Sienne me devint tout d'abord

insupportable; j'espérai qu'en changeant de lieux et d'objet j'allais

affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mémoire. Dans le courant

de novembre, je me transportai à Pise, décidé à y passer l'hiver, en

attendant qu'un destin meilleur vînt me rendre à moi-même; car, privé

de tout ce qui nourrit le coeur, je ne pouvais, en vérité, me regarder

comme vivant.

«Je restai à Pise jusqu'à la fin d'août 1785, mais sans y rien écrire

depuis ces notes; je me bornai seulement à faire recopier les dix

tragédies imprimées et à mettre à la marge beaucoup de changements qui

alors me parurent suffire. Mais quand plus tard je m'occupai de ma

réimpression de Paris, je les trouvai plus qu'insuffisants, et il

fallut alors en ajouter quatre fois autant pour le moins. Au mois de

mai de cette même année, je me donnai à Pise le divertissement du _jeu

du pont_[3], spectacle admirable, où l'antique se mêle à je ne sais

quoi d'héroïque. Il s'y joignit encore une autre fête fort belle aussi

dans son genre, l'_illumination_ de la ville entière, comme elle a

lieu, tous les deux ans, pour la fête de saint Ranieri; ces deux fêtes

furent alors célébrées ensemble, à l'occasion du voyage que le roi et

la reine de Naples firent en Toscane pour y visiter le grand-duc

Léopold, beau-frère de ce roi. Ma petite vanité eut alors de quoi se

trouver satisfaite, car on distingua surtout mes beaux chevaux anglais

qui l'emportaient en force, en beauté, sur tous ceux qu'on avait pu

voir en pareille rencontre; mais, au milieu d'une jouissance si

puérile et si trompeuse, je vis, à mon grand désespoir, que dans cette

Italie morte et corrompue il était plus facile de se faire remarquer

par des chevaux que par des tragédies.

[Note 3: «C'est une espèce de tournoi qui se célèbre encore de nos

jours.» (_Note du traducteur._)]

«Sur ces entrefaites, mon amie était partie de Bologne et avait pris,

au mois d'avril, la route de Paris. Décidée à ne plus retourner à

Rome, elle ne pouvait se retirer nulle part plus convenablement qu'en

France, où elle avait des parents, des relations, des intérêts. Après

être restée à Paris jusque vers la fin du mois d'août, elle revint en

Alsace, dans la même villa où nous nous étions réunis, l'année

précédente. Je laisse à juger avec quelle joie, quel empressement, dès

les premiers jours de septembre, je pris, pour me rendre en Alsace, la

route ordinaire des Alpes Tyroliennes. Mon ami que j'avais perdu à

Sienne, ma bien-aimée qui désormais allait vivre hors de l'Italie, me

déterminèrent aussi à ne pas y demeurer plus longtemps. Je ne voulais

pas alors, et les convenances ne le permettaient pas, m'établir à

demeure aux lieux qu'elle habitait, mais je cherchai à m'en tenir

éloigné le moins possible, et à n'avoir plus du moins les Alpes entre

nous. Je mis donc en mouvement toute ma cavalerie qui, un mois après

moi, arriva saine et sauve en Alsace, où j'avais alors rassemblé tout

ce que je possédais, excepté mes livres, dont j'avais laissé à Rome la

majeure partie. Mais le bonheur de cette seconde réunion ne dura et ne

pouvait guère durer que deux mois, mon amie devant passer l'hiver à

Paris. Au mois de décembre, je l'accompagnai jusqu'à Strasbourg, où

il m'en coûta cruellement de me séparer d'elle et de la quitter une

troisième fois. Elle continua sa route vers Paris, et je retournai à

notre maison de campagne; j'avais le coeur bien gros, mais mon

affliction cette fois n'avait plus autant d'amertume, nous étions plus

près l'un de l'autre; je pouvais, sans obstacle et sans crainte de lui

faire tort, tenter une excursion de son côté. L'été enfin ne devait-il

pas nous réunir? Toutes ces espérances me mirent un tel baume dans le

sang, et me rafraîchirent si bien l'esprit, que je me rejetai tout

entier entre les bras des Muses. Pendant ce seul hiver, dans le repos

et la liberté des champs, je fis plus de besogne qu'il me fût jamais

arrivé d'en faire en un aussi court espace de temps. Ne penser qu'à

une seule et même chose, et n'avoir à se défendre ni des distractions

du plaisir, ni de celles de la douleur, rien n'abrége autant les

heures et ne les multiplie davantage. À peine rentré dans ma solitude,

je finis d'abord de développer l'_Agis_. Je l'avais commencé à Pise,

dès le mois de décembre de l'autre année, puis, las et dégoûté de ce

travail (ce qui jamais ne m'arrivait dans la composition), il ne

m'avait plus été possible de continuer. Mais alors l'ayant

heureusement mené à terme, je ne respirai pas que je n'eusse également

développé, pendant ce même mois de décembre, la _Sophonisbe_ et la

_Myrrha_. Le mois suivant, en janvier 1786, j'achevai de jeter sur le

papier le second et le troisième livre du _Prince des Lettres_; je

conçus et j'écrivis le dialogue de _la Vertu méconnue_. C'était un

tribut que depuis longtemps je me reprochais de n'avoir point payé à

la mémoire adorée de mon vénérable ami, François Gori. J'imaginai, en

outre, et je développai entièrement la _mélo-tragédie_ d'_Abel_, dont

je mis en vers la partie lyrique: c'était un genre nouveau, sur lequel

j'aurai plus tard l'occasion de revenir, si Dieu me prête vie et me

donne avec la force d'esprit nécessaire les moyens d'accomplir tout ce

que je me propose d'entreprendre. Une fois revenu à la poésie, je ne

quittai plus mon petit poëme que je ne l'eusse complétement terminé, y

compris le quatrième chant. Je dictai ensuite, je recorrigeai, je

rassemblai les trois autres qui, composés par fragments, dans l'espace

de dix années, avaient, ce qu'ils ont peut-être encore, je ne sais

quoi de décousu. Si grand que soit le nombre de mes défauts, ce n'est

pas là celui qu'on rencontre habituellement dans mes autres

compositions. J'avais à peine terminé ce poëme, que dans une de ses

lettres toujours si fréquentes et si chères, mon amie, comme par

hasard, me raconta qu'elle venait d'assister au théâtre à une

représentation du _Brutus_ de Voltaire, et que cette tragédie lui

avait plu souverainement. Moi qui avais vu représenter cette même

pièce dix ans peut-être auparavant, et qui depuis l'avais complétement

oubliée, je sentis aussitôt mon coeur et mon esprit se remplir d'une

émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain, et je me

dis: «Et quels _Brutus_! des _Brutus_ d'un Voltaire? J'en ferai, moi,

des _Brutus_... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir à

qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou

de moi, ou d'un Français, qui, né du peuple, a pendant plus de

soixante et dix ans signé: _Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi._»

Je n'en dis pas davantage, je n'en touchai même pas un mot dans ma

réponse à mon amie, mais, sur-le-champ et avec la rapidité de

l'éclair, je conçus à la fois les deux _Brutus_, tels que depuis je

les ai exécutés. C'est ainsi que, pour la troisième fois, je manquai à

ma résolution de ne plus faire des tragédies, et que de douze

qu'elles devaient être, elles sont arrivées au nombre de dix-neuf. Je

renouvelai sur le dernier _Brutus_, mais avec plus de solennité que

jamais, mon serment à Apollon, et cette fois je suis à peu près sûr de

ne plus le violer. J'en ai pour garants les années qui vont s'amassant

sur ma tête, et tout ce qui me reste encore à faire dans un autre

genre, si toutefois j'en trouve la force et le moyen.

«Je passai plus de cinq mois à cette maison de campagne, dans une

continuelle effervescence d'esprit. Le matin, à peine éveillé,

j'écrivais aussitôt cinq ou six pages à mon amie; je travaillais

ensuite jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi; je montais alors

à cheval ou en voiture pendant une couple d'heures; mais, au lieu de

me distraire et de me reposer, ne cessant de penser soit à tels vers,

soit à tel personnage, soit à telle autre chose, je fatiguais ma tête

loin de la soulager. Je fis si bien que j'y gagnai au mois d'avril, un

violent accès de goutte qui pour la première fois me cloua dans mon

lit, où pendant quinze jours au moins il me retint immobile et

souffrant, ce qui vint mettre une interruption cruelle à mes études

si chaudement reprises. C'était aussi trop entreprendre que de

vouloir vivre solitaire tout à la fois et occupé; je n'aurais pu y

résister sans mes chevaux qui me forçaient à prendre le grand air et à

faire de l'exercice. Mais, même avec mes chevaux, je ne pus supporter

cette perpétuelle et incessante tension des fibres du cerveau, et si

la goutte, plus sage que moi, ne fût venue y faire trêve, j'aurais

fini par devenir fou ou par défaillir de faiblesse, car je dormais

fort peu et ne mangeais presque plus. Toutefois, au mois de mai, grâce

au repos et à une diète sévère, les forces m'étaient revenues. Mais

des circonstances qui lui étaient personnelles ayant alors empêché mon

amie de me rejoindre à notre maison de campagne, et me voyant condamné

à soupirer encore après son retour, seule consolation que j'eusse au

monde, je tombai dans un trouble d'esprit, qui pendant plus de trois

mois obscurcit mon entendement. Je travaillai peu et mal jusqu'à la

fin du mois d'août, où la présence tant désirée de mon amie fit

évanouir tous ces maux d'une imagination mécontente et enflammée. À

peine redevenu sain de corps et d'esprit, j'oubliai les douleurs de

cette longue absence qui, heureusement pour moi, fut la dernière, et

je me remis au travail avec passion et fureur. Vers le milieu de

décembre, époque à laquelle nous partîmes ensemble pour Paris, je me

trouvai avoir versifié l'_Agis_, la _Sophonisbe_ et la _Myrrha_,

développé les deux _Brutus_ et composé la première de mes _Satires_.

Déjà, neuf ans auparavant, j'avais à Florence tenté ce nouveau genre,

j'en avais distribué les sujets, et j'avais même alors essayé d'en

exécuter quelque chose. Mais, n'étant point encore assez maître de la

langue et de la rime, je m'y étais rompu les cornes; et, craignant de

ne pouvoir jamais y réussir, du moins pour le style et la

versification, j'en avais à peu près abandonné l'idée. Mais le rayon

vivifiant des yeux de mon amie me rendit alors ce qu'il fallait pour

cela de courage et de hardiesse, et, m'étant de nouveau mis à

l'oeuvre, je crus qu'il pourrait m'être donné d'entrer dans la

carrière, sinon de la parcourir. Je fis aussi, avant de partir pour

Paris, une revue générale de mes poésies, dictées et achevées en

grande partie, et je m'en trouvai un bon nombre, trop peut-être.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 12 / 137 题