VII.

On voit poindre, dans ce mot sur le _Brutus_ de Voltaire, la première

jalousie d'Alfieri contre la littérature des Français; on la retrouve

dans la suite de ce chapitre.

«Avec tout cela, écrit-il, inébranlable dans ma conviction du beau et

du vrai, j'aime mieux (et je saisis toutes les occasions de renouveler

à cet égard ma profession de foi), j'aime beaucoup mieux encore écrire

dans une langue presque morte et pour un peuple mort, et me voir

enseveli moi-même de mon vivant, que d'écrire dans ces langues sourdes

et muettes, le français ou l'anglais, quoique leurs armées et leurs

canons les mettent à la mode; plutôt mille fois des vers italiens,

pour peu qu'ils soient bien tournés, même à la condition de les voir

pour un temps ignorés, méprisés, non compris, que des vers français ou

anglais, ou dans tout autre jargon en crédit, lors même que, lus

aussitôt par tout le monde, ils pourraient m'attirer les

applaudissements et l'admiration de tous. Est-ce donc la même chose

de faire résonner pour ses propres oreilles les nobles et mélodieuses

cordes de la harpe, encore que personne ne vous écoute, ou de souffler

dans une vile cornemuse, quand toute une multitude d'auditeurs aux

longues oreilles devrait vous étourdir de ses acclamations

solennelles?»

Son méprisable recueil d'épigrammes grossières et d'invectives de

collége, intitulé _Misogallo_ (haine aux Français), va confirmer

bientôt ces impressions _antinationales_.

Après ces seize mois de bonheur caché, libres de leur séjour et de

leur vie, les deux amants partirent enfin pour Paris.

«Dès que nous fûmes à Paris, où l'engagement pris de mon édition

commencée me faisait une nécessité de me fixer à demeure, je cherchai

une maison, et j'eus le bonheur d'en trouver une très-tranquille et

très-gaie, isolément située sur le boulevard neuf du faubourg

Saint-Germain, au bout de la rue du Mont-Parnasse. J'y avais une fort

belle vue, un air excellent et la solitude des champs.»

Il s'y occupa trois ans de l'impression de toutes ses tragédies chez

Didot, le prince des typographes français, et chez Beaumarchais, à

Kehl, de l'impression de tous ses sonnets très-peu dignes de

Pétrarque, et d'une multitude de caprices d'auteur sans mérite et de

traductions qu'il recueillait comme des reliques de lui-même à léguer

_in extenso_ à la très-indifférente postérité. Cela marchait du même

pas sourd sans que le temps lui-même, qui s'occupait de bien autre

chose, en sût rien. On était en 1789. La Bastille était prise par la

révolution, les états généraux tonnaient à Versailles par la voix

séculaire de Mirabeau, et il n'en parle pas. Seulement, ami de

quelques philosophes de seconde ligne, il écrit, pour complaire à

l'époque, une ode sur la prise de la Bastille. Ainsi l'ennemi des rois

et des reines qui pensionnaient son amie, Alfieri, flagornait à Paris

le peuple qui devait bientôt les traîner à l'échafaud. On trouve peu

d'exemples de telles inconséquences d'esprit et de coeur dans les

lettrés de ce temps-là. Que pouvait-il se répondre à lui-même, et que

pouvait-il répondre à la comtesse d'Albany, quand elle lui disait: «Je

suis reine, et vous exécrez les rois! je suis proscrite de mon trône,

et vous invectivez le roi et la reine qui nous prêtent asile! je suis

dénuée de tout, et vous poussez au dépouillement de ce roi et de

cette reine qui nous subventionnent largement pour vivre! Si la

reconnaissance ne vous dit rien, que vous conseille notre intérêt

légitime? Sont-ce les vainqueurs de la Bastille qui nous

pensionneront, et nous honoreront en soeur et en frère du trône? Vous

parlez de la tyrannie? Mais ce peuple a-t-il consulté d'autre loi que

sa colère, quand il a attaqué ce vieux donjon sans défenseurs et ce

vieux cachot sans prisonniers, et massacré en allant triompher à

l'Hôtel-de-Ville le gouverneur et les victimes très-étrangères à ces

événements? Ne vous mêlez donc pas des triomphes de ce peuple et de la

ruine de nos bienfaiteurs. Je suis reine; respectez en moi la royauté!

Mon mari était roi; respectez en lui son titre, et en moi son nom! Un

autre roi nous solde; respectez en lui ses bienfaits! il nous protége;

respectez en lui l'asile qu'il nous assure!

«--Mais j'ai fait quatorze ou quinze tragédies contre les rois de

l'antiquité, j'ai fait _Brutus_! La liberté est classique.--C'est

vrai, mais n'en parlez pas: personne, excepté votre imprimeur, n'en

parle; imprimez, si vous voulez, pour les lecteurs à venir, et

taisez-vous sur les ingratitudes du présent!»

Alfieri n'en poursuivait pas moins ses diatribes et ses amours, et se

mettait en règle avec l'avenir par ses tragédies mort-nées, en règle

avec les rois en leur enlevant plus que leur trône, leur famille! en

règle avec l'opinion en applaudissant lyriquement aux premiers

égarements de la révolution;

En règle avec le vieux classique, en accumulant tragédies sur

tragédies;

En règle avec l'avenir, comptant sur la gloire et sur l'immortalité

anonyme qu'il se préparait en silence au bout de la rue;

En règle avec la fortune, puisqu'il avait encore quatre chevaux de

selle, ayant vendu tous les autres à son ami pour monter sa maison à

Paris;

En règle enfin avec le bonheur, puisqu'il allait à leur maison de

campagne, en Alsace, passer les mois inoccupés de l'année dans

l'intimité d'une union paisible.

«Une seule inquiétude le poignait, dit-il; c'étaient des transes

d'esprit de tout genre que la révolution qu'il chantait ne vînt, de

jour en jour, par ses mouvements insurrectionnels qui éclataient dans

Paris depuis la convocation des états généraux et la prise de la

Bastille, l'empêcher de terminer ses éditions qui touchaient à leur

fin, soit à Paris chez Didot, soit à Kehl chez Beaumarchais, et

qu'après tant de peines et de lourdes dépenses, il ne fallût échouer

au port. Je me hâtais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient

pas les ouvriers de l'imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis

en politiques et en hommes libres, passaient les journées entières à

lire les journaux et à faire des lois, au lieu de composer, de

corriger, de tirer les épreuves que j'attendais. Je crus que j'en

deviendrais fou par contre-coup. J'éprouvai donc une immense

satisfaction, quand vint le jour où ces tragédies, qui m'avaient coûté

tant de sueurs, terminées et emballées, s'en allèrent en Italie et

ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue durée; les choses allant

de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, ôtant quelque

chose au repos et à la sécurité de la veille, pour augmenter le doute

et les sinistres présages qui menaçaient l'avenir, tous ceux qui ont

affaire avec ces espèces de singes, et nous sommes malheureusement

dans ce cas, mon amie et moi, doivent passer leur vie à craindre un

dénouement qui ne peut tourner à bien.

«Voilà donc plus d'une année que je regarde en silence et que

j'observe le progrès des lamentables effets de la docte ignorance de

ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui

ne peut en mener aucune à bonne fin, parce qu'il n'entend rien à la

pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que déjà

l'avait finement remarqué et dit notre prophète politique, Machiavel.»

--Les intérêts de mon amie, ajoute-t-il, me retiennent seuls à

Paris.--Quels pouvaient être ces intérêts, si ce n'est de faire

ratifier par M. Necker et par l'Assemblée française les pensions que

le roi et la reine avaient généreusement accordées à la comtesse?

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 13 / 137 题