V.

Alfieri continuait, en attendant la gloire, à préluder avec elle par

des éditions consécutives de ses tragédies, surveillées tantôt à

Sienne par son ami Gori, tantôt par lui-même. Peu de temps avant son

renvoi de Rome, il demanda lâchement au pape Pie VI, l'infortuné et

tolérant Braschi, de les lui présenter lui-même. Copions ici le

jugement du poëte de _Brutus_ sur cette démarche.

«Pendant les deux mois au moins que dura l'impression de ces quatre

tragédies, j'étais à Rome sur les charbons ardents, en proie à de

continuelles palpitations, et à une fièvre d'esprit que rien ne

pouvait calmer. Plus d'une fois, mais la honte me retint, je fus tenté

de me dédire et de reprendre mon manuscrit. Enfin elles m'arrivèrent

successivement à Rome toutes les quatre, imprimées très-correctement,

grâce à mon ami; mais, chacun a pu le voir, très-salement imprimées,

grâce au typographe, et versifiées d'une manière barbare, comme je

l'ai vu depuis, grâce à l'auteur. L'enfantillage de m'en aller de

porte en porte déposer des exemplaires bien reliés de mes premiers

travaux pour me concilier des suffrages m'occupa plusieurs jours, et

me rendit passablement ridicule à mes propres yeux comme à ceux des

autres. J'allai entre autres présenter mon ouvrage au pape qui régnait

alors, Pie VI, à qui déjà je m'étais fait présenter il y avait un an,

lorsque j'étais venu me fixer à Rome. Et ici je confesserai, à ma

grande confusion, de quelle tache je me souillai moi-même dans cette

audience bienheureuse. Je n'avais pas une très-grande estime pour le

pape comme pape; je n'en avais aucune pour Braschi comme savant ou

ayant bien mérité des lettres, qui en effet ne lui devaient rien. Et

cependant, moi, ce superbe Alfieri, me faisant précéder de l'offre de

mon beau volume, que le Saint-Père reçut avec bienveillance, ouvrit et

reposa sur sa petite table, avec beaucoup d'éloges et sans vouloir me

laisser lui baiser le pied, mais me relevant au contraire lui-même,

car j'étais à genoux; dans cette humble posture il me caressait la

joue avec une complaisance toute paternelle; moi donc, ce même

Alfieri, l'auteur de ce fier sonnet sur Rome, répliquant alors avec la

grâce doucereuse d'un courtisan aux louanges que le pontife me donnait

sur la composition et la représentation de l'_Antigone_, dont il

avait, m'assurait-il, ouï dire merveille, et saisissant le moment où

il me demandait si je ferais encore des tragédies, louant fort du

reste un art si ingénieux et si noble, je lui répondis que j'en avais

achevé beaucoup d'autres, et dans le nombre un _Saül_, dont le sujet,

tiré de l'Écriture, m'enhardissait à en offrir la dédicace à Sa

Sainteté, si elle daignait me le permettre. Le pape s'en excusa, en me

disant qu'il ne pouvait accepter la dédicace d'aucune oeuvre

dramatique de quelque genre qu'elle fût, et je n'ajoutai pas un mot

sur ce sujet. J'avouerai ici que j'éprouvai alors deux mortifications

bien distinctes, mais également méritées: l'une, de ce refus que

j'étais allé chercher volontairement; l'autre, de me voir forcé à

m'estimer moi-même beaucoup moins que le pape, car j'avais eu la

lâcheté, ou la faiblesse, ou la duplicité (ce fut, certes, dans cette

occasion, une de ces trois choses qui me fît agir, si ce n'est même

toutes trois) d'offrir une de mes oeuvres, comme une marque de mon

estime, à un homme que je regardais comme fort inférieur à moi, en

fait de vrai mérite; mais je dois également, sinon pour me justifier,

au moins pour éclaircir simplement cette contradiction apparente ou

réelle entre ma conduite et ma manière de penser et de sentir, je dois

exposer avec candeur la seule et véritable raison qui me fit

prostituer ainsi le cothurne à la tiare. Cette raison, la voici. Les

prêtres propageaient depuis quelque temps certains propos sortis de la

maison du beau-frère de mon amie, par où je savais que lui et toute sa

cour se récriaient fort sur mes trop fréquentes visites à sa

belle-soeur; et comme leur mauvaise humeur allait toujours croissant,

je cherchais, en flattant le souverain de Rome, à m'en faire plus tard

un appui contre les persécutions dont j'avais déjà le pressentiment

dans mon coeur, et qui, en effet, attendirent à peine un mois pour se

déchaîner. Je crois aussi que cette représentation d'_Antigone_ avait

trop fait parler de moi pour ne pas augmenter le nombre de mes ennemis

et m'en susciter de nouveaux. Si je me montrai alors bas et dissimulé,

ce fut donc par excès d'amour, et il faudra bien que celui qui rira de

moi reconnaisse en moi son image. Je pouvais laisser cette

circonstance dans les ténèbres où elle était ensevelie. J'ai voulu, en

la révélant, qu'elle fût une leçon pour tous et pour moi. J'avais trop

à en rougir pour l'avoir jamais racontée à personne; je la dis

seulement à mon amie quelque temps après. Si je l'ai rapportée, c'est

aussi pour consoler tous les auteurs présents ou futurs que des

circonstances malheureuses forcent tous les jours honteusement et de

plus en plus forceront à se déshonorer, eux et leurs oeuvres, par de

menteuses dédicaces.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 11 / 137 题