Pendant ces années d'agitation stérile pour un trône imaginaire, la
comtesse d'Albany, qui n'avait plus de titre légal même à son nom,
avait quitté Rome pour Bologne, afin de conserver toujours son asile
dans les États du pape. Insensiblement l'amour qu'elle conservait pour
Alfieri la rapprochait de son ami, toujours errant sur ses traces.
«Alfieri l'indique, mais en termes trop vagues: «Au mois de février
1788, mon amie reçut la nouvelle de la mort de son mari, arrivée à
Rome, où il s'était retiré depuis plus de deux ans qu'il avait quitté
Florence. Quoique cette mort n'eût rien d'imprévu à cause des
accidents qui pendant les derniers mois l'avaient frappé à plusieurs
reprises, et bien que la veuve, désormais libre de sa personne, fût
très-loin d'avoir perdu un ami, je vis, à ma grande surprise, qu'elle
n'en fut pas médiocrement touchée, _non poco compunta_.» Ces paroles
sont une faible traduction de la vérité, bien qu'elles nous permettent
de l'entrevoir; la comtesse d'Albany, en nous ouvrant son coeur, nous
y eût montré certainement autre chose. Il y avait dans les destinées
si différentes de la duchesse Charlotte et de la comtesse Louise un
contraste éloquent, une leçon douloureuse et amère qu'un poëte, un
moraliste, un peintre des passions humaines aurait dû mieux
comprendre, et qu'il eût comprise sans nul doute, s'il n'avait pas été
si directement intéressé dans cette aventure. La punition de
l'orgueilleux Alfieri, nous le verrons, fut d'avoir un successeur qui
ne le valait point; la punition de la comtesse fut de sentir, au plus
profond de son âme, l'humiliante leçon que lui infligeaient les
dernières années de Charles-Édouard.»