-- Ah! reprit-elle du même accent suppliant, que vous êtes dur!

Je vous demande si peu,... moi qui vous avais tant donné! Est-ce

que cet amour enfin,... l'unique de ma vie!... ne me vaudra pas à

ce dernier moment... une parole de bonté,... de compassion?... Ah!

soyez sûr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais

il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous

quitter,... pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froissée: elle s'était mise à

genoux et se traînait sur la tapis.

-- Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop... On

m'a perdue dès l'enfance en ne me laissant connaître d'autres

lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mérite au

monde, pas une vertu, pas une croyance... Je sais aimer

seulement,... et je vous aime!... Vous êtes ma religion;... je vous

aime... comme je voudrais aimer Dieu!... Ah! si vous m'aviez mieux

connue, vous n'auriez pas tant dédaigné peut-être une

tendresse comme la mienne,... car je vous jure qu'il n'y en a

pas une semblable sous le ciel!... Maintenant tout est fini,... je

le sens,... et il y a presque de la démence à espérer que votre

coeur s'ouvre jamais pour moi... Sachez bien cependant,... voilà ce

que je veux vous dire,... sachez que je vous reste consacrée et

dévouée,... et qu'à l'heure où vous le voudrez,... sur un mot, sur

un signe,... je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde

à deux genoux,... comme votre servante et votre esclave!... Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son

sein et la pressa sur ses lèvres. -- Raoul se dégagea avec une

sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se

levant lui-même:

-- Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et impérieuse.

Elle était debout, toute frissonnante et comme près de

défaillir.

-- Dites-moi que je vous fais pitié, murmura-t-elle, et je

pars!

-- Oui, vous me faites grande pitié, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui étincelaient sous

ses pleurs, soupira longuement et sortit à pas lents.

Le surlendemain, dans la matinée, M. de Chalys remontait en

wagon et reprenait le chemin de Férias.

VII

LE CYGNE

Ce n'était pas sans quelque hésitation que le comte de Chalys

avait pris le parti de retourner à Férias. Son bref séjour à

Paris, et les événements qui l'avaient marqué, semblaient

avoir rompu le charme dont la main délicate et pure de Sibylle

l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'était comme éveillé

de ce rêve, et il y voyait une sorte d'enfantillage à demi

ridicule auquel il s'étonnait de s'être prêté si longtemps.

Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter

dans le cours du voyage. Le contact de la vie réelle, de ses

tristesses et de ses dépravations avait rejeté sa pensée dans

tous les découragements et dans toutes les ironies du

scepticisme; la mort sèche et brutale de Gandrax l'avait

replongé en pleine matière; son entrevue même avec Clotilde

l'avait profondément troublé. Malgré les révoltes de sa

conscience, les transports, les ardeurs, les paroles

enflammées de la jeune femme avaient fait monter à son cerveau

la fumée des amours païennes, et lui laissaient encore dans

les veines une ivresse secrète; il la voyait toujours à genoux

devant lui, dans le désordre de ses pleurs, de sa beauté et de

sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion

emportée et prête à tous les sacrifices, il était tenté de

l'admirer et de la déifier comme une vertu supérieure à toute

autre, et près de laquelle l'amour scrupuleux et timoré de

mademoiselle de Férias pâlissait étrangement. Il était parti

cependant, peut-être pour épargner à Sibylle un coup trop

soudain, peut-être pour se soustraire lui-même à des

entraînements dont il sentait l'horreur.

Quand il arriva le soir au presbytère, l'abbé Renaud, à qui il

avait écrit la veille pour le préparer à son retour, l'informa

que la famille de Férias l'attendait pour dîner. Il retint la

voiture qui l'avait amené de la gare, et se fit conduire au

château. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reçut

ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur,

et que son visage et son accent même trahissaient. Les tristes

circonstances qui l'avaient appelé à Paris, le deuil qu'il en

avait rapporté, expliquaient suffisamment son attitude au

marquis et à la marquise de Férias; mais Sibylle parut être

plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard

lorsqu'elle avait tendu la main à M. de Chalys une expression

de curiosité inquiète qui le surprit et l'embarrassa. Dans

cette nature fine, délicate et sensitive à l'excès, le tact et

le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne

cessa de l'observer pendant le dîner avec le même air

d'anxiété. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa

coutume, à l'heure de la prière, comme pour éviter d'y

assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la

soirée son rôle de maîtresse de maison avec son calme

habituel, quoiqu'elle fût fort pâle. Elle se mit un instant au

piano, servit le thé, et crayonna sur un bout de table, à

l'ombre de ses blonds cheveux, en échangeant avec M. de Chalys

quelques paroles indifférentes.

Il était dix heures et demie quand il se retira. En sortant du

château, il s'arrêta sur le haut du perron comme frappé du

spectacle qui s'étendait sous ses yeux. La soirée, déjà

froide, était belle et pure: un mince croissant d'argent

glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparaître

derrière la cime noire des bois; il répandait encore une aube

limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au delà quelques

pâles rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres,

dans l'eau des bassins et sur le plumage éclatant d'un cygne

immobile. C'était une scène d'une paix et d'un silence comme

enchantés. Raoul la contempla un instant et soupira

longuement. Un bruit léger le fit retourner: il vit

mademoiselle de Férias à deux pas de lui.

-- Vous êtes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave

sonorité d'accent qui était la séduction de sa voix.

-- Comment ne le serais-je pas, mademoiselle!... Je viens d'être

frappé si cruellement.

-- Sans doute,... mais il y a quelque chose de plus, n'est-ce

pas?... Soyez vrai!

Il baissa les yeux, hésita, puis, relevant la tête:

-- Je voudrais vous parler, mademoiselle Sibylle.

-- Maintenant?

-- Maintenant.

Elle parut hésiter à son tour; puis tout à coup:

-- Attendez-moi.

Elle rentra dans le vestibule et reparut l'instant d'après:

elle avait jeté sur ses épaules à demi nues une courte mante

blanche bordée de bleu, dont la capuchon retombait sur son

front. Elle prit le bras de Raoul: ils descendirent lentement

les degrés du perron et traversèrent la cour en silence, se

dirigeant vers le parc. Comme ils entraient dans la sombre

allée qui s'ouvrait devant la grille, et que rayaient çà et là

des bandes de lumière blanchâtres, Raoul éleva enfin la voix,

et parlant avec une amertume à peine contenue:

-- Mademoiselle, dit-il, je viens de traverser quelques-unes de

ces heures rigides qui rappellent un homme à la réalité et à

son devoir. Je vous supplie donc de me révéler le secret de

votre pensée, je vous supplie de me dire si l'honneur

d'obtenir votre main me sera vraiment interdit tant que

j'aurai pas reçu d'en haut la grâce, -- qui me manque, -- et

qui, j'en ai peur, me manquera toujours. Dans ce cas, je

n'attendrai pas, je vous l'avoue, pour rompre un attachement

sans espoir, que j'y aie perdu le peu de courage et de dignité

qui me reste.

Sibylle s'était arrêtée brusquement.

-- Je sentais cela! dit-elle à voix basse.

Sans paraître l'entendre, il continua avec la même âpreté:

-- Oui, dès à présent, je renoncerais à une épreuve que je

regarde comme inutile, comme insensée.. Le temps des illusions

est passé... Vos croyances ne seront jamais les miennes... Tant

que je vivrai, le doute coulera dans mes veines avec mon sang...

Voilà la vérité.

-- Pardon, monsieur, dit mademoiselle de Férias d'un ton à

peine distinct; mais ce langage est si inattendu après celui

que vous me teniez il y a bien peu de jours, et à cette heure

même, qu'avant d'y répondre j'ai besoin de me recueillir.

Raoul la salua. Elle marcha quelque temps près de lui en

silence. Ils arrivèrent à l'extrémité de l'avenue dans le

demi-jour lumineux d'une clairière. Sibylle, comme étonnée,

leva les yeux vers le firmament semé d'étoiles, et dans ce

simple mouvement son visage, se dégageant de l'ombre de sa

mante, parut à Raoul éclairé d'une sorte de pâleur et de

transparence singulières.

-- Vous souffrez? lui demanda-t-il vivement en se rapprochant.

Elle sourit.

-- Un peu, dit-elle.

Et montrant le ciel du doigt:

-- Je tombe de si haut!

Il crut qu'elle chancelait tout à coup; il fit un mouvement

pour la soutenir, elle le repoussa avec sa grâce tranquille.

-- Donnez-moi votre bras seulement.

Elle entra dans une allée voisine, et au bout d'un instant:

-- Voici ma réponse, dit-elle. Je n'ai pas deux paroles: je ne

serai jamais la femme d'un homme qui ne croit pas, qui ne prie

pas, qui n'a d'autre dieu que la matière et d'autre espérance

que le néant. Je serais coupable si j'acceptais une telle

union, puisque je n'y pourrais donner le bonheur, ne l'y

trouvant pas. Il faut donc nous séparer;... mais, je vous en

prie, monsieur, ne nous séparons pas avec des paroles de

colère et d'amertume... Que le souvenir de cette heure suprême

nous soit doux à tous deux... Je vous le demande surtout pour

moi... Je n'aurai que ce roman dans ma vie,... je vous prie que la

dernière page n'en soit pas mauvaise! Je suis, je vous assure,

une personne courageuse, et, malgré le chagrin que j'éprouve,

je suis très-capable de goûter le charme de cet instant qui me

reste,... quand il serait le dernier de ma vie, comme il est le

dernier de notre amitié.

Il ne lui répondit que par une faible pression du bras.

Après quelques minutes d'une marche silencieuse:

-- Parlez-moi, mon ami, reprit-elle, parlez-moi comme

autrefois, comme si nous devions nous revoir demain et

toujours.

-- Je ne puis, Sibylle...

-- Dites-moi que, malgré tout, mon souvenir vous sera cher...

-- Bien cher,... oui...

-- Le vôtre me sera sacré... Je ne verrai jamais un ciel d'été ni

une belle nuit sans penser à vous et sans vous bénir.

-- Me bénir!... dit Raoul amèrement.

-- Oui, vous bénir... Vous avez mis dans ma vie quelques heures

douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai dû aussi les

émotions les plus élevées, les joies les plus profondes qui

puissent ravir l'âme d'une femme... et d'une chrétienne... Quelle

soirée heureuse que celle qui précéda votre triste départ!

Quel moment que celui où je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu

y descendre!... Vous me disiez ce soir-là des choses si justes,

si nobles, si dignes de vous!... J'y ai souvent pensé depuis,...

non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma

foi,... je ne comprends pas le doute... Le nom de Dieu est écrit

pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque

feuille, sur chaque étoile; ce silence même de la solitude, de

la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement,

que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes

lèvres respirent... Mais ce que vous disiez me frappa... Que

j'aurais aimé à parler souvent avec vous de ces choses

élevées!... Je n'osais pas... Je suis plus femme que vous ne le

croyez,... je le suis trop peut-être... Je redoutais de vous

plaire moins,... de perdre à vos yeux un peu de ce prestige qui

vous avait touché,... de vous sembler une pédante et une

prêcheuse... N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins,

m'abandonner à cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de

vous apparaître, quand vous penserez à moi dans l'avenir, sous

une forme chagrine et déplaisante?

-- Ne le craignez pas...

Ils continuaient, pendant cet étrange dialogue, de s'avancer

dans l'intérieur du bois, tantôt perdus dans l'ombre épaisse

des futaies, tantôt traversant des éclaircies inondées d'une

clarté stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne

s'égarait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour à

tour avec une prédilection calculée vers chacun des sites

qu'elle avait le plus aimés. Elle semblait d'ailleurs avoir

recouvré toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans

hâte de ce pas élégant, souple et glissant, qui était son

allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles

avec inquiétude, étonné de ne retrouver dans son langage

aucune trace de la vivacité et de la fierté fougueuses de son

naturel. Sa voix avait un calme et une douceur

extraordinaires. Raoul sentait dans cette frêle créature une

volonté et une énergie d'un principe supérieur aux passions

violentes dont il était agité lui-même, et qui se taisaient

maîtrisées. Livré à un désordre d'esprit indicible, il se

laissait conduire, comme en rêve, par la main de cette enfant,

sans résolution, sans force, presque sans pensée.

-- Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle... Il

y a, disiez-vous, des êtres et des coeurs qu'il est impossible,

qu'il semble monstrueux de vouer au néant!... Cela paraît si

vrai, si éblouissant de vérité! Puisque nos corps, quand la

mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la

matière est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus

fragile et de plus misérable doit vivre éternellement, comment

concevoir que nos pensées les plus hautes et nos sentiments

les plus sublimes, que nos dévouements, notre charité, notre

foi, nos élans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos

larmes, que tout cela doive périr avec nous sans laisser de

traces,... sans trouver un avenir, un refuge, une justice!...

Ainsi tout survivrait, excepté ce qui est pur!... tout serait

éternel, excepté ce qu'il y a en nous de bon et de grand,...

excepté tout ce qui honore la vie, tout ce qui décore la

terre, tout ce qui plaît au ciel! Oh! non!... il y a, c'est vous

encore qui le disiez, il y a une source pure d'où nos âmes

descendent et où elles remontent, comme les anges dans la

vision biblique... J'aime cette image... Il est doux d'entourer la

mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des

êtres bien-aimés. -- Vous avez perdu votre mère toute jeune,

n'est-ce pas, mon ami?

-- Toute jeune, oui.

Sibylle cessa de parler. Elle s'était arrêtée sur un plateau

découvert, devant lequel s'étendait un horizon de collines

étagées et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au

loin vers la mer. Au fond des vallées marécageuses et sur les

flancs entre-croisés des coteaux flottaient ces vapeurs

diaphanes de l'automne qu'on appelle poétiquement dans le pays

les _dames blanches_. Pénétrées par les lueurs sidérales, elles

répandaient sur les contours indécis de ce vaste paysage un

vague aérien et une sérénité lactée qui ne semblaient pas être

de la terre. Mademoiselle de Férias, appuyée sur le bras de

Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention

profonde. Elle parut se réveiller tout à coup, et reprenant sa

marche:

-- Allons! dit-elle.

Ils entrèrent alors dans une des parties les plus ombragées du

bois. Sibylle avait accéléré son pas. Ils descendirent un

sentier rapide, et se trouvèrent soudain sur le terre-plein

d'une étroite clairière que dominait la silhouette sombre

d'une roche élevée et abrupte, pareille à un fragment de

muraille ruinée. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche-à-la-Fée,

la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la

vallée sauvage où roulait le ruisseau de Férias, dont une

brume épaisse marquait au loin les méandres. Quelques feux

brisés d'étoiles, perçant à travers la feuillée, scintillaient

doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y

tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et

triste qui semblait ajouter encore au silence de cette

solitude.

Sibylle promena longuement son regard autour d'elle:

-- C'est là, dit-elle ensuite à demi-voix, que j'ai voulu vous

dire adieu,... Raoul. Vous me pardonnerez encore cette

faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma

raison... Quand je vous ai vu là pour la première fois, vous

souvenez-vous?... c'était au printemps et par un soleil

charmant... Maintenant... c'est l'automne et la nuit!...

Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, et

s'interrompit tout à coup; puis elle se détourna, se jeta la

face contre le rocher, et, plongeant sa tête dans les lierres

et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle

sanglota amèrement.

Raoul, immobile et comme anéanti, regardait ce gracieux

fantôme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais

semblait être le génie mélancolique de ce lieu solitaire; puis

il s'avança lentement, et debout, à deux pas de la jeune

fille:

-- Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pénétrée; ah! quel

jeu barbare vous jouez avec moi... et avec vous-même! quel crime

vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!... Nous

nous aimons comme jamais deux créatures sur terre ne se sont

aimées... Vous pleurez, et j'ai le coeur déchiré... Nous sommes

libres,... tout nous donne l'un à l'autre,... le bonheur est là

dans nos mains,... et vous le repoussez,... vous n'en voulez pas!...

Pourquoi?... Vous le savez à peine vous-même, malheureuse

enfant!

-- Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fière énergie de

son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un

mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,... parce

que je veux être aimée comme j'aime, et que rien ne dure que

ce qui s'appuie là!

Elle montra le ciel.

-- Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que

vous souffrez, et je voudrais me mettre à genoux pour vous

demander pardon de la peine que je vous fais;... mais vous voyez

que je souffre bien aussi,... moins que vous pourtant, je le

crois,... car moi, j'espère vous retrouver... Oui, je l'espère

fermement, Raoul,... j'en suis certaine!... Adieu!

Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait,

et elle s'éloigna à la hâte.

Au bout de quelques pas, il la vit s'arrêter, s'appuyer contre

un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit

murmurer:

-- Je ne vois plus!

Il courut à elle:

-- Prenez mon bras!... Ne craignez rien de moi... pas un mot de

plus, pas une prière... mais il faut que vous retourniez, et

vous ne pouvez retourner seule!...

Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui était imprégnée

de l'humidité de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit à son

bras, et gravit péniblement la rampe qui tournait autour du

rocher. Peu à peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la

tête penchée, comme étrangère à tout, s'abandonnant au bras

qui la guidait.

Après un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit

Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard

étonné.

-- Mon Dieu! dit-elle,... mais je ne reconnais rien, je ne vois

pas, je ne me retrouve pas!... Ce brouillard cache tout... Etes-vous

sûr d'être dans le vrai chemin?

-- Jusqu'ici, je l'ai pensé; mais en ce moment je suis troublé,

je vous l'avoue... On ne distingue rien à deux pas!

Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit,

sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des

marais environnants s'étaient élevées subitement. Elles

s'étaient enroulées d'abord, comme des flocons de givre,

autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagné

tout l'intérieur du bois. Elles prêtaient aux taillis les plus

clair-semés des aspects fantastiques, et semblaient dresser,

sous le couvert des fourrés et dans l'ombre des hautes

futaies, une muraille de ténèbres impénétrable.

Mademoiselle de Férias parut recouvrer tout son sang-froid

sous cette impression de la vie réelle. Elle interrogea Raoul

sur la direction qu'il avait suivie, hésita et se recueillit,

puis poursuivit la même route avec agitation. Elle crut

s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'égaraient de

plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti était de

chercher à regagner la Roche-à-la-Fée, espérant qu'une fois

maîtresse de ce point de départ elle pourrait s'orienter avec

plus de précision. Ils essayèrent donc de retourner sur leurs

pas, et achevèrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce

vertige étrange qui nous saisit quand tous nos guides

ordinaires nous font défaut. Sibylle crut bientôt reconnaître,

à quelques vagues indices, qu'ils avaient dépassé la limite

des bois contigus au parc, et qu'ils étaient entrés dans la

forêt qui en était le prolongement, et dont les dernières

cimes couronnaient de hautes falaises à deux lieues du

château.

Ils continuaient cependant de marcher avec une sorte de

résolution fiévreuse, s'étant déterminés à aller toujours

droit devant eux. Il leur arrivait presque à chaque pas de se

heurter contre des troncs d'arbres ou de s'embarrasser dans

les halliers. Ils descendaient et montaient des pentes

rapides, et quelquefois traversaient de larges ravines

marécageuses où leurs pieds s'imprimaient dans la fange. Par

intervalles ils s'arrêtaient pour se consulter brièvement. Des

exclamations découragées, des demi-mots douloureux

s'échappaient, quoique rarement, des lèvres de Sibylle:

-- Mon Dieu! que je suis punie!... Que va-t-on penser?... Pauvres

coeurs qui m'aiment tant, et que j'ai oubliés, comme ils

doivent être inquiets!

Elle s'asseyait un moment, n'en pouvant plus, toute

grelottante, puis elle disait: -- Allons! -- et se remettait

vaillamment en marche.

Raoul était désespéré. Il gardait le plus souvent un silence

morne. Il soutenait Sibylle avec un énergie convulsive; il

l'entourait d'attentions et de tendresses maternelles. Il y

eut un instant où, malgré sa résistance, il l'enleva dans ses

bras, et la porta comme un enfant, pour passer une fondrière

où il s'enfonçait lui-même jusqu'aux genoux.

Depuis deux longues heures, ils erraient ainsi, perdus dans

les bois, dans la brume et dans la nuit, quand, au sortir

d'une vallée profonde, ils virent confusément devant eux une

haute colline boisée qui s'élevait en forme d'amphithéâtre.

Tous deux en même temps reconnurent, à cette disposition

particulière du terrain, que leur course désespérée les avait

conduits à l'extrémité même de la forêt, sur le revers des

falaises où elle venait mourir. Quoiqu'ils fussent à une

grande distance du château, la proximité du rivage leur

assurait du moins dès ce moment une route connue. Sibylle,

ranimée par cette découverte, se mit à gravir rapidement et

presque joyeusement la rampe des collines; mais arrivée sur le

sommet, et comme ils quittaient enfin l'obscure enceinte des

bois, elle défaillit, et sa tête s'affaissa sur la poitrine de

Raoul. Il l'appela doucement:

-- Sibylle!

Elle ne répondit pas.

Pendant qu'il la soutenait de toutes les forces qui lui

restaient, il promenait autour de lui des yeux à demi égarés.

Tout à coup son visage s'éclaira; ils distinguait à quelques

pas sur la falaise la forme basse et écrasée d'un toit de

chaume, d'une sorte de masure qu'il reconnut aussitôt; une

lumière s'en échappait par quelque ouverture et brillait à

travers la brume. Raoul éleva la voix:

-- Jacques! cria-t-il, Jacques! à moi! C'est Sibylle!

mademoiselle Sibylle! Viens vite!

Un bruit de pas précipités se fit entendre, et Jacques Féray

sortit du brouillard.

-- Ah! mon pauvre garçon! reprit Raoul d'une voix agitée, que

je suis heureux de te trouver! Je ne savais plus si j'étais de

ce monde... Quelle nuit!... Tu vois, elle est malade!... Fais du

feu, vite!

-- J'en ai, dit Jacques Féray, que rien n'étonnait. Venez.

Raoul emporta Sibylle dans ses bras et suivit le fou dans sa

chaumière. Un reste de feu brûlait dans un coin entre quelques

grosses pierres qui tenaient lieu de foyer. Jacques Féray y

jeta une brassée d'ajoncs épineux, et la vive flamme qui s'en

éleva aussitôt rayonna sur les murs désolés de ce réduit avec

un air de gaieté bizarre. Raoul déposa la jeune fille évanouie

devant cette claire attisée, et, continuant de la soutenir à

demi:

-- Va vite, dit-il à Jacques, va chercher des bruyères, des

feuilles... tant que tu pourras!

Jacques sortit et rentra à plusieurs reprises, et peu de

minutes après le sol de la hutte était jonché de bruyères et

de feuilles sèches que Raoul disposa à la hâte en forme de

couche, et sur lesquelles il étendit Sibylle. Au bout d'un

instant, elle soupira et entr'ouvrit les yeux. En voyant Raoul

penché sur elle, elle sourit; puis, tout étonnée:

-- Où sommes-nous donc? dit-elle.

Histoire de Sibylle · 第 21 / 22 段