-- Il faut que ce soit bien vrai pour que je vous le dise, car

rien ne me paraîtrait plus cruel que de m'abuser, et plus

coupable que de vous abuser vous-même sur un tel sujet... Oui,

vous et tous ceux qui vous entourent, vous me faites douter...

de tous mes doutes. Il est si difficile, il est si révoltant

de croire que des coeurs comme les vôtres soient sortis tout

entiers de la matière, et qu'ils y rentrent tout entiers!

Chaque jour je me fortifie dans la pensée qu'il y a vraiment

une source plus pure d'où les âmes descendent et où elles

remontent, -- comme les anges de la vision biblique... Oui,

j'entrevois Dieu par éclairs depuis quelque temps avec une

certitude qui m'éblouit... Ce Dieu n'est pas encore le vôtre

sans doute;... mais enfin dites-moi, mademoiselle Sibylle, que

vous êtes contente!

-- Contente! dit-elle d'une voix basse et pénétrée, non, je ne

suis pas contente,... mais j'ai le ciel dans le coeur!

Ils continuèrent à marcher quelque temps en silence sous les

sombres arcades de l'avenue. Sibylle tout à coup lui tendit la

main:

-- Mon ami! murmura-t-elle.

Il prit cette main et la serra sans parler... Elle s'éloigna

aussitôt, et il vit son ombre se perdre dans les jardins.

Après la plus heureuse nuit de sa vie, mademoiselle de Férias

eut le lendemain un triste réveil. L'abbé Renaud vint lui

annoncer que M. de Chalys avait reçu dans la matinée une

dépêche qui le forçait de partir immédiatement pour Paris.

Raoul comptait d'ailleurs revenir sous peu de jours. Il avait

prié le curé de remettre à mademoiselle de Férias la dépêche

qui motivait son départ. Elle contenait ces trois mots:

"Viens vite!

"GANDRAX."

En lisant cette signature, Sibylle pâlit.

VI

L'AMOUR DE CLOTILDE

A l'heure même où, sous la voûte des avenues de Férias,

Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de

Raoul, une scène d'amour fort différente se passait dans le

salon d'une de ces élégantes résidences d'été qu'on voit

suspendues à peu de distance de Paris sur les coteaux de

Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propriétaire de cette

habitation, avait eu ce jour-là à dîner un mai qu'il s'était

fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni

pourquoi. C'était Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied

de la familiarité dans la maison de ce jeune homme, Gandrax

n'avait pas eu besoin de déployer les souplesses stratégiques

qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de

son naturel se fût difficilement prêtée. Le génie de Clotilde

avait pourvu à tout. Comme toutes les femmes à tête forte qui

méditent d'unir les agréments de l'indépendance aux bénéfices

d'une situation régulière, elle avait jugé bon d'affermir

préalablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une

confiance à toute épreuve. Avec une imagination de feu et nuls

principes, elle avait su lui persuader qu'elle était à la fois

une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pénétré de cette

flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de

secrètes ardeurs qui n'étaient égalées que par son respect.

S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les théâtres ou

dans les tribunes du _sport_ quelques amours moins éthérées et

plus en harmonie avec l'argile inférieure dont il se sentait

pétri, il en rapportait des remords et des terreurs qui

n'échappaient point à Clotilde et qui achevaient de lui

assurer l'empire. Le jeune baron, malgré tout, était trop

amoureux de sa femme pour n'en être pas jaloux. Ce fut donc

avec une véritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner

l'activité de sa pensée vers les hautes spéculations de la

science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La

réputation de Gandrax était d'ailleurs particulièrement

rassurante; l'intégrité de ses moeurs n'était pas moins notoire

que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince

cervelle faire un coup de diplomatie raffinée en ménageant à

sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son

intimité domestique un homme qui semblait devoir y être une

égide plutôt qu'un danger.

Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait été le

reflet que jetait sur lui son amitié avec Raoul. Puis peu à

peu la puissance personnelle, la beauté imposante et la

célébrité du jeune savant avaient exercé sur l'esprit de

Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre

pour de l'amour. Désespérée à ce moment même par l'abandon et

par le départ de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre

les traces, elle s'était livrée brusquement à cet entraînement

équivoque dont un goût subit pour les curiosités de la science

fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans

sincérité ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de

s'initier aux graves études qui occupaient Gandrax, et de

donner à leur liaison un caractère élevé qui en rachetât

vis-à-vis d'elle-même les tristesses et les rougeurs. Née avec de

grandes passions, Clotilde n'était pas une âme basse, et même

dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse

originelle étouffée par une éducation détestable.

Louis Gandrax avait eu une jeunesse ascétique. Assailli sans

sa maturité par un de ces amours vengeurs que déchaîne

quelquefois le démon de midi, il avait transigé avec son

orgueil, qui était sa maîtresse vertu, par un singulier

compromis. Impuissant à vaincre sa passion, il avait cru faire

acte de supériorité dominatrice en l'imposant à Clotilde, et

il était parvenu ainsi à ériger en nouveau triomphe de sa

volonté ce qui n'en était au fond qu'une défaillance. Ce

triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la

beauté de Clotilde, secrètement touché de l'auréole de gloire

mondaine que cette conquête élégante ajoutait à son front

sévère, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux délices

et aux vanités d'un amour qui lui paraissait compléter sa

fière personnalité. Il arrangea pour toujours son existence

dans ce cadre idéal, et il se vit même couronné devant la

postérité du prestige d'une de ces grandes liaisons en même

temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne dédaigne

pas de consacrer. Dès ce moment, le jeune matérialiste foula

d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir,

et il put se répéter, avec plus de certitude que jamais, son

axiome favori: "Il y a un Dieu!... c'est l'homme qui sait et qui

veut!"

Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre

formellement dans cette soirée même où nous le retrouvons à

Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le

prétexte ordinaire d'études et d'expériences scientifiques, il

avait passé la journée chez Clotilde, qui s'était organisé un

petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqué à

son arrivée une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse

tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui révélait la

présence du comte de Chalys à Férias, en joignant à cette

nouvelle quelques détails venimeux sur la personne de Raoul,

sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame

de Val-Chesnay s'était extrêmement divertie à la pensée du

comte de Chalys transformé en ermite et en enfant de choeur.

Gandrax s'était contenté de lever les épaules et d'éviter ce

sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du

jour, et pendant le dîner, en particulier, elle avait décoché

à Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans

inquiéter le jeune savant, avaient légèrement blessé son

orgueil. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la

nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans

leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement à

ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que

son langage et sa physionomie exprimaient avec prédilection.

Il était toujours sorti de ces épreuves avec une confiance

plus forte dans cette suprématie irrésistible et magnétique

qu'il aimait à se reconnaître. Il ménageait ce soir-là à son

élève une de ces répressions ironiques; il attendait donc avec

impatience que M. de Val-Chesnay voulût bien, suivant son

usage, aller fumer dans son parc ou dans ses écuries, et le

laissât en tête-à-tête avec Clotilde dans le salon d'été, où

ils avaient passé en quittant la table.

Mais Clotilde, de son côté, lui ménageait une surprise. Elle

venait de s'étendre sur une causeuse dans une attitude de

nonchalance épuisée. Au moment où le débonnaire baron

s'esquivait discrètement, elle l'appela tout à coup d'une voix

caressante:

-- Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!... Nous

sommes seuls,... et je vous ai vu si peu aujourd'hui!

M. de Val-Chesnay, peu habitué à ces élans de tendresse,

s'arrêta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude,

alluma un cigare, et s'établit dans un coin retiré du salon,

pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie à

deux pas de la causeuse et lançait à Clotilde un coup d'oeil

sévère. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla

vaguement, pendant quelques minutes, à travers la porte

entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les

ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis,

s'adressant de nouveau à son mari du même accent affectueux et

pénétré:

-- Mon ami, reprit-elle, où êtes-vous donc? Pourquoi si loin?...

J'aime l'odeur de vos cigares... Venez donc ici!

Elle lui montra du bout de son éventail une espèce de gros

tabouret qu'elle approcha elle-même de la causeuse.

Roland s'était empressé de se rendre à cet appel. Elle laissa

pendre sa blanche main sur la tête du jeune homme, puis, le

forçant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se

penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le

regarda dans les yeux:

-- Vous êtes joli! dit-elle à demi-voix.

Et elle reprit sa pose rêveuse, sans cesser de promener sa

main sur la tête blonde de Roland.

Après un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax:

-- Quelle belle soirée, n'est-ce pas? lui dit-elle.

-- Très-belle! dit Gandrax.

-- J'adore ces premiers soirs d'automne!... Vos cheveux sont

comme de la soie, Roland... Avez-vous remarqué, Gandrax, les

cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,... et d'honnête

homme!

-- Tout à fait, murmura Gandrax.

Il y eut un nouveau silence. Elle se mit à rire.

-- Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bonté... Allez

voir un instant vos chevaux, je vous le permets, -- d'autant

plus qu'à la longue cette fumée de cigare... Oh! elle ne me fait

pas mal, non!... mais elle me grise,... elle m'enivre!... Allez, mon

ami... je vous donne vingt minutes,... mais pas une de plus, vous

entendez!

Le jeune baron, hébété de son bonheur, appuya ses lèvres sur

la main de sa femme, et sortit en triomphe.

Gandrax le laissa s'éloigner; puis il se leva, et, affectant

vainement le calme, car sa voix tremblait de colère:

-- Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette

scène, n'est-ce pas?

-- Quelle scène, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et

traînante.

-- La scène d'atroce coquetterie que vous venez de jouer là!

-- Comment!... il faut vous l'expliquer?... vraiment? Vous ne la

comprenez pas tout seul?

Elle sourit.

-- Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,... vous perdez vos

peines, allez! Eh bien, cette scène, je vais vous l'expliquer

d'un mot,... d'un mot qui brûle mes lèvres depuis trop

longtemps;... mais enfin mieux vaut tard que jamais!

Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et,

accentuant tout à coup sa parole avec une sombre énergie:

-- Vous m'ennuyez!... Comprenez-vous?

Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il

eût reçu dans la tête une balle de pistolet, il tourna sur ses

talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de

volonté suprême, fit quelques pas dans le salon, et, revenant

vers Clotilde, qui, toujours à demi couchée, mais le buste

rigide et la tête haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:

-- Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication.

Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?

-- Pourquoi? reprit-elle du même ton âpre et violent: parce que

je ne vous ai jamais aimé! parce que jamais une femme ne vous

aimera,... à moins que vous n'alliez la chercher dans la fange

d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni

coeur, ni âme, ni esprit,... ni rien de ce qui peut relever à ses

propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui

ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,... rien de ce qui

peut lui faire quelquefois de son amour un rêve généreux, un

enthousiasme, une poésie,... une religion!... Non! Dieu merci, je

ne vous ai jamais aimé! Je n'ai aimé en vous que l'ombre de

votre ami,... de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!...

Et ce que je vous dis là, je l'ai dans le coeur depuis la

première heure, sachez-le. Je me résignais cependant,

j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais,

car une femme qui en est à sa première faute s'y attache avec

désespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!... Et

vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me

fasciniez, que vous étiez mon maître et seigneur!... Pauvre

homme!... vous voyez si j'ai peur! -- Tenez, n'en parlons plus...

Je pense que vous comprenez maintenant?... Au surplus, que vous

compreniez ou non, cela m'est égal! L'important est d'en

finir,... finissons-en donc... Allez-vous-en!... et tâchez que je ne

vous revoie jamais, car vous me faites horreur, -- simplement.

Et elle se recoucha sur la causeuse.

Gandrax sortit. -- Pendant qu'il gagnait la plus proche station

du chemin de fer, il s'arrêtait de temps à autre et portait la

main à son front, croyant sentir le sol trembler sous ses

pieds. Il était onze heures du soir quand il fut rendu chez

lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise;

puis au bout d'un instant, comme si l'immobilité lui eût été

insupportable, il se releva et se mit à se promener d'un pas

lent et régulier dans la longueur de la vaste pièce. Le

martellement précipité de ses tempes sonnait à ses oreilles

comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son

cerveau. Dans ce réveil brutal, dans cette chute immense et

sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait

confusément quelque soutien auquel il pût se rattacher: il

n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble

pauvreté même, dépouillés à jamais du charme dont l'amour de

Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses.

En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune

espérance, -- le vide. Il eût voulu pleurer; mais il ne restait

pas dans son âme desséchée une seule des sources d'où peut

jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de

spectre jusqu'aux premières lueurs du jour: quand l'aube

blanchissant les fenêtres vint donner à son cauchemar une

réalité plus irrécusable et plus poignante, quand il fallut

recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure

au coeur, il ne le put pas. -- L'idée de la folie traversa son

cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui

garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur

brune, et la vida d'un trait. -- Puis il reprit sa promenade

avec une gravité lugubre, son pas s'alourdissant par degrés.

Tout à coup il s'arrêta, agita les bras convulsivement, et

tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de

la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un médecin

fut mandé. Après deux heures d'un assoupissement mêlé de

délire, il se réveilla et eut la force de dicter sa dépêche à

Raoul.

Raoul arriva dans la soirée de ce même jour et se fit conduire

chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans

avoir trouvé à qui parler. La chambre du savant était une

sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'éclairait

faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la

muraille blanchie à la chaux était appliqué un lit de fer dans

lequel Raoul aperçut Gandrax. Ses cheveux noirs étaient

repoussés et rejetés en arrière, dégageant son large front

couvert d'une pâleur cendrée. Un sourire passa sur ses joues

creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul.

Il lui tendit la main avec effort:

-- Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir

revu.

-- Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand

es-tu malade?

Gandrax fit un signe à la femme qui le gardait: elle sortit

aussitôt. Il désigna alors du doigt à Raoul la fiole vide qui

était posée près de la lampe. Raoul l'examina à la hâte: un

pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit,

et regardant fixement Gandrax:

-- Clotilde? dit-il.

-- Oui, dit Gandrax.

Et après une pause:

-- La première faiblesse de ma vie,... et la dernière!

-- Ah! malheureux!... mais si tu as résisté jusqu'ici, on peut

espérer... L'opium pardonne... Où est le médecin? Que dit-il?

-- Le médecin, c'est moi... Il dit que le système nerveux est

détruit, et que je suis perdu... Je ne suis plus qu'une matière

qui se transforme.

-- Mais tu peux te tromper, s'écria Raoul avec agitation.

Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu?

-- Personne,... inutile,... ne me trouble pas; assieds-toi.

M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise à côté du lit:

-- Souffres-tu beaucoup, mon ami?

-- Beaucoup... J'ai fait une faute,... la dose était trop forte;

mais j'étais fou.

Après un moment, un éclair d'ironie glissa sur la bouche

amincie de Gandrax:

-- Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on?

-- Mon ami, je t'en prie.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans

la triste chambre que la respiration sifflante du malade et

les faibles battements d'une montre posée sur son chevet.

L'oeil de Gandrax cependant, attaché avec insistance sur celui

de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquiétude pénible:

-- Tu désires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant

vers Gandrax.

-- Pourquoi ne pleures-tu pas?

-- Mon ami! je fais un rêve affreux; je suis terrifié!

-- Il ne pleure pas!... murmura Gandrax.

Après une nouvelle pause, il éleva plus fortement la voix:

-- Quelle heure est-il?

-- Bientôt minuit.

-- Quel jour?

-- Jeudi.

-- Donne-moi ta main,... donne vite!

Raoul se leva vivement et lui prit la main:

-- Louis, dit-il, n'as-tu rien à me recommander? n'as-tu rien

qui te tourmente? Es-tu bien maître de ta pensée en ce moment

terrible?... Es-tu sûr?... Sais-tu bien ce que tu es,... où tu vas?

-- Où je vais?

Un sourire effrayant retroussa les lèvres de Gandrax: il se

dressa à demi sur sa couche, retira brusquement la main que

tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une

énergie farouche:

-- Là! dit-il.

Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulèrent

dans leurs orbites, et sa tête inerte retomba sur l'oreiller.

-- Raoul, après une minute de contemplation silencieuse, cacha

son front dans ses mains, et des larmes ruisselèrent à travers

ses doigts crispés; mais Gandrax ne pouvait plus les voir.

M. de Chalys veilla seul près des restes de son ami. -- Le

surlendemain, la cérémonie des funérailles eut lieu dans

l'église Saint-Sulpice avec un mélange de pompe et d'austérité

qui rappelait à la fois les honneurs mérités et la digne

pauvreté du jeune savant. En entrant dans l'église, Raoul

aperçut dans un des bas côtés une femme vêtue de noir, dont

l'air de jeunesse et d'élégance le frappa; il sentit un

frisson passer dans ses veines. C'était Clotilde en effet;

poussée par ce goût des émotions fortes et dramatiques qui est

propre aux femmes de son espèce, ou peut-être par quelque

secret sentiment de remords et de piété, elle avait recherché

ce spectacle. On l'entendit à plusieurs reprises pleurer sous

son voile. Ces pleurs étaient sincères; mais elle pleurait sur

elle-même bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa

destinée semblait se teindre à ses yeux du jour lugubre et des

flammes bleuâtres dont l'église était remplie. Elle

s'épouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec

attendrissement les scènes heureuses de son enfance, les bois

et les campagnes de Férias, la paix qu'elle y avait laissée.

Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa

soudain devant elle, et qui l'obséda avec une persistance

étrange: ce fut la vision du fou Féray couché sur le pavé de

la cour de Férias, et soulevant tout à coup les oripeaux

ensanglantés dont elle l'avait affublé pour lui adresser de la

main, comme une des tragiques prophétesses de Macbeth, une

vague menace de royauté et de malheur.

Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, après avoir

accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra à son

hôtel. Il s'était retiré dans un grand salon du rez-de-chaussée

fermé depuis longtemps, et où la lumière du dehors

pénétrait à peine par une fenêtre dont on avait écarté les

volets. La porte s'ouvrit tout à coup, et un vieux domestique

s'y montra timidement.

-- C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il.

Raoul se leva avec impatience.

-- Mais je j'attends personne!

Il n'avait pas achevé sa phrase, que madame de Val-Chesnay

était dans le salon. Le vieux domestique sortit à la hâte.

Clotilde s'était arrêtée immobile devant Raoul. Son voile

était baissé, laissant entrevoir sa pâleur ardente et ses yeux

de flamme. Sous ses vêtements de deuil, relevés d'ornements de

jais, sa taille superbe, sa grâce sombre, sa fière beauté,

resplendissaient d'un éclat saisissant. Raoul la regardait

avec un air d'indécision et de colère. Elle repoussa lentement

son voile et attacha sur lui un oeil suppliant.

-- Que voulez-vous? dit durement le comte.

-- Votre pitié, Raoul.

-- Je vous la refuse!

Il se détourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle:

-- Savez-vous qu'il s'est tué? reprit-il. Si vous ne le savez

pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve...

hardie de vous présenter ici!

-- Je le savais! murmura-t-elle.

Elle se jeta sur un divan, cacha sa tête dans la soie des

coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes à grands

pas dans l'obscurité de l'immense salon, et, s'arrêtant en

face d'elle brusquement:

-- De grâce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est

inutile... et répugnant.

Elle releva le front.

-- Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-même ce qui s'est

passé? Croyez-vous donc être si étranger à ce malheur,... à ce

crime,... que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui

m'avez poussée à ce vertige,... dont voici les suites?... Ne

m'avez-vous pas demandé mon amour?... L'ai-je rêvé, dites?... Et

le jour où il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torturée,

humiliée, désespérée,... en vous donnant à une autre sous mes

yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de pitié,... un mot

de pardon?... Et qu'avez-vous pourtant à me pardonner,... si ce

n'est de vous avoir aimé trop fidèlement à travers ce fantôme

d'amour que j'avais saisi dans mon désespoir, parce qu'il

était encore un souvenir, une ressemblance de vous,... parce

qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!... Eh! grand

Dieu! c'est ce qui l'a tué, si vous l'ignorez, car le moment

est venu où je me suis réveillée de ce songe avec horreur;... je

n'ai pu le tromper plus longtemps,... le cri de la vérité s'est

échappé de mon coeur, et l'a foudroyé!... Plaignez-le; moi, je

l'envie! Il ne souffre plus!

Elle plongea son front pâle dans ses mains et se remit à

sangloter avec violence.

-- Madame, dit Raoul avec gravité, je ne vous reproche rien, et

je me reproche amèrement, à moi, la conduite inconsidérée qui

a pu vous préparer de telles fautes et de tels chagrins... Je

vous en demande même pardon, si vous le voulez. Maintenant

vous devez comprendre que nous sommes séparés par le plus

profond des abîmes, et que cette explication ne saurait se

renouveler ni même se prolonger entre nous sans prendre une

couleur odieuse... Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un

fauteuil, comme accablé par les sensations pénibles de cette

scène. La jeune femme s'était levée.

-- Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous

pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se détourna en appuyant

son front sur sa main.

Histoire de Sibylle · 第 20 / 22 段