regard. Ne craignez plus rien. Remettez-vous... Je vais
l'envoyer au château tout à l'heure,... quand la brume sera un
peu dissipée. Reposez-vous... Tâchez de dormir. Je veille sur
vous.
-- Oui... Je suis bien fatiguée!
Et, rencontrant l'oeil ardent et affectueux de Jacques Féray:
-- Bonjour, mon Jacques, dit-elle faiblement.
Puis, se tournant vers le feu:
-- Que j'ai froid! que cela me fait du bien!
Ses yeux se refermèrent, sa tête s'appesantit sur son oreiller
de bruyères, et elle s'endormit.
Raoul recommanda le silence à Jacques Féray par un geste
impérieux. Jacques crut comprendre qu'il lui ordonnait de
sortir; il sortit sur la pointe du pied et alla se coucher sur
le gazon de la falaise à quelques pas de la masure. Quelques
minutes après, il se mit à chanter de sa voix douce et
mélodieuse un de ces refrains plaintifs qu'il avait chantés
dans les veillées du bord, quand il était matelot, et qu'il
avait répétés souvent près du berceau de sa petite fille.
Raoul, assis sur une des pierres du foyer et penché sur
Sibylle endormie, écoutait avec émotion ce chant monotone,
qui, à cette heure et dans ce lieu, était d'une tristesse
infinie. De temps à autre, il jetait un regard inquiet sur la
falaise à travers la porte entr'ouverte: il fut heureux de
reconnaître que le brouillard était moins intense. Il écrivit
quelques lignes à la lueur du feu sur une page de son
portefeuille; il instruisait M. de Férias des événements de la
nuit et l'informait avec précaution de l'état de Sibylle. Puis
il sortit de la hutte et remit ce billet à Jacques Féray, en
le chargeant de le porter au château le plus vite qu'il
pourrait. Jacques se mit en marche aussitôt du pas rapide et
comme affolé qui lui était propre.
Raoul rentra alors dans la chaumière; il grelottait sous ses
vêtements humides. Il s'assit sur l'escabeau qui composait
tout le mobilier de Jacques Féray. Sibylle continuait de
dormir profondément. Son visage, illuminé par instants des
reflets du foyer, s'encadrait gracieusement dans les plis
blancs de sa mante et semblait sourire; mais il portait les
traces effrayantes des émotions et des fatigues de cette
cruelle nuit. Les yeux de la jeune fille étaient cernés d'un
sillon bleuâtre; sa pâleur de neige était traversée par des
rougeurs soudaines, et un souffle précipité soulevait à la
fois son sein et ses deux mains qu'elle y avait posées.
Raoul demeura plusieurs heures immobile à cette place, sans
détacher ses yeux de cette douce figure, dont la beauté pure
et brisée faisait songer aux jeunes martyres chrétiennes. Les
craintes les plus affreuses traversaient son esprit. Ce qui se
passa dans son âme, depuis longtemps ébranlée, pendant cette
contemplation douloureuse, lui-même sans doute pourrait à
peine le dire: -- il y a des attendrissements, des douleurs,
des adorations, des coups de lumière qui descendent dans
l'homme à des profondeurs que le langage n'atteint pas. -- Tout
à coup il tressaillit, ses yeux se mouillèrent, il tomba sur
ses genoux, le front dressé vers le ciel, et il fut évident
qu'il priait.
Un léger froissement l'éveilla, après quelques minutes, de
l'abstraction où il était plongé. Sibylle s'était soulevée sur
son lit de feuilles, et elle le regardait d'un oeil étincelant:
-- Raoul... balbutia-t-elle en joignant ses mains comme
incertaine, vous priez?
Il lui saisit les deux mains comme hors de lui:
-- Oui,... Sibylle,... je prie! je crois!.... je crois qu'il n'y a
rien de vrai dans l'univers, ou que vous êtes un ange
immortel!
Un flot de larmes jaillit de son coeur avec ce cri. -- Sibylle
était retombée sur sa couche, comme accablée par une joie
surhumaine; un sourire d'extase entr'ouvrait sa bouche, et ses
yeux demeuraient attachés tout rayonnants sur les yeux de
Raoul, d'où les larmes coulaient silencieusement... La jeune
fille, trop émue pour parler, eut un mouvement d'une grâce et
d'une tendresse inexprimables; elle retira sa main baignée de
ces pleurs sacrés, l'approcha de ses lèvres et la baisa.
Les lueurs grises de l'aube commençaient alors à pénétrer dans
la hutte. Un bruit de voix confuses et de pas hâtés se fit
entendre sur la falaise. Presque aussitôt M. et madame de
Férias parurent sur le seuil; miss O'Neil les accompagnait. --
Pendant que la marquise et l'Irlandaise couvraient Sibylle de
caresses et la pressaient de questions inquiètes, M. de Férias
échangeait avec Raoul quelques paroles rapides.
-- Ma pauvre enfant, dit-il ensuite, ma pauvre chère enfant!...
Et il l'embrassait avec agitation.
-- Pourrez-vous marcher... croyez-vous?... Voulez-vous qu'on vous
porte? La voiture est en bas sur la grève... Monsieur, aidez-moi,
je vous prie.
Sibylle se dressa avec un peu d'effort, puis elle se mit
debout.
-- Oh! je marcherai! dit-elle gaiement. Je suis tout à fait
remise... j'irais au bout du monde!
Elle jeta un regard à Raoul, et s'appuyant sur la bras de son
grand-père, elle sortit de la hutte.
Comme ils traversaient la largeur de la falaise pour gagner un
sentier qui descendait sur la plage à travers une déchirure
oblique des rochers, le jour achevait de naître, et le soleil
jaillit brusquement des flots, pareil à une sphère d'or qui
s'enlève. -- Sibylle s'arrêta une minute comme éblouie, puis
elle se tourna vers Raoul, qui la suivait, et, sans parler,
lui montra de son doigt levé cet horizon radieux. Au moment de
s'engager dans le sentier, elle se retourna encore:
-- Vous venez avec nous, n'est-ce pas?
Sa voix était si tranquille et si sonore, son oeil si riant, sa
démarche si légère, que Raoul sentait se dissiper peu à peu
les extrêmes alarmes qui depuis quelques heures l'avaient
torturé. Rentrant alors lui-même avec une sorte d'enjouement
dans la familiarité de la vie:
-- Non! dit-il, je vous gênerais... D'ailleurs mon chemin est
très-court par le haut des falaises... et, de plus, la marche me
fera du bien... Je suis transi... Mais à bientôt!... et ne doutez
pas de moi!...
Elle lui tendit la main, et disparut bientôt dans les détours
du sentier.
Dès qu'il l'eut perdue de vue, Raoul s'achemina à grands pas
dans la direction du village, et après une demi-heure il
arrivait au presbytère. Il s'étonna d'apercevoir devant la
grille du jardin la voiture qui avait emmené Sibylle. Il
s'informa à la hâte: un domestique lui dit que mademoiselle de
Férias s'était trouvée si mal tout à coup qu'on n'avait pu la
transporter plus loin. -- Le marquis accourut au-devant de lui,
les traits décomposés. Sibylle était en proie à une fièvre
effroyable, elle délirait. -- Ils se consultèrent tous deux un
moment, puis quelques minutes plus tard M. de Chalys partait
dans la voiture. Il changea de chevaux au château et se rendit
à la ville épiscopale de ***, qui était à sept lieues de
Férias, pour y réclamer les services d'un médecin qui avait
quelque célébrité dans le pays. -- Le marquis l'avait prié de
mander en outre un médecin de Paris. La ville de *** n'ayant
pas de station télégraphique, Raoul dut aller jusqu'à la gare
la plus prochaine, à deux lieues de là, pour y expédier sa
dépêche.
Toutes ces excursions, avec les difficultés de voitures et de
chevaux, lui prirent la journée, et il étai six heures du soir
environ quand il vint descendre devant le presbytère, le corps
et l'esprit écrasés de fatigue, d'impatience et d'inquiétude.
Comme il entrait dans le jardin, il se trouva en face du
médecin qu'il était allé requérir dans la matinée, et qui se
promenait à pas lents, le front soucieux.
-- Eh bien, monsieur? lui dit-il.
-- Eh bien, c'est une fièvre pernicieuse... une espèce de fièvre
paludéenne,... l'excès des émotions... et puis cette nuit passée
dans le brouillard et dans les marais...
-- Il y a du danger?
-- Beaucoup.
-- Ah, monsieur... sauvez-la!
-- Vous pouvez être assuré, monsieur, que je ne néglige rien...
Si elle résiste au premier accès, on peut espérer... mais cet
accès a été terrible... Cela commence à se calmer;... elle ne crie
plus... Nous allons voir!
Madame de Férias et miss O'Neil se montrèrent sur le seuil de
la maison. Il courut à elles. Toutes deux lui prirent les
mains sans parler.
-- Ah! madame!... Ah! Dieu du ciel!... vous ne me dites rien?
-- Elle est un peu mieux, murmura la marquise.
-- Ah! misérable que je suis!
-- Non, monsieur, non,... remettez-vous. Elle nous a tout conté
ce matin... Nous ne vous reprochons rien... C'est un malheur qui
nous est commun, voilà tout. Nous espérons d'ailleurs depuis
un moment.
La voix de M. de Férias se fit entendre sur l'escalier.
-- Louise! dit-il, voulez-vous venir?
Le deux femmes entrèrent aussitôt et le médecin les suivit
précipitamment.
M. de Chalys, demeuré seul, fit quelques pas au hasard en
appuyant sa main sur son front brûlant, puis il s'arrêta pour
écouter. Aucun son ne parvenait à son oreille. Un silence doux
et mélancolique régnait dans l'enceinte du petite jardin,
qu'enveloppaient déjà les ombres du crépuscule.
Pour tromper les agitations intolérables de sa pensée, il
sortit et se promena quelque temps dans le chemin devant la
grille. Tout à coup il se mit à gravir la lande, traversa le
cimetière et entra dans l'église. Quand les peintures
inachevées des murailles et de la voûte, souvenirs de tant
d'espérances et de tant d'heures heureuses, lui apparurent
dans le demi-jour de la nef, une impression poignante lui
serra le coeur. Il joignit ses mains dans une convulsion de
douleur, se jeta à genoux sur les dalles, et, le front battant
sur les degrés de l'autel, il sanglota follement.
Il était là, priant et pleurant, quand une main lui toucha
l'épaule; il se leva: l'abbé Renaud était devant lui, pâle et
muet. Raoul lui prit la main, et, le regardant dans les yeux:
-- Ah! mon père! cria-t-il, que venez-vous me dire?... Epargnez-moi,
mon père!... Ce n'est pas fini? dites!... Ce n'est pas fini?...
Elle n'est pas morte,... n'est-ce pas?... Oh! je vous en prie!...
Mon Dieu! qu'est-ce que je ferais au monde?... Elle n'est pas
morte... Ne me dites pas qu'elle est morte,... je vous en prie,...
je vous en supplie!
Et il tomba aux genoux du prêtre, dans un transport qui tenait
du délire.
Le vieillard le releva.
-- Mon ami,... calmez-vous,... songez à Dieu! Venez,... elle vous
demande.
-- Elle me demande?
Il l'interrogea encore d'un oeil plein d'angoisse, et, voyant
les lèvres du curé s'agiter vaguement, il le suivit sans
parler. Ils descendirent la lande en silence. -- Comme ils
montaient l'étroit escalier du presbytère, ils rencontrèrent
le médecin, qui saisit la main de Raoul au passage.
-- Soyez hommes, monsieur! lui dit-il.
Ils pénétrèrent alors dans la petite chambre que Raoul avait
occupée. C'était là qu'on avait transporté Sibylle. -- Le
marquis de Férias, la marquise et miss O'Neil étaient groupés
vers la tête du lit: leurs traits, sillonnés de larmes
récentes, étaient graves et calmes. Le premier regard de Raoul
rencontra les grands yeux bleus de Sibylle, dirigés vers
l'entrée de la chambre avec une expression d'anxiété qui
s'apaisa dès qu'elle l'eut reconnu. Il s'approcha du lit: le
visage de Sibylle, enveloppé dans la masse dénouée et
tourmentée de ses cheveux blonds, respirait une sérénité, une
grâce et une sorte d'allégresse qui firent d'abord illusion à
Raoul. Elle remua faiblement la tête en lui souriant, puis
aussitôt elle leva les yeux sur le curé, qui s'avança.
-- Monsieur, dit le vieillard d'une voix lente et pénible, mais
accentuée, mademoiselle de Férias, en ce moment suprême,
aurait souhaité de vous être unie par la bénédiction nuptiale.
Elle ignorait et j'ai dû lui apprendre que mon devoir
m'interdit de consacrer une telle union; mais je ferai du
moins tout ce que ma conscience me permet pour donner à ce
coeur... qui vous a tant chéri... une dernière consolation.
Il fit une pause, puis il ajouta:
-- Mademoiselle de Férias m'a dit, monsieur, que vous partagiez
désormais sa pure croyance et ses espérances éternelles?
-- Oui, monsieur, dit Raoul: -- à jamais!
Un rayon de joie passa comme une flamme sur les traits de
Sibylle. -- Le vieillard se recueillit un moment:
-- Donnez-lui la main, reprit-il.
Raoul enlaça doucement sa main dans celle de Sibylle.
Le vieux prêtre leva alors son regard humide vers le ciel, et
d'une voix que l'émotion brisait:
-- Mon Dieu! dit-il, Dieu de bonté! vous savez comme ils se
sont aimés... et comme ils ont souffert!... Que ces deux âmes, si
dignes l'une de l'autre, et que vous allez séparer,... soient
unies un jour dans l'éternité!... Et daignez bénir la promesse
que je leur en fais en votre nom... Ainsi soit-il!
Un bruit de sanglots éclata dans la chambre pendant que le
vieux prêtre achevait cette prière, et lui-même ne put retenir
ses pleurs. Sibylle seule ne pleurait pas: son front et ses
yeux semblaient baignés d'une lumière souriante. -- Après une
minute, elle appela le curé du regard; il s'inclina vers le
chevet; elle parut lui parler à voix basse avec une sorte de
timidité.
-- Monsieur, dit-il à Raoul en se relevant, embrassez-la.
Raoul se pencha sur la couche et posa ses lèvres tremblantes
sur le front et sur les cheveux de la jeune fille. Les joues
de la pauvre enfant se teignirent soudain d'une légère teinte
rosée; elle adressa à Raoul un regard empreint d'une tendresse
et d'une douceur infinies, puis brusquement la faible rougeur
qui l'avait envahie se dissipa comme si un souffle l'eût
enlevée; elle pâlit mortellement, l'ombre de ses longs cils
s'abaissa, elle entr'ouvrit les lèvres, et sa beauté inaltérée
se fixa dans une immobilité radieuse. -- Il semblait que la
mort ne l'eût prise qu'avec respect....................................
On voit aujourd'hui trois tombes blanches dans le petit
cimetière de la falaise. Sur la plus blanche, dont le marbre
est souvent jonché de fleurs sauvages, on lit cette simple
inscription: "Sibylle-Anne de Férias. -- Dix-neuf ans." -- Et
plus bas: "_In aeternum!_"
________
Depuis les derniers événements de ce récit, le comte Raoul de
Chalys habite le château de Férias. Pour obéir aux volontés de
Sibylle et au désir des deux vieillards qui le nomment
aujourd'hui leur fils, il ne le quittera plus jamais. Il
semble avoir pris en même temps l'héritage des vertus de
mademoiselle de Férias. Les gens du pays, accablés de ses
bienfaits, témoignent à ce jeune homme sombre, sévère et pieux
un respect voisin de la superstition. Ils savent à peine son
nom. Ils l'appellent "le fiancé de Mademoiselle."
FIN
TABLE
PREMIERE PARTIE
I. Les Férias
II. Les Beaumesnil
III. Sibylle
IV. Le fou de Sibylle
V. Miss O'Neil
VI. Sibylle hors du giron de l'Eglise
VII. La barque
DEUXIEME PARTIE
I. Clotilde
II. L'hôtel de Vergnes
III. Raoul
IV. La duchesse Blanche
V. L'église de la Madeleine
VI. La couronne
VII. L'atelier
TROISIEME PARTIE
I. Retour à Férias
II. Raoul au presbytère
III. Raoul au château de Férias
IV. L'explication
V. L'amour de Sibylle
VI. L'amour de Clotilde
VII. Le cygne.
PARIS. -- IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.
erreurs typographiques corrigées silencieusement:
1ère partie
chapitre 2: =à ses beaux parents= remplacé par =à ses
beaux-parents=
chapitre 3: =la raison supérieure de son grand père= remplacé
par =la raison supérieure de son grand-père=
chapitre 6: =-- Trois hommes descendirent= remplacé par =Trois
hommes descendirent=
chapitre 6: =plat-.bord= remplacé par =plat-bord=
chapitre 7: =ombragaient= remplacé par =ombrageaient=
2ème partie
chapitre 1: =petite fille au départ= remplacé par =petite-fille au
départ=
chapitre 1: =à leur petite fille= remplacé par =à leur petite-fille=
chapitre 4: =Thoma?.= remplacé par =Thoma?=
Chapitre 4: =de .son ami= remplacé par =de son ami=
Chapitre 6: =-- Et elle lui jeta un burnous= remplacé par =Et
elle lui jeta un burnous=
Chapitre 6: =-- Puis se retournant vers Raoul= remplacé par =Puis
se retournant vers Raoul=
Chapitre 7: =je n'en voie pas de meilleure= remplacé par =je
n'en vois pas de meilleure=
3ème partie
chapitre 2: =mentant le mois possible= remplacé par =mentant le
moins possible=
chapitre 2: =vous serez obéi= remplacé par =vous serez obéie=
chapitre 3: =peut-être de désespoir de toute ma vie= remplacé
par =peut-être le désespoir de toute ma vie=
chapitre 4: =m'inspirent:= remplacé par =m'inspirent.=