La jeune fille, muette et comme pétrifiée sur les dalles, le

regardait et l'écoutait avec un mélange singulier d'intérêt et

de terreur. Il fit quelques pas précipités dans l'étroite

enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions

qui l'agitaient; puis, s'arrêtant brusquement, et montrant la

croix qui dominait l'autel:

-- Prenez là, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez là,

mademoiselle Sibylle, une leçon de justice et de charité!

Rappelez-vous le cri de détresse et de défaillance qui s'est

élevé de cette croix: "Mon père, pourquoi m'avez-vous

abandonné?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle

de bien d'autres en ce siècle. Est-il donc si coupable?... Ah!

il y a des blasphèmes, sachez-le, qui valent des prières,... et

il y a des impies qui sont des martyrs!... Oui, je crois

fermement, quant à moi, que les souffrances du doute sont

saintes, et que penser à Dieu, y penser toujours, même avec

désespoir, c'est l'honorer et lui plaire!... Je crois que le

seul crime irrémissible à ses yeux, c'est l'insouciance et la

raillerie brutale vis-à-vis des grands mystères où il se

cache, et qui nous environnent... Oui, passer sur cette terre,

voir le ciel sur sa tête, la création tout entière autour de

soi,... et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'éternelle

vérité,... oui, cela est coupable, cela est honteux et

dégradant!... Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche

du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,... et même le maudire,

s'il ne répond pas,... porter cette pensée et cette tristesse à

travers tout,... en sentir sur son front la pâleur soudaine au

milieu des plus riantes fêtes de la vie,... est-ce donc là de

l'impiété, grand Dieu?... En tout cas, c'est la mienne!... Si elle

me fait criminel, je le saurai peut-être un jour;... je sais,

quant à présent, qu'elle ne me fait pas heureux... Mais du

moins, Sibylle, -- écoutez bien! -- elle ne me dessèche pas le

coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie

pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme

moi-même, cruellement abandonnés en ce monde aux caprices du

hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de

sacrifier à de misérables scrupules mes sentiments les plus

vrais, mes élans les plus purs; elle ne m'apprend pas à

immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bénir,

mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos

vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas:

-- la bonté!... Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez

heureuse... Vous serez obéie!... Et j'ajoute que je vous connais

assez désormais pour vous obéir sans regret!

En achevant ces mots, Raoul se détourna comme pour ne pas voir

la jeune fille s'éloigner.

Sibylle parut hésiter un moment, puis, s'avançant lentement

vers lui:

-- Raoul! dit-elle.

En entendant son nom prononcé par cette douce voix sur le ton

de la prière, le comte se retourna brusquement et regarda

Sibylle avec un air de profonde surprise.

-- Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous êtes injuste, et

vous me méconnaissez... Pouvez-vous croire vraiment que j'aie

sacrifié vos sentiments, -- et les miens, que je ne cherche pas

à vous cacher, -- à ces étroits scrupules dont vous parlez? que

j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'être

impie et d'offenser Dieu? Non,... j'ai craint d'être plus

malheureuse encore que je ne le suis, et de l'être surtout

avec moins de dignité. -- Tâchez de me comprendre, je vous en

prie... Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pensée pour

moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces

unions qui naissent du caprice d'un jour, -- et qui ne lui

survivent pas... Et ce n'est pas seulement ma fierté, Raoul, qui

se révolte à cette pensée,... c'est mon coeur,... mon coeur, dont la

tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu à vous

offrir, je le sentais infini, je le sentais éternel! et

j'aurais voulu que le vôtre fût égal! -- Ah! vous m'aimez, je

le sais,... et vous êtes un homme sincère et loyal;... mais ne

savez-vous pas vous-même ce que deviennent en ce monde les

sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne

s'appuient pas sur Dieu,... quand ils ne se purifient pas,...

quand ils ne s'éternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas,

dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de

constance à l'affection de deux coeurs... l'espérance commune

d'un avenir sans fin?... Eh bien, cette espérance, vous ne

l'avez pas! ce lien impérissable nous eût manqué... Vous aimez

ma jeunesse, -- qui demain ne sera plus;... mais ce qui sera

toujours,... mon âme, -- comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez

pas!... Un jour j'aurais aimé seule!... J'en étais persuadée...

Hélas! je le suis toujours,... et plutôt que d'affronter cette

horrible douleur, j'ai voué ma vie à la solitude, à l'abandon,

aux regrets,... préférant briser mon coeur de ma main... que de le

sentir jamais brisé par la vôtre... Voilà mon crime, à moi,... et

malgré ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec

confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?... me rend-il

indigne de votre estime?

Raoul resta un moment sans répondre, les yeux attachés avec

une secrète admiration sur le visage de la jeune enthousiaste,

qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un éclat

presque surnaturel. -- Puis, comme se parlant à lui-même:

-- Pauvre enfant! dit-il.

Elevant ensuite la voix:

-- Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,... je vous remercie

même,... quoique vous me désespériez; mais vous me parlez avec

confiance, avec bonté,... vous me traitez en ami,... je vous

remercie! -- Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je

avoir cette consolation, dites, ne fût-ce que pendant mon

séjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;... je vous connais bien

maintenant,... et je n'essayerai même pas de vous fléchir;...

mais, à défaut d'un lien plus étroit, cette sympathie qui nous

unit ne peut-elle avoir sa douceur,... et ne sommes-nous pas

capables tous deux d'une telle amitié?

Sibylle secoua faiblement la tête avec un ombre de sourire.

-- Ah! dit-elle, si je pouvais espérer qu'un jour, -- si

lointain qu'il puisse être, -- je vous verrai prier là!

Raoul sourit à son tour:

-- Vous ne voulez pas que je vous trompe, n'est-ce pas?... Je ne

le crois pas. Je suis si loin de la foi!... Et pourtant il me

semble que si jamais je devais m'en rapprocher,... ce serait là,

-- dans cette chère église,... près de ce digne prêtre... et près

de vous!

Elle le regarda fixement; puis elle s'avança vers l'autel,

s'agenouilla sur les degrés, et se mit à prier avec ferveur,

la tête dans ses mains. Raoul, debout et immobile contre la

boiserie du choeur, contempla un instant la jeune fille

prosternée, et, les traits de son visage s'agitant d'une

émotion subite, il mordit ses lèvres et passa rapidement la

main sur ses yeux.

Après quelques minutes, mademoiselle de Férias se releva,

salua l'autel, et passant devant Raoul:

-- A bientôt! lui dit-elle en souriant.

Comme elle sortait du choeur, elle s'arrêta, attacha son regard

sur la fresque ébauchée, et, se retournant:

-- C'est très-beau, monsieur! -- reprit-elle.

Puis elle s'éloigna, et Raoul n'entendit plus que le frôlement

de ses jupes traînant sur les dalles.

V

L'AMOUR DE SIBYLLE

Pendant qu'elle retournait au château, Sibylle était agitée

d'une sorte d'ivresse: elle ne pouvait se dissimuler que la

convention par laquelle s'était terminée son entrevue avec

Raoul était un de ces compromis équivoques et suspects que la

passion suggère; elle était donc allée elle-même au-devant de

cette défaillance qu'elle avait tant redoutée. Cependant elle

ne se reprochait rien. Elle se disait, et nous sommes loin de

l'en blâmer, que trop de sagesse et de force touche à la

dureté de l'égoïsme, et qu'un élan de l'âme, une faiblesse du

coeur conseillent plus noblement, à certaines heures de la vie,

que les règles de la plus haute raison. Elle concevait sans

illusions toutes les délicatesses, tous les écueils, toutes

les angoisses de l'épreuve qu'elle venait d'accepter; mais

elle les affrontait désormais avec une joie secrète: sa

tendresse s'était réveillée tout entière et même exaltée au

contact de la passion de Raoul; elle avait appris en même

temps à lui rendre plus de justice, à l'estimer plus haut, et

dès ce moment il lui avait semblé qu'à la place des principes

rigides auxquels elle avait obéi jusque-là se posait devant

elle un devoir à la fois plus élevé et plus doux, celui de se

vouer au salut moral de cette âme qu'elle adorait, et de

hasarder dans cette tentative généreuse son repos, sa

réputation même, et, s'il le fallait, sa vie.

La conséquence strictement logique d'une telle résolution eût

été sans doute d'agréer sans conditions les voeux et la main du

comte; mais si mademoiselle de Férias eut cette pensée, elle

la repoussa, soit qu'elle ne pût vaincre si complétement la

fière obstination de son naturel et les principes réfléchis de

son esprit, soit qu'elle éprouvât la crainte vague que le coeur

de Raoul ne se prêtât plus avec la même ardeur au miracle

qu'elle implorait pour lui, si elle cessait d'en être le prix.

Quelques instants plus tard, le marquis et la marquise

entendaient de la bouche même de Sibylle le récit de sa

campagne, laquelle, comme elle le dit en riant, n'avait pas

tourné à sa gloire. Elle termina en soumettant à leur

approbation le traité de paix et d'amitié qu'elle avait cru

devoir conclure avec M. de Chalys sous la restriction expresse

qu'il abandonnerait toutes prétentions à sa main. Cette

restriction expresse ne trompa pas plus M. et madame de Férias

qu'elle ne trompait au fond Sibylle elle-même. Ils ne

doutèrent même pas que dès cet instant leur petite-fille n'eût

arrêté formellement dans sa pensée le projet de son union avec

le comte, et que le temps d'épreuve qu'elle lui imposait ne

fût simplement, suivant l'expression du vieux marquis, un

moyen de sauver l'honneur des armes. Leur conférence avec miss

O'Neil et avec l'abbé Renaud les avait d'ailleurs disposés de

plus en plus en faveur du comte, pour lequel le curé en

particulier avait témoigné une prédilection tendre, disant que

c'était une âme bien troublée sans doute, mais non perverse,

qui offrait encore de la prise pour le ciel, et qu'il y aurait

conscience à désespérer. Malgré tout, M. et madame de Férias

furent tentés de croire que Sibylle entrait un peu trop

vivement dans la voie où ils semblaient l'avoir eux-mêmes

engagée. Le marquis la gronda doucement de son équipée: il ne

refusa pas de ratifier les préliminaires qu'elle avait signés

avec Raoul, et de le traiter comme un homme distingué, un

artiste éminent qui se trouvait par hasard dans le pays, et

avec lequel on serait heureux d'entretenir quelques relations

de temps à autre.

-- Mais vous comprendrez, ma fille, ajouta le vieillard avec un

sourire un peu ironique, quelle réserve doit présider à des

relations dont le but en définitive reste si mystérieux!

M. de Férias, apparemment pour donner lui-même le ton de cette

réserve désirable, accompagna dès le lundi suivant sa petite-fille

et miss O'Neil dans une excursion au village, et tous

trois vinrent surprendre M. de Chalys sur son échafaudage.

Raoul avait passé la journée du dimanche, penché sur sa

fenêtre, à recueillir d'une oreille émue les soins lointains

de l'orgue, que la brise lui apportait avec les sourds

murmures de l'Océan. L'apparition du marquis et de Sibylle lui

parut d'un augure si excellent que ses beaux traits

s'éclairèrent d'une splendeur de joie. M. de Férias, après

avoir prodigué les éloges, informa M. de Chalys que, si jamais

il prenait une heure de repos dans l'après-midi et que le

hasard de sa promenade le dirigeât du côté du château de

Férias, madame de Férias en serait reconnaissante.

On peut croire que ce hasard ne se fit pas attendre. Raoul

toutefois ne profita qu'avec beaucoup de discrétion des

politesses du vieux marquis, dont il avait senti la mesure. Il

trouvait d'ailleurs un charme si étrange dans l'espèce de

noviciat romanesque auquel il était soumis, qu'il semblait

craindre de l'abréger. Il osait à peine toucher à ce bonheur,

qui pouvait n'être qu'une illusion. La saison était admirable.

Pendant que le soleil incendiait de ses feux l'aride sommet

des falaises et réjouissait dans l'herbe desséchée les petites

sauterelles bleues qu'on voit sur ces côtes, il se cloîtrait

dans l'ombre et dans la fraîcheur de l'église, et il y goûtait

entre son art et sa rêverie les heures les plus douces qu'il

eût connues. Le curé ne manquait pas de venir chaque jour

s'attendrir devant son oeuvre. Il lui apportait des fruits de

son jardin, que le comte dévorait comme un écolier, à la vive

satisfaction du vieillard. Quand il arrivait à Raoul de se

reposer quelques minutes en fumant à l'ombre des murs de

l'église, le curé venait s'asseoir près de lui sur le gazon ou

sur la pierre d'une tombe, et ils devisaient tous deux

amicalement au bruit des flots tranquilles, qui mouraient au

pied de la falaise.

Le comte avait un compagnon encore plus assidu et qui ne lui

était pas moins cher, parce qu'il portait, comme le vieux

curé, la marque de Sibylle, et que, s'il n'était pas la rose,

il avait vécu près d'elle. C'était Jacques Féray. Jacques

Féray, dans sa flânerie perpétuelle, n'avait pas tardé à

découvrir la chose merveilleuse qui se passait dans l'église

de Férias. Il avait commencé par rôder timidement aux environs

du porche, puis il s'était hasardé sur l'échafaudage, où il

était demeuré en extase devant le monde radieux qui sortait

peu à peu des murailles et de la voûte. Raoul connaissait par

Sibylle elle-même une partie de l'histoire de ce pauvre homme,

sur laquelle le curé avait achevé de l'édifier. Par bonté

naturelle et par une sorte de diplomatie innocente, il fit à

Jacques un accueil encourageant, et il n'eut pas de peine à

l'apprivoiser en lui parlant de Sibylle avec un accent de

sympathie dont l'instinct du fou comprit la sincérité.

Jacques, à dater de ce jour, jugea convenable de venir

s'installer chaque matin sur le plancher de l'échafaudage,

d'où il surveillait le travail de Raoul avec un intérêt le

plus ordinairement silencieux. Il ne tarda pas cependant à

répondre de bonne grâce aux questions que le comte lui

adressait par intervalles sur le ton de bonhomie qui est

particulier aux artistes. Sibylle était le thème habituel de

ces dialogues bizarres.

-- Tu l'aimes bien, mon garçon, n'est-ce pas? lui dit un jour

Raoul.

-- Et vous aussi! répondit Jacques Féray en souriant avec un

air de ruse et de finesse. -- Ne lui faites pas de mal! ajouta-t-il

aussitôt d'un ton sévère.

La confiance croissante de Jacques dans son nouvel ami alla

jusqu'à lui communiquer un secret chagrin dont il était

cruellement obsédé. La femme et la petite-fille de ce

malheureux reposaient dans le cimetière de Férias sous deux

tombes de gazon, dont le relief, bien qu'affaissé par les

années, était encore apparent. Depuis que l'intérêt pieux de

Sibylle avait rendu un peu de paix et de lucidité à cette

intelligence foudroyée, Jacques avait pris l'habitude de

planter sur ces deux tombes des tiges de fleurs sauvages qu'il

renouvelait avec soin lorsqu'elles étaient fanées. D'après les

usages du pays, le moment était venu où cette partie du

terrain consacré devait rentrer dans le domaine commun, et

Jacques avait été instruit par on ne sait quel féroce plaisant

de village de cette expropriation imminente: il savait que

d'un jour à l'autre la pioche allait bouleverser ces deux

tertres et tout ce qu'ils contenaient. Cette idée se

présentait à l'esprit effaré de l'idiot avec un cortège

d'images douloureuses et sinistres. Il parlait d'ailleurs de

ses alarmes à ce sujet avec tant de mystère et de

circonlocutions que la véritable nature de son tourment avait

échappé même à la pénétration de Sibylle. Raoul ne la devina

qu'à force de patience, et grâce à l'intimité quotidienne et

prolongée de ses relations avec le fou. Comme il venait de

faire cette découverte, l'abbé Renaud entra dans l'église; il

le mit au courant en deux mots:

-- Monsieur le curé, ajouta-t-il à demi-voix en terminant, je

désire acheter ce terrain. Chargez-vous de cela et gardez-moi

le secret, je vous prie.

Puis s'adressant à Jacques Féray:

-- Ne te tourmente plus, lui dit-il, on ne touchera pas à tes

tombes; elles t'appartiennent, c'est arrangé.

Et il se remit à son travail. L'instant d'après, il sentit un

froissement qui le fit retourner: c'était le fou qui avait

saisi le bas de sa blouse et qui y collait ses lèvres. Une

larme se détacha brusquement de l'oeil de Raoul; puis,

apercevant à deux pas le curé immobile et attentif, il rougit,

frappa du pied, et repoussant Jacques Féray avec une sorte de

violence:

-- Laisse-moi donc, bête! dit-il.

L'abbé Renaud s'était fait un devoir d'épier et de recueillir

dans le caractère et dans la conduite de Raoul tous les traits

qui pouvaient justifier les espérances auxquelles il s'était

associé. Il ne manqua pas, malgré les recommandations du

comte, de porter le soir même le récit de cet incident aux

châtelains de Férias. Ces excellents coeurs en furent touchés

au point de perdre ce qu'il leur restait de prudence

formaliste, et le lendemain, dans la matinée, Raoul recevait

une invitation à dîner au château. -- M. et madame de Férias

dînaient alors à six heures par une concession aux habitudes

parisiennes de leur petite-fille. -- C'était la première fois

que Raoul pénétrait si particulièrement dans leur intimité: il

fut surpris de l'expansion et de la gaieté dont Sibylle

l'animait; cette disposition rieuse, qu'il avait difficilement

entrevue sous la contrainte de l'étiquette mondaine, ajoutait

aux grâces sévères de la jeune fille une nuance charmante, et

qui le ravit profondément. Il y eut toutefois dans le cours de

cette heureuse soirée un moment délicat: ce fut celui où les

domestiques du château envahirent le salon, suivant l'usage,

pour faire la prière du soir en commun avec leurs maîtres.

Quelques minutes auparavant, Sibylle avait prévenu le comte en

souriant de la cérémonie qui se préparait:

-- Allez faire une promenade dans le jardin pendant ce temps-là,

ajouta-t-elle, je vous le permets.

-- Mon Dieu, non! répondit-il du même ton, je ne veux pas être

un objet de scandale dans votre maison.

Il prit sa place un peu à l'écart, les deux mains appuyées sur

le dossier d'une chaise dans une attitude de recueillement

suffisant, et il se trouva payé outre mesure d'un acte de bon

goût aussi simple par le coup d'oeil de reconnaissance que

Sibylle lui adressa à travers son dernier signe de croix.

Dès ce moment, les rapports de Raoul avec le château devinrent

plus familiers, et cette scène de piété se renouvela plus

d'une fois en sa présence. Elle lui causait une sorte

d'émotion indéfinie qu'il éprouvait encore en assistant heure

par heure à l'existence monastique du curé, et en respirant

continuellement l'atmosphère de l'église et les vagues parfums

du sanctuaire. Ce cadre singulier où sa vie se trouvait

enfermée le faisait sourire quelquefois avec une sorte

d'amertume dédaigneuse. Au fond, il ne s'y déplaisait pas. Les

pratiques pieuses, lorsqu'elles sont entachées d'une

superstition puérile et d'une basse dévotion, ont pour effet

ordinaire d'inquiéter et d'effaroucher les esprits qu'elles

prétendent édifier; mais la vraie piété, les observances d'un

culte pur, la discipline religieuse de la vie, sans doute

parce qu'elles répondent à l'instinct le plus puissant et le

plus élevé de notre nature, ont un charme sans égal, et qui

semble être contagieux. Quel est celui de nous, parmi les plus

tièdes, qui, pénétrant à l'heure la plus troublée de sa vie

morale dans un de ces intérieurs d'aïeul où une piété

souriante et calme règle et sanctifie les habitudes de chaque

jour, n'y ait pas senti des élans d'attendrissement, de regret

et de désir? Ce n'était donc point sans raison que les parents

de Sibylle et Sibylle elle-même avaient espéré que Raoul

n'échapperait pas à l'influence du milieu salubre qui

l'enveloppait. Dans ce milieu en effet, entre la simplicité

évangélique du presbytère et la noblesse patriarcale du

château, rien ne choquait son esprit, tout plaisait à son

imagination, et tout apaisait son coeur. Il est peut-être vrai

de dire que la vie factice et tumultueuse du monde, le contact

d'une société dépravée, les jeux effrayants de la force et du

mal sur la surface de la terre, contribuent plus encore que

les arguments et l'orgueil de la raison moderne à jeter une

intelligence dans les abîmes du doute. S'il y avait un lieu

dans l'univers où un homme pût n'avoir sous les yeux que

l'aspect des grandes scènes de la nature et le spectacle

d'honnêtes gens, il serait difficile que son âme, si

bouleversée qu'on la suppose, n'y recouvrât pas un peu de paix

et de confiance. C'était en quelque sorte dans ce coin idéal

de l'univers que Raoul était transporté, et lui-même

s'étonnait des couleurs nouvelles dont sa pensée s'imprégnait

quelquefois sous ces cieux inconnus.

Il y avait encore bien loin sans doute de ces dispositions

émues et de ces aspirations poétiques à une sérieuse

renaissance morale et à une foi positive. L'esprit droit de

Sibylle ne s'y trompait pas. Sans bien connaître les

objections si multiples et si complexes dont s'alimente le

scepticisme moderne, et qu'il est trop superflu d'indiquer à

un lecteur de ce temps, elle comprenait qu'elles ne pouvaient

céder en un jour à de vagues attendrissements. L'abbé Renaud

la rassurait.

-- Dieu se sent, lui disait-il, et ne se prouve pas... Laissons

ce coeur s'ouvrir encore plus largement, et les objections

radicales de l'esprit viendront s'y perdre et s'y noyer

d'elles-mêmes. S'il croit une fois en Dieu, je me charge du

reste.

Sibylle d'ailleurs semblait s'être fait une loi d'éviter avec

tous, et surtout avec Raoul, ce texte d'entretien. Elle lui

laissait même voir, dans le cours de leurs relations

familières, une sérénité paisible dont il s'inquiétait, la

prenant pour de l'indifférence: il craignait qu'elle n'eût

vraiment accepté au pied de la lettre, et sans en attendre

rien de plus, l'amitié passagère qu'elle lui avait permise;

quant à l'épreuve mystérieuse dont l'avenir de leur amour

avait paru dépendre, elle n'y faisait aucune allusion, et il

pouvait croire qu'elle n'y pensait jamais. -- Elle y pensait

toujours; elle y pensait quelquefois avec de mortels

découragements, quelquefois avec des ravissements où son coeur

se fondait.

-- Hélas! dit-elle un jour au curé, n'y a-t-il pas de la folie

à espérer qu'une âme si endurcie puisse être touchée en si peu

de temps et par de si faibles moyens?... Il faudrait qu'elle fût

saisie!

Et après une pause elle ajouta avec un triste sourire:

-- Il me semble quelquefois, mon père, que si je mourais,... il

croirait!

Le vieillard ne put que lui faire signe de la main de chasser

ces pensées, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Un autre jour, ayant cru surprendre sur le visage ou dans les

paroles du comte quelque symptôme heureux:

-- Ah! mon père, dit-elle au vieux prêtre, quel rêve je fais!

N'est-il point trop beau pour la terre? Sauver du mal et

ramener à Dieu celui qu'on aime,... qu'on aime éperdument!

Et elle mit dans ce mot un accent de passion inexprimable.

-- Ah! quel rêve je fais! répéta-t-elle.

Elle fondit en larmes à son tour, et cacha son front dans ses

mains charmantes.

Cette étrange vie durait depuis deux moins environ, quand un

soir, à la nuit tombante, M. de Chalys, qui avait dîné au

château, prit le bras de mademoiselle de Férias et l'entraîna

doucement dans l'avenue de châtaigniers qui s'étendait devant

la grille.

-- Mademoiselle, lui dit-il, est-ce que je me trompe? Je me

figure que vous ne tenez plus à me convertir...

-- Pourquoi, monsieur? Parce que je ne vous catéchise pas?...

Outre que je suis une pauvre théologienne, je crains les rôles

malséants... J'ai grande envie de vous convertir, ajouta-t-elle

en souriant; mais j'ai grande envie aussi de ne pas vous

déplaire.

-- Je ne sais pas trop dans quel rôle vous pourriez me

déplaire, dit Raoul du même ton;... mais enfin voulez-vous

connaître l'état de mon âme, mademoiselle Sibylle?

-- Oui, s'il est meilleur qu'autrefois.

-- Il est meilleur.

-- C'est vrai? dit-elle vivement.

Et il sentit le bras de la jeune fille trembler contre le

sien.

Histoire de Sibylle · 第 19 / 22 段