-- Eh bien, monsieur le curé, je vais me rendre de ce pas chez

M. le marquis de Férias, et je m'engage sur l'honneur à ne pas

prolonger mon séjour ici d'un seul instant sans son

assentiment.

Il descendit alors à grands pas le revers de la falaise, salua

gravement Sibylle en passant et entra au presbytère.

Sibylle, informée par miss O'Neil de la résolution qui avait

clos le débat, se hâta de remonter en voiture et d'aller

annoncer à son grand-père la visite extraordinaire à laquelle

il devait se préparer.

III

RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS

Une heure à peine s'était écoulée quand le comte de Chalys,

qui n'avait pris que le temps de quitter son négligé de

peintre, fut introduit dans le grand salon du château de

Férias, où le marquis et la marquise l'attendaient et lui

firent un accueil empreint d'une extrême gravité. Il y eut,

après l'échange des saluts, une minute de silence pendant

laquelle le comte et ses hôtes s'observaient mutuellement avec

un intérêt réservé, mais profond. M. et madame de Férias

étaient secrètement frappés du caractère de grâce et

d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne

de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes,

si doux et si tristes, achevait de déterminer le tour encore

hésitant de son exorde.

-- Madame la marquise, dit-il avec un léger tremblement dans la

voix, si je n'avais apporté ici les sentiments de la plus

absolue déférence, je les y trouverais... Mais on a dû vous dire

que je ne me présentais chez vous que pour y prendre vos

ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne réclamant que la

liberté de vous expliquer ma conduite.

-- Monsieur le comte, dit le marquis de Férias, nous ne pouvons

vous refuser cette liberté; mais aucune explication ne saurait

modifier la nature -- non point des ordres -- mais de la prière

que nous avons à vous adresser.

-- Monsieur le marquis, j'espère le contraire. Mon arrivée dans

ce pays a éveillé les susceptibilités de mademoiselle de

Férias et les vôtres; je le comprends. Permettez-moi cependant

de vous affirmer que la pensée de manquer de respect à

mademoiselle de Férias ou à vous m'a été aussi étrangère que

peut vous l'être celle d'offenser le Dieu dont vous attendez

votre salut... Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis,

et les préventions dont vous êtes animé en ce moment vous

disposent mal à me croire sur parole;... mais la vérité pourtant

a bien de la puissance, et je me flatte que vous en

reconnaîtrez l'accent, même dans la bouche. -- Raoul fit une

courte pause et reprit: -- Vous ne me connaissez pas, mais vous

connaissez mademoiselle de Férias, et vous pouvez facilement

imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacré, si

jamais elle rencontrait un homme qui fût capable et digne de

l'apprécier... Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un

instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour

particulier de ma pensée et de ma vie m'aient préparé autant

que possible à bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle

de Férias, à lui rendre tout entier le culte d'admiration,

d'estime et de tendresse qu'elle mérite,... à bien concevoir

enfin toute la plénitude de bonheur qu'une créature si noble

et si parfaite répandrait sur la destinée à laquelle elle

daignerait s'unir... Veuillez vous souvenir que ce rêve m'a été

permis un jour comme une espérance... et qu'on me l'a soudain

brisé dans le coeur,... sur les lèvres,... et je vous demande à

vous-même, monsieur, à vous pour qui je suis un étranger et

presque un ennemi, -- je vous demande si vous n'avez pas pitié

de ce que j'ai dû souffrir!

A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcés avec

une mâle émotion, la marquise détourna un peu la tête et

toussa légèrement.

-- Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec

chaleur, et, je le crois, avec sincérité; mais je vous le

demanderai à mon tour, si vous vous êtes formé une juste idée

du caractère de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu

espérer d'une tentative, -- d'une démarche que je veux bien

qualifier simplement de romanesque?

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste

sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se débat dans

l'agonie d'un naufrage une parfaite maturité de délibération...

Il s'attache à tout... Un moyen s'est offert de me rapprocher de

mademoiselle de Férias, de me remettre sur son chemin... je l'ai

saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas été tout

à fait irréfléchie... J'avais une espérance que la raison et

l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est

au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de

Férias a repoussé des voeux qu'elle n'ignorait pas... Eh bien,

monsieur, je savais que chez mademoiselle de Férias la fermeté

rigoureuse -- trop rigoureuse peut-être -- des principes

n'exclut pas la générosité du coeur... C'est à son coeur que j'ai

tenté de faire appel, c'est sa générosité que j'ai espéré

toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme

elle le sait, ne fait point métier de s'humilier.

-- Je suis sensible, monsieur le comte, à vos explications, et

j'avoue qu'elles vous concilient jusqu'à un certain point mon

intérêt; mais cet intérêt, vous le comprenez, ne saurait me

faire oublier ce que je dois au repos et à la dignité de ma

petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le

témoignage de déférence que vous avez bien voulu nous

promettre.

-- Soyez assuré, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si

vous jugez, après y avoir réfléchi, qu'en m'enlevant mes

dernières espérances vous ne frappez que moi, si vous

approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de

Férias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous

parle était vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de

faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si

solennel et où je joue sur une partie suprême toute ma

destinée, souffrez-moi la franchise la plus entière, la plus

inusitée. Ne me défendez aucun argument, si délicat qu'il

puisse être... Souffrez que j'essaye d'intéresser à ma cause

votre sollicitude même pour l'avenir de celle que vous

chérissez à si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et

mademoiselle de Férias ne me démentira pas,... car elle ne

saurait dire que la vérité, -- son coeur ne me repoussait pas...

Ce sera la fierté et peut-être le désespoir de toute ma vie

que d'avoir été un instant honoré de sa sympathie... Eh bien,

cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas

accordée légèrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot,

sur une parole, -- sinon mal comprise, -- au moins bien

rigoureusement interprétée! Je respecte et j'admire les

principes religieux de mademoiselle de Férias;... mais n'ont-ils

pas même à vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolérance

de la première jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur

inflexibilité au contact de la vie et de l'expérience? La

résolution qu'ils ont dictée à votre petite-fille ne sera-t-elle

jamais sujette,... le croyez-vous!... à quelque secret

repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle

a bien fait de séparer, de désoler deux existences dont

l'union lui avait semblé à elle-même présenter plus d'une

condition de bonheur?... Et pourquoi? Parce que l'homme qui

l'aimait si profondément, -- et qu'elle avait jugé digne d'un

peu de retour, -- était un homme de son temps, un enfant de son

siècle,... et peut-être un des meilleurs, car si je suis un

incrédule, je ne suis pas un impie; mon incrédulité n'est ni

agressive ni triomphante,... elle est triste et respectueuse. Je

vénère et j'envie ceux qui possèdent la vérité. Pour moi, je

la cherche dans toute la sincérité et dans toute l'amertume de

mon âme. Voilà donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle

de Férias, jeune comme elle l'est, élevée loin du monde, ait

pensé qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier

avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le

comprends;... mais j'en appelle, monsieur, à l'expérience et à

la charité de votre âge;... croyez-vous qu'elle ne se trompe

pas? Croyez-vous qu'un incrédule comme moi soit vraiment

incapable de tout sentiment honnête et loyal, qu'il n'ait rien

de sacré dans l'âme, qu'il ne puisse rien aimer, rien

respecter, rien adorer dans ce monde,... ni son père, ni sa

femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste,

monsieur, que vous me méconnaissez,... je vous atteste, au nom

même des sentiments dont je suis pénétré devant vous,... que le

plus saint respect peut entrer dans un coeur où la foi n'est

pas!

M. de Férias échangea un regard avec la marquise, et répondit

ensuite avec une sorte d'abandon:

-- Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que

les principes de ma petite-fille, érigés en règles pratiques

de la vie, puissent être en effet taxés d'exagération

regrettable... Que pouvons-nous faire, madame de Férias et moi,

dans la circonstance? Il ne sautait être question ici d'user

de notre autorité... Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous

demander? Je vous interroge sincèrement, car, ayant égard à ce

que vos sentiments et votre situation semblent offrir

d'intéressant, nous serions disposés, madame de Férias et moi,

à vous donner, dans la limite de nos devoirs, un témoignage de

notre sympathie.

-- Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux

sourire, ne me chassez pas, voilà tout ce que je vous demande...

Laissez-moi le temps de désarmer, d'apaiser des scrupules que

vous-même jugez excessifs... Laissez-moi, comme autrefois Jacob,

servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main

de Rachel!

-- Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en

souriant à son tour; mais vous oubliez que la réputation de ma

petite-fille pourrait être compromise dans cette expérience.

-- Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est évident

que ma folle équipée, en supposant que le monde vienne à

pénétrer le mystère dont je me couvre, ne saurait compromettre

que moi... Une passion heureuse, encouragée, ne réduit pas un

homme de ma condition à ces procédés d'aventurier... On se

moquera de moi,... je serai ridicule,... voilà ce qui peut arriver

de pis... Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager

sur l'honneur à ne pas rechercher mademoiselle de Férias; à

l'éviter même, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage...

je m'engage encore à ne pas prolonger mon séjour dans ce pays

au delà du temps nécessaire à l'achèvement consciencieux de

mon travail... Vous avouerai-je l'espérance suprême que

j'attache à ce travail?... Si mademoiselle de Férias reste

inflexible, si mon dévouement silencieux, persévérant, n'a pu

l'ébranler,... eh bien, j'emporterai encore une consolation... Je

laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et

mon coeur lui auront consacrée... Je pourrai me dire de loin que

ce témoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aimée,

qu'il mêle mon nom à ses pensées,... à ses prières,... qu'il peut

un jour lui arracher une larme de regret, un cri de

tendresse,... et que peut-être enfin ma vie n'est pas perdue à

jamais... Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres... Si vous

l'exigez, je partirai, je partirai ce soir même, mais je

partirai désespéré!

Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixés sur le

parquet. Raoul crut comprendre à la contraction de son front

qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une réponse

négative. Il se leva, et s'approchant de madame de Férias avec

un air de dignité émue:

-- Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois

jugé, condamné peut-être, sans laisser tomber de vos lèvres un

peu de cette bonté, de cette compassion que je lis dans vos

yeux... Dites un mot, je vous en supplie,... dites que votre coeur

maternel a confiance,... et que vraiment j'aime votre enfant

comme personne au monde ne l'aimera jamais!

-- Hélas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir à

ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des

sentiments comme les vôtres ne croie pas en Dieu!

Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Férias, et la

baisant avec un respect attendri:

-- S'il m'eût donné... et conservé une mère comme vous, madame,

j'y croirais peut-être!

Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son

mari, et s'y arrêta un moment.

-- Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon

que nous désirions, madame de Férias et moi, nous consulter

plus mûrement avant de prendre une décision formelle. Veuillez

donc nous conserver des dispositions de déférence auxquelles

je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel...

Jusque-là nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien

ignorer votre présence en ce pays.

Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang

colora son pâle visage.

-- Merci! dit-il d'une voix à peine distincte, et, posant une

main sur sa poitrine, il salua profondément les deux

vieillards et se retira.

Le marquis et la marquise, demeurés en tête-à-tête, se

regardèrent quelque temps sans parler.

-- Mon Dieu! dit enfin madame de Férias, qu'il me plaît, mon

ami!

-- Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tête;

mais prenons garde, ma chère,... c'est un grand séducteur!

-- Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte?

-- Non,... je ne dis pas cela;... mais c'est un grand séducteur... Il

m'a séduit moi-même, je l'avoue... J'ai cherché dans mon esprit

des arguments en sa faveur... Ce jeune homme, -- qu'on serait

heureux à tant d'égards d'appeler son fils, -- a toujours vécu

dans le mauvais courant du siècle... Je me suis demandé si

quelque temps d'une vie nouvelle, entourée d'influences

salutaires, ne pourrait pas le rendre à celui qu'il paraît si

digne de connaître!

-- Vous vous êtes rappelé, dit en souriant la marquise, miss

O'Neil convertie, Jacques Féray consolé, notre brave curé

sanctifié, et vous avez espéré que l'âme troublée de ce jeune

homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du même

ange?

-- Oui, ma chère; mais cette épreuve est bien grave, bien

délicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant

de nous y engager.

Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent

et curieux interrogea M. de Férias.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une

nuance d'embarras, nous avons passé à l'ennemi!

-- Comment! s'écria Sibylle.

-- Non, rassurez-vous... Seulement nous avons cru pouvoir

ajourner notre arrêt de proscription... Nous voulons y penser,

vous y penserez vous-même... Ce jeune homme ne demande que le

droit de terminer son travail, qu'il nous présente comme un

hommage désintéressé de sympathie et de dévouement... Il

s'engage d'ailleurs à respecter scrupuleusement votre repos...

Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en

malfaiteur un homme bien né,... d'un grand talent,... et après

tout malheureux!... Nous y penserons, ma fille.

Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes

extérieurs de son respect habituel pour son aïeul, mais au

fond de l'âme elle en fut atterrée. Elle comprit que M. et

madame de Férias avaient subi la fascination personnelle de

Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce

triomphe. Elle crut voir la défaillance de l'âge dans le trait

de faiblesse qu'elle reprochait secrètement à ses vieux

parents, et dont elle se représentait les suites avec

désespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de

quelles fièvres, de quelles insomnies elle était parvenue à

étouffer, et à n'étouffer qu'à demi, une passion que son

jugement condamnait. La présence de Raoul même invisible

allait la rendre toute entière à ces agitations dont elle

espérait à peine triompher deux fois. Elle était convaincue

que la faute la plus grave qu'une créature humaine, et qu'une

femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par

la passion, dans le gouvernement de sa destinée, la place de

la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses

guides naturels l'exposait à ce danger. Elle en frémit, et se

détermina sur l'heure à tenter de sa personne un effort

suprême pour rester maîtresse de sa vie. Laissant ses parents

en conférence avec miss O'Neil et avec le curé, qui venait

d'arriver au château, elle monta à cheval, sous le prétexte

d'une excursion de charité, et, suivie de son vieux

domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Férias.

IV

L'EXPLICATION

Si nous sommes parvenu à donner une idée juste du caractère de

Raoul, caractère où, sur un fonds riche, mais déraciné de

toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme régnaient

souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner

vers le bien ou vers le mal avec une égale sincérité, on aura

peut-être le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui,

dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse

et dans leurs défaillances, semblent manquer de logique ou de

droiture, et qui ne manquent que de foi. -- On comprendra du

moins dans quelles dispositions attendries, sereines et

honnêtes Raoul rentra au presbytère à la suite de son entrevue

avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus à demi

gagnés, et, malgré toutes les réserves dont ils avaient

enveloppé la tolérance qu'ils lui accordaient, il y sentait

une sanction réelle de ses prétentions et de ses voeux. Il

connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux

vieillards, et, assuré d'une alliance si puissante, il crut

pouvoir s'abandonner franchement à ses espérances. Ces

espérances avaient pris un caractère plus ardent et plus

tendre depuis qu'il avait pénétré dans cet intérieur

patriarcal et respiré l'air de paix, de douceur et de dignité

dont il semblait être parfumé. L'aspect même du château, le

bon goût, l'ordre et le silence qui y régnaient, les grands

jardins en fleur, le vitrage étincelant des serres, les

avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la

demeure natale de Sibylle formait à la jeune fille elle-même

un cadre harmonieux, à la fois sévère et gracieux comme elle.

Il envisageait avec des effusions de coeur la pensée d'enfermer

sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bénie, à côté

de celle qui lui paraissait être l'âme et le génie de ce lieu

enchanté. Pour cet esprit troublé et pour ce coeur fatigué, un

tel rêve, exalté par la passion, avait des délices

incomparables.

Ne trouvant pas le curé au presbytère, il se rendit à

l'église. En prévision du lendemain, les ouvriers venaient

d'enlever les échafaudages qui encombraient la nef pour la

restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce débarras

pour examiner sous différentes perspectives l'effet général de

son oeuvre commencée, en se portant tour à tour sur différents

points de l'église. Accoudé sur une des stalles du choeur, il

s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit

la porte de l'église s'ouvrir, puis se refermer. L'instant

d'après, mademoiselle de Férias parut dans la nef: elle

s'arrêta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que

l'étonnement retenait immobile sur le pavé du choeur, elle

s'avança vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli sévère

de ses sourcils et la décision hautaine de son regard

faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris

peut-être en plein rêve de bonheur, de douloureux frissons. -- Il

s'inclina:

-- Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.

-- Non, monsieur, je vous cherche.

Après un peu de recueillement, elle reprit:

-- Je viens moi-même, monsieur le comte, vous prier de rendre à

ma vie la liberté et le repos que votre présence ici lui

enlève. Vous m'excuserez si j'hésite sur le choix des

arguments que je dois employer pour vous y décider... Est-ce à

votre conscience ou à votre honneur que je dois faire appel?...

Votre conscience, monsieur, ne reconnaît d'autres lois, je le

crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me

permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a

pas interdit d'elle-même une conduite que la plus simple

honnêteté réprouve.

Le ton âpre de Sibylle et la mesure étudiée de son langage

glacé achevaient si cruellement de détruire les espérances

dont Raoul s'était bercé un instant, qu'il se sentit défaillir

à demi. Il porta une main à son front, qui s'était chargé

d'une pâleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle

voisine:

-- Mon Dieu! murmura-t-il.

-- Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le même accent

de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur,

sur les sentiments de savoir-vivre et de délicatesse que les

hommes les plus étrangers à la morale vulgaire sont encore

forcés de respecter, quand ils sont des hommes bien nés, et

qu'ils tiennent à en conserver le nom... Permettez-moi donc de

vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur

formelle et incontestable, c'est celle qui défend à un galant

homme de s'imposer par la persécution et l'intrigue à un coeur

qui le repousse.

-- Mon Dieu! répéta la comte, qui croisa les bras sur sa

poitrine avec un air de froide résignation.

-- Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je

m'adresserai à votre raison, à votre bon sens... Cette

entreprise, peu honorable, où vous vous obstinez, ne peut

aboutir, laissez-moi vous le dire, qu'à votre confusion. Vous

vous êtes gagné la partialité de quelques personnes que je

respecte profondément, et vous vous flattez que je céderai un

jour ou l'autre à leur influence... Eh bien, je vous atteste,

monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma

déférence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni

demain, ni jamais, me faire dévier de la ligne de conduite que

je me suis tracée vis-à-vis de vous,... et je vous atteste

encore que votre persévérance, durât-elle des années, ne

ferait que rendre vos prétentions plus vaines, en redoublant

dans mon coeur les sentiments de dédain et de mésestime que de

tels procédés m'inspirent.

Le comte de Chalys étendit le bras vers l'un des angles de

l'autel:

-- Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui

parlez,... ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre

que voilà!

Une flamme de colère s'alluma dans l'oeil de Sibylle.

-- Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille

odieusement outragée, et qui certes n'eût pas été soumise à

cette indignité, si vous aviez vu près d'elle une seule main

capable de la défendre ou de la venger!

A ces mots, une sorte de cri sourd s'échappa de la poitrine de

Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la

boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:

-- Retirez-vous! lui dit-il.

Stupéfiée par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune

fille ne bougea pas.

-- Retirez-vous! répéta Raoul avec force... Vous êtes une enfant

insensée! et vous me feriez perdre à moi-même la raison,... avec

la patience et le respect!... Quoi! voilà donc vos vertus,...

votre charité,... votre religion, mademoiselle Sibylle!... Bonté

du ciel!... Je suis un homme sans conscience,... sans honneur,...

sans coeur,... sans âme!... Et pourquoi? Est-ce parce que je vous

aime tendrement, fidèlement, follement, à travers tous les

dégoûts, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous

m'abreuvez?... Non!... c'est parce que je ne crois pas, n'est-il

pas vrai?... parce que je n'ai pas la foi? Voilà le crime,

n'est-ce pas?... qui me vaut tant de réprobation et de mépris?...

Eh bien, je n'accepte pas votre anathème, entendez-vous? et

votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!... Mais quel est

donc enfin ce comble de déraison et d'iniquité?... Comment! la

dernière des vieilles femmes de ce village qui pour toute

vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire,

sera une sainte à vos yeux!... Et moi, qui ai toute ma vie

cherché la vérité de tout l'effort de ma pensée... et dans

l'angoisse la plus sincère de mon âme, je serai un misérable!...

Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable,...

l'incrédulité indifférente et railleuse,... mais l'incrédulité

qui souffre, qui implore, qui respecte,... respectez-la!

Histoire de Sibylle · 第 18 / 22 段