M. le marquis de Férias, et je m'engage sur l'honneur à ne pas
prolonger mon séjour ici d'un seul instant sans son
assentiment.
Il descendit alors à grands pas le revers de la falaise, salua
gravement Sibylle en passant et entra au presbytère.
Sibylle, informée par miss O'Neil de la résolution qui avait
clos le débat, se hâta de remonter en voiture et d'aller
annoncer à son grand-père la visite extraordinaire à laquelle
il devait se préparer.
III
RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS
Une heure à peine s'était écoulée quand le comte de Chalys,
qui n'avait pris que le temps de quitter son négligé de
peintre, fut introduit dans le grand salon du château de
Férias, où le marquis et la marquise l'attendaient et lui
firent un accueil empreint d'une extrême gravité. Il y eut,
après l'échange des saluts, une minute de silence pendant
laquelle le comte et ses hôtes s'observaient mutuellement avec
un intérêt réservé, mais profond. M. et madame de Férias
étaient secrètement frappés du caractère de grâce et
d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne
de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes,
si doux et si tristes, achevait de déterminer le tour encore
hésitant de son exorde.
-- Madame la marquise, dit-il avec un léger tremblement dans la
voix, si je n'avais apporté ici les sentiments de la plus
absolue déférence, je les y trouverais... Mais on a dû vous dire
que je ne me présentais chez vous que pour y prendre vos
ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne réclamant que la
liberté de vous expliquer ma conduite.
-- Monsieur le comte, dit le marquis de Férias, nous ne pouvons
vous refuser cette liberté; mais aucune explication ne saurait
modifier la nature -- non point des ordres -- mais de la prière
que nous avons à vous adresser.
-- Monsieur le marquis, j'espère le contraire. Mon arrivée dans
ce pays a éveillé les susceptibilités de mademoiselle de
Férias et les vôtres; je le comprends. Permettez-moi cependant
de vous affirmer que la pensée de manquer de respect à
mademoiselle de Férias ou à vous m'a été aussi étrangère que
peut vous l'être celle d'offenser le Dieu dont vous attendez
votre salut... Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis,
et les préventions dont vous êtes animé en ce moment vous
disposent mal à me croire sur parole;... mais la vérité pourtant
a bien de la puissance, et je me flatte que vous en
reconnaîtrez l'accent, même dans la bouche. -- Raoul fit une
courte pause et reprit: -- Vous ne me connaissez pas, mais vous
connaissez mademoiselle de Férias, et vous pouvez facilement
imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacré, si
jamais elle rencontrait un homme qui fût capable et digne de
l'apprécier... Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un
instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour
particulier de ma pensée et de ma vie m'aient préparé autant
que possible à bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle
de Férias, à lui rendre tout entier le culte d'admiration,
d'estime et de tendresse qu'elle mérite,... à bien concevoir
enfin toute la plénitude de bonheur qu'une créature si noble
et si parfaite répandrait sur la destinée à laquelle elle
daignerait s'unir... Veuillez vous souvenir que ce rêve m'a été
permis un jour comme une espérance... et qu'on me l'a soudain
brisé dans le coeur,... sur les lèvres,... et je vous demande à
vous-même, monsieur, à vous pour qui je suis un étranger et
presque un ennemi, -- je vous demande si vous n'avez pas pitié
de ce que j'ai dû souffrir!
A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcés avec
une mâle émotion, la marquise détourna un peu la tête et
toussa légèrement.
-- Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec
chaleur, et, je le crois, avec sincérité; mais je vous le
demanderai à mon tour, si vous vous êtes formé une juste idée
du caractère de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu
espérer d'une tentative, -- d'une démarche que je veux bien
qualifier simplement de romanesque?
-- Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste
sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se débat dans
l'agonie d'un naufrage une parfaite maturité de délibération...
Il s'attache à tout... Un moyen s'est offert de me rapprocher de
mademoiselle de Férias, de me remettre sur son chemin... je l'ai
saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas été tout
à fait irréfléchie... J'avais une espérance que la raison et
l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est
au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de
Férias a repoussé des voeux qu'elle n'ignorait pas... Eh bien,
monsieur, je savais que chez mademoiselle de Férias la fermeté
rigoureuse -- trop rigoureuse peut-être -- des principes
n'exclut pas la générosité du coeur... C'est à son coeur que j'ai
tenté de faire appel, c'est sa générosité que j'ai espéré
toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme
elle le sait, ne fait point métier de s'humilier.
-- Je suis sensible, monsieur le comte, à vos explications, et
j'avoue qu'elles vous concilient jusqu'à un certain point mon
intérêt; mais cet intérêt, vous le comprenez, ne saurait me
faire oublier ce que je dois au repos et à la dignité de ma
petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le
témoignage de déférence que vous avez bien voulu nous
promettre.
-- Soyez assuré, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si
vous jugez, après y avoir réfléchi, qu'en m'enlevant mes
dernières espérances vous ne frappez que moi, si vous
approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de
Férias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous
parle était vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de
faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si
solennel et où je joue sur une partie suprême toute ma
destinée, souffrez-moi la franchise la plus entière, la plus
inusitée. Ne me défendez aucun argument, si délicat qu'il
puisse être... Souffrez que j'essaye d'intéresser à ma cause
votre sollicitude même pour l'avenir de celle que vous
chérissez à si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et
mademoiselle de Férias ne me démentira pas,... car elle ne
saurait dire que la vérité, -- son coeur ne me repoussait pas...
Ce sera la fierté et peut-être le désespoir de toute ma vie
que d'avoir été un instant honoré de sa sympathie... Eh bien,
cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas
accordée légèrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot,
sur une parole, -- sinon mal comprise, -- au moins bien
rigoureusement interprétée! Je respecte et j'admire les
principes religieux de mademoiselle de Férias;... mais n'ont-ils
pas même à vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolérance
de la première jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur
inflexibilité au contact de la vie et de l'expérience? La
résolution qu'ils ont dictée à votre petite-fille ne sera-t-elle
jamais sujette,... le croyez-vous!... à quelque secret
repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle
a bien fait de séparer, de désoler deux existences dont
l'union lui avait semblé à elle-même présenter plus d'une
condition de bonheur?... Et pourquoi? Parce que l'homme qui
l'aimait si profondément, -- et qu'elle avait jugé digne d'un
peu de retour, -- était un homme de son temps, un enfant de son
siècle,... et peut-être un des meilleurs, car si je suis un
incrédule, je ne suis pas un impie; mon incrédulité n'est ni
agressive ni triomphante,... elle est triste et respectueuse. Je
vénère et j'envie ceux qui possèdent la vérité. Pour moi, je
la cherche dans toute la sincérité et dans toute l'amertume de
mon âme. Voilà donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle
de Férias, jeune comme elle l'est, élevée loin du monde, ait
pensé qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier
avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le
comprends;... mais j'en appelle, monsieur, à l'expérience et à
la charité de votre âge;... croyez-vous qu'elle ne se trompe
pas? Croyez-vous qu'un incrédule comme moi soit vraiment
incapable de tout sentiment honnête et loyal, qu'il n'ait rien
de sacré dans l'âme, qu'il ne puisse rien aimer, rien
respecter, rien adorer dans ce monde,... ni son père, ni sa
femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste,
monsieur, que vous me méconnaissez,... je vous atteste, au nom
même des sentiments dont je suis pénétré devant vous,... que le
plus saint respect peut entrer dans un coeur où la foi n'est
pas!
M. de Férias échangea un regard avec la marquise, et répondit
ensuite avec une sorte d'abandon:
-- Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que
les principes de ma petite-fille, érigés en règles pratiques
de la vie, puissent être en effet taxés d'exagération
regrettable... Que pouvons-nous faire, madame de Férias et moi,
dans la circonstance? Il ne sautait être question ici d'user
de notre autorité... Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous
demander? Je vous interroge sincèrement, car, ayant égard à ce
que vos sentiments et votre situation semblent offrir
d'intéressant, nous serions disposés, madame de Férias et moi,
à vous donner, dans la limite de nos devoirs, un témoignage de
notre sympathie.
-- Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux
sourire, ne me chassez pas, voilà tout ce que je vous demande...
Laissez-moi le temps de désarmer, d'apaiser des scrupules que
vous-même jugez excessifs... Laissez-moi, comme autrefois Jacob,
servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main
de Rachel!
-- Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en
souriant à son tour; mais vous oubliez que la réputation de ma
petite-fille pourrait être compromise dans cette expérience.
-- Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est évident
que ma folle équipée, en supposant que le monde vienne à
pénétrer le mystère dont je me couvre, ne saurait compromettre
que moi... Une passion heureuse, encouragée, ne réduit pas un
homme de ma condition à ces procédés d'aventurier... On se
moquera de moi,... je serai ridicule,... voilà ce qui peut arriver
de pis... Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager
sur l'honneur à ne pas rechercher mademoiselle de Férias; à
l'éviter même, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage...
je m'engage encore à ne pas prolonger mon séjour dans ce pays
au delà du temps nécessaire à l'achèvement consciencieux de
mon travail... Vous avouerai-je l'espérance suprême que
j'attache à ce travail?... Si mademoiselle de Férias reste
inflexible, si mon dévouement silencieux, persévérant, n'a pu
l'ébranler,... eh bien, j'emporterai encore une consolation... Je
laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et
mon coeur lui auront consacrée... Je pourrai me dire de loin que
ce témoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aimée,
qu'il mêle mon nom à ses pensées,... à ses prières,... qu'il peut
un jour lui arracher une larme de regret, un cri de
tendresse,... et que peut-être enfin ma vie n'est pas perdue à
jamais... Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres... Si vous
l'exigez, je partirai, je partirai ce soir même, mais je
partirai désespéré!
Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixés sur le
parquet. Raoul crut comprendre à la contraction de son front
qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une réponse
négative. Il se leva, et s'approchant de madame de Férias avec
un air de dignité émue:
-- Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois
jugé, condamné peut-être, sans laisser tomber de vos lèvres un
peu de cette bonté, de cette compassion que je lis dans vos
yeux... Dites un mot, je vous en supplie,... dites que votre coeur
maternel a confiance,... et que vraiment j'aime votre enfant
comme personne au monde ne l'aimera jamais!
-- Hélas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir à
ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des
sentiments comme les vôtres ne croie pas en Dieu!
Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Férias, et la
baisant avec un respect attendri:
-- S'il m'eût donné... et conservé une mère comme vous, madame,
j'y croirais peut-être!
Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son
mari, et s'y arrêta un moment.
-- Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon
que nous désirions, madame de Férias et moi, nous consulter
plus mûrement avant de prendre une décision formelle. Veuillez
donc nous conserver des dispositions de déférence auxquelles
je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel...
Jusque-là nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien
ignorer votre présence en ce pays.
Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang
colora son pâle visage.
-- Merci! dit-il d'une voix à peine distincte, et, posant une
main sur sa poitrine, il salua profondément les deux
vieillards et se retira.
Le marquis et la marquise, demeurés en tête-à-tête, se
regardèrent quelque temps sans parler.
-- Mon Dieu! dit enfin madame de Férias, qu'il me plaît, mon
ami!
-- Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tête;
mais prenons garde, ma chère,... c'est un grand séducteur!
-- Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte?
-- Non,... je ne dis pas cela;... mais c'est un grand séducteur... Il
m'a séduit moi-même, je l'avoue... J'ai cherché dans mon esprit
des arguments en sa faveur... Ce jeune homme, -- qu'on serait
heureux à tant d'égards d'appeler son fils, -- a toujours vécu
dans le mauvais courant du siècle... Je me suis demandé si
quelque temps d'une vie nouvelle, entourée d'influences
salutaires, ne pourrait pas le rendre à celui qu'il paraît si
digne de connaître!
-- Vous vous êtes rappelé, dit en souriant la marquise, miss
O'Neil convertie, Jacques Féray consolé, notre brave curé
sanctifié, et vous avez espéré que l'âme troublée de ce jeune
homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du même
ange?
-- Oui, ma chère; mais cette épreuve est bien grave, bien
délicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant
de nous y engager.
Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent
et curieux interrogea M. de Férias.
-- Eh bien? dit-elle.
-- Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une
nuance d'embarras, nous avons passé à l'ennemi!
-- Comment! s'écria Sibylle.
-- Non, rassurez-vous... Seulement nous avons cru pouvoir
ajourner notre arrêt de proscription... Nous voulons y penser,
vous y penserez vous-même... Ce jeune homme ne demande que le
droit de terminer son travail, qu'il nous présente comme un
hommage désintéressé de sympathie et de dévouement... Il
s'engage d'ailleurs à respecter scrupuleusement votre repos...
Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en
malfaiteur un homme bien né,... d'un grand talent,... et après
tout malheureux!... Nous y penserons, ma fille.
Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes
extérieurs de son respect habituel pour son aïeul, mais au
fond de l'âme elle en fut atterrée. Elle comprit que M. et
madame de Férias avaient subi la fascination personnelle de
Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce
triomphe. Elle crut voir la défaillance de l'âge dans le trait
de faiblesse qu'elle reprochait secrètement à ses vieux
parents, et dont elle se représentait les suites avec
désespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de
quelles fièvres, de quelles insomnies elle était parvenue à
étouffer, et à n'étouffer qu'à demi, une passion que son
jugement condamnait. La présence de Raoul même invisible
allait la rendre toute entière à ces agitations dont elle
espérait à peine triompher deux fois. Elle était convaincue
que la faute la plus grave qu'une créature humaine, et qu'une
femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par
la passion, dans le gouvernement de sa destinée, la place de
la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses
guides naturels l'exposait à ce danger. Elle en frémit, et se
détermina sur l'heure à tenter de sa personne un effort
suprême pour rester maîtresse de sa vie. Laissant ses parents
en conférence avec miss O'Neil et avec le curé, qui venait
d'arriver au château, elle monta à cheval, sous le prétexte
d'une excursion de charité, et, suivie de son vieux
domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Férias.
IV
L'EXPLICATION
Si nous sommes parvenu à donner une idée juste du caractère de
Raoul, caractère où, sur un fonds riche, mais déraciné de
toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme régnaient
souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner
vers le bien ou vers le mal avec une égale sincérité, on aura
peut-être le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui,
dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse
et dans leurs défaillances, semblent manquer de logique ou de
droiture, et qui ne manquent que de foi. -- On comprendra du
moins dans quelles dispositions attendries, sereines et
honnêtes Raoul rentra au presbytère à la suite de son entrevue
avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus à demi
gagnés, et, malgré toutes les réserves dont ils avaient
enveloppé la tolérance qu'ils lui accordaient, il y sentait
une sanction réelle de ses prétentions et de ses voeux. Il
connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux
vieillards, et, assuré d'une alliance si puissante, il crut
pouvoir s'abandonner franchement à ses espérances. Ces
espérances avaient pris un caractère plus ardent et plus
tendre depuis qu'il avait pénétré dans cet intérieur
patriarcal et respiré l'air de paix, de douceur et de dignité
dont il semblait être parfumé. L'aspect même du château, le
bon goût, l'ordre et le silence qui y régnaient, les grands
jardins en fleur, le vitrage étincelant des serres, les
avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la
demeure natale de Sibylle formait à la jeune fille elle-même
un cadre harmonieux, à la fois sévère et gracieux comme elle.
Il envisageait avec des effusions de coeur la pensée d'enfermer
sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bénie, à côté
de celle qui lui paraissait être l'âme et le génie de ce lieu
enchanté. Pour cet esprit troublé et pour ce coeur fatigué, un
tel rêve, exalté par la passion, avait des délices
incomparables.
Ne trouvant pas le curé au presbytère, il se rendit à
l'église. En prévision du lendemain, les ouvriers venaient
d'enlever les échafaudages qui encombraient la nef pour la
restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce débarras
pour examiner sous différentes perspectives l'effet général de
son oeuvre commencée, en se portant tour à tour sur différents
points de l'église. Accoudé sur une des stalles du choeur, il
s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit
la porte de l'église s'ouvrir, puis se refermer. L'instant
d'après, mademoiselle de Férias parut dans la nef: elle
s'arrêta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que
l'étonnement retenait immobile sur le pavé du choeur, elle
s'avança vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli sévère
de ses sourcils et la décision hautaine de son regard
faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris
peut-être en plein rêve de bonheur, de douloureux frissons. -- Il
s'inclina:
-- Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.
-- Non, monsieur, je vous cherche.
Après un peu de recueillement, elle reprit:
-- Je viens moi-même, monsieur le comte, vous prier de rendre à
ma vie la liberté et le repos que votre présence ici lui
enlève. Vous m'excuserez si j'hésite sur le choix des
arguments que je dois employer pour vous y décider... Est-ce à
votre conscience ou à votre honneur que je dois faire appel?...
Votre conscience, monsieur, ne reconnaît d'autres lois, je le
crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me
permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a
pas interdit d'elle-même une conduite que la plus simple
honnêteté réprouve.
Le ton âpre de Sibylle et la mesure étudiée de son langage
glacé achevaient si cruellement de détruire les espérances
dont Raoul s'était bercé un instant, qu'il se sentit défaillir
à demi. Il porta une main à son front, qui s'était chargé
d'une pâleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle
voisine:
-- Mon Dieu! murmura-t-il.
-- Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le même accent
de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur,
sur les sentiments de savoir-vivre et de délicatesse que les
hommes les plus étrangers à la morale vulgaire sont encore
forcés de respecter, quand ils sont des hommes bien nés, et
qu'ils tiennent à en conserver le nom... Permettez-moi donc de
vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur
formelle et incontestable, c'est celle qui défend à un galant
homme de s'imposer par la persécution et l'intrigue à un coeur
qui le repousse.
-- Mon Dieu! répéta la comte, qui croisa les bras sur sa
poitrine avec un air de froide résignation.
-- Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je
m'adresserai à votre raison, à votre bon sens... Cette
entreprise, peu honorable, où vous vous obstinez, ne peut
aboutir, laissez-moi vous le dire, qu'à votre confusion. Vous
vous êtes gagné la partialité de quelques personnes que je
respecte profondément, et vous vous flattez que je céderai un
jour ou l'autre à leur influence... Eh bien, je vous atteste,
monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma
déférence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni
demain, ni jamais, me faire dévier de la ligne de conduite que
je me suis tracée vis-à-vis de vous,... et je vous atteste
encore que votre persévérance, durât-elle des années, ne
ferait que rendre vos prétentions plus vaines, en redoublant
dans mon coeur les sentiments de dédain et de mésestime que de
tels procédés m'inspirent.
Le comte de Chalys étendit le bras vers l'un des angles de
l'autel:
-- Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui
parlez,... ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre
que voilà!
Une flamme de colère s'alluma dans l'oeil de Sibylle.
-- Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille
odieusement outragée, et qui certes n'eût pas été soumise à
cette indignité, si vous aviez vu près d'elle une seule main
capable de la défendre ou de la venger!
A ces mots, une sorte de cri sourd s'échappa de la poitrine de
Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la
boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:
-- Retirez-vous! lui dit-il.
Stupéfiée par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune
fille ne bougea pas.
-- Retirez-vous! répéta Raoul avec force... Vous êtes une enfant
insensée! et vous me feriez perdre à moi-même la raison,... avec
la patience et le respect!... Quoi! voilà donc vos vertus,...
votre charité,... votre religion, mademoiselle Sibylle!... Bonté
du ciel!... Je suis un homme sans conscience,... sans honneur,...
sans coeur,... sans âme!... Et pourquoi? Est-ce parce que je vous
aime tendrement, fidèlement, follement, à travers tous les
dégoûts, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous
m'abreuvez?... Non!... c'est parce que je ne crois pas, n'est-il
pas vrai?... parce que je n'ai pas la foi? Voilà le crime,
n'est-ce pas?... qui me vaut tant de réprobation et de mépris?...
Eh bien, je n'accepte pas votre anathème, entendez-vous? et
votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!... Mais quel est
donc enfin ce comble de déraison et d'iniquité?... Comment! la
dernière des vieilles femmes de ce village qui pour toute
vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire,
sera une sainte à vos yeux!... Et moi, qui ai toute ma vie
cherché la vérité de tout l'effort de ma pensée... et dans
l'angoisse la plus sincère de mon âme, je serai un misérable!...
Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable,...
l'incrédulité indifférente et railleuse,... mais l'incrédulité
qui souffre, qui implore, qui respecte,... respectez-la!