Blanche était installée au château de Sauves depuis un mois

environ quand elle reçut cette lettre de Sibylle; après y

avoir réfléchi un moment, elle eut une pensée féminine qui la

fit sourire: elle remit la lettre sous enveloppe, y joignit

deux lignes de sa main et adresse le tout au comte de Chalys,

qui avait lui-même établi sa résidence d'été dans les environs

de la forêt de Fontainebleau, où il vivait fort retiré. Raoul

ne reconnut pas sans surprise l'écriture de la jeune duchesse,

dont le billet contenait ces mots:

"Mon cousin, voici une chose qu'on me demande, à laquelle vous

vous connaîtrez mieux que moi. Aussitôt que vous aurez

découvert le jeune homme, prévenez-moi.

"Blanche."

Deux jours après, Blanche recevait du comte la réponse

suivante:

"Ma cousine,

"Le jeune homme est trouvé, il partira dans une quinzaine.

Dites qu'on veuille bien faire préparer les murs, les enduits

et tout ce qui n'est pas besogne de peintre. Ci-joint quelques

instructions à ce sujet. -- Respectueusement à vous.

"Raoul."

Sibylle était allée au-devant de cette recommandation, et les

instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien

de lui en révéler l'origine, se trouvèrent superflues.

Stimulée par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'était

occupée déjà, avec le concours de l'architecte diocésain, de

faire exécuter dans la nef tous les travaux préparatoires. Ces

travaux étaient complétement achevés et les murailles toutes

prêtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tiède soirée

de juin, l'abbé Renaud entendit une voiture s'arrêter devant

la grille de son jardin; presque aussitôt un homme d'une

trentaine d'années, en élégante tenue de voyage, et dont le

visage était remarquable pâle, s'avança vers lui, et le

saluant avec une grâce hautaine:

-- Monsieur le curé de Férias? dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Vous attendiez un peintre pour votre église, monsieur?

-- Oui, monsieur, balbutia le curé, qui se sentait intimidé par

l'apparence distinguée et l'accent un peu dédaigneux de

l'étranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste

de Paris.

-- La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glacé,

n'est pas, je suppose, une condition essentielle... Enfin,

monsieur, c'est moi!

II

RAOUL AU PRESBYTERE

M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres

temps, son abattement eût trouvé du soutien dans l'affection

et dans l'énergie morale de Gandrax; mais Gandrax était alors

absorbé par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare

de voir éclater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un

coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier à

Clotilde, Raoul avait quitté brusquement Paris; comme Sibylle,

il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mêmes

consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa

blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La

distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il

rejetait son pinceau avec dégoût, et cherchait à éteindre dans

des orgies de cigare les pensées qui le dévoraient. Le

souvenir de Sibylle, toujours présent, soulevait en lui un

tumulte d'idées et de sentiments où la passion, le regret et

la colère se confondaient orageusement. Il avait entrevu un

moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union

espérée, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement

d'un de ces rêves de paix, d'honnêteté et de réhabilitation

morale qui séduisent si vivement parfois les âmes troublées et

mécontentes d'elles-mêmes. Les scrupules au nom desquels

Sibylle avait brisé ce rêve, et qu'il connaissait d'ailleurs

très-imparfaitement, lui semblaient puérils, misérables et

comme criminels; puis, à l'instant même où il s'exaltait dans

cette irritation, l'image de mademoiselle de Férias se

dressait sous ses yeux avec sa grâce étrange, à la fois

élégante et pure, chaste et passionnée, et la flamme courait

dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la même

minute cette enfant charmante et barbare.

Le billet de sa cousine Blanche l'avait trouvé dans ce violent

état d'esprit. La jeune duchesse, en le lui adressant par une

sorte d'espièglerie de femme, n'avait pas même conçu l'idée du

dessein extraordinaire que cette communication devait suggérer

à Raoul. Il n'avait pas achevé de lire le billet de la

duchesse et la lettre qui y était jointe, que sa résolution

fut prise. Il retourna sur-le-champ à Paris, s'y occupa

pendant quinze jours de quelques apprêts et de quelques études

préalables, et partit pour Férias, agité de mille sentiments

contraires, où dominait le plus souvent une sorte de désespoir

ironique et malfaisant.

Cette méchante disposition accentua d'abord fortement son

langage dans sa première entrevue avec l'abbé Renaud; mais, sa

générosité naturelle se réveillant aussitôt devant la

physionomie bienveillante et timide du vieillard, il le gagna

aisément à son tour par le ton de déférence polie et

caressante qu'il fit succéder à l'âpreté de son début. Le

pauvre curé n'en éprouva d'ailleurs que plus d'embarras

lorsque cet étranger de si haute mine et de formes si exquises

le pria de lui indiquer dans le village un hôtel où il pût

trouver le vivre et le couvert pendant la durée de ses

travaux.

-- Un hôtel, monsieur?... Mon Dieu!... Marianne, monsieur demande

un hôtel!

-- Si monsieur veut un hôtel, dit Marianne, qu'il le bâtisse!

-- Marianne, voyons donc!... Hélas! monsieur, nous n'avons dans

les environs que de méchantes auberges... Ah! comment n'ai-je

pas prévu cela?... Mais j'y songe... Mon Dieu! monsieur, j'ai ici,

au presbytère, une petite chambre, fort simple à la vérité,

mais assez propre... Si vous vouliez bien l'accepter... avec mon

modeste ordinaire?

-- Mais, monsieur le curé, je crains de vous être à charge...

Cependant je ne serais pas insensible au plaisir de votre

intimité quotidienne, et si, au point de vue matériel, vous

consentiez à désintéresser mes scrupules en me permettant de

rendre à vos pauvres la charité que vous me ferez....

-- Oh! monsieur!... Puis-je vous demander votre nom, monsieur?

Cette question si facile à prévoir, Raoul ne l'avait pas

prévue. Le mensonge était de tous les vices celui qui

répugnait le plus à sa fière nature. Il hésita, rougit, et,

mentant le moins possible, il donna son titre:

-- Le comte, dit-il.

-- Eh bien, mon cher monsieur Lecomte, soyez certain que nous

n'aurons pas de difficultés ensemble... Préparez la chambre

verte, Marianne!... Mais vous avez peut-être faim, monsieur

Lecomte?

-- Vous l'avez dit, monsieur le curé, j'ai faim... Vous voyez

comme je vais vous gêner,... j'ai déjà faim!

-- Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!... Marianne, vous

préparerez la chambre un peu plus tard... Tuez un poulet!

-- Non, je vous en prie, monsieur le curé, ne tuons personne...

Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je

suis sûr que mademoiselle Marianne la fait à merveille.

Un instant plus tard, le comte de Chalys était installé devant

la petite table ronde du curé, et félicitait Marianne sur la

façon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une

bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de café

complétèrent ce repas, pendant lequel Raoul, animé d'une

fièvre secrète, déploya une verve enjouée et obligeante qui

subjugua absolument le coeur de l'abbé Renaud, et qui finit

même par évoquer sur le visage hérissé de Marianne le

phénomène insensé d'un sourire. Le comte, de son côté, sentait

croître sa sympathie pour le vieillard en lui entendant

prononcer à tout moment le nom de Sibylle avec une

prédilection enthousiaste; ce n'était pas non plus sans un vif

intérêt qu'il découvrait sous la bonhomie rustique de son hôte

des traits d'élévation et de dignité qui affirmaient sa

parenté spirituelle avec mademoiselle de Férias.

-- Monsieur le curé, dit-il en quittant la table, je crois que

nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas?

-- Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est déjà faite.

-- Mais, monsieur le curé, je ne veux pas vous prendre en

traître... je ne suis pas... très-dévôt!

-- Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul

l'était encore moins que vous à votre âge!

-- C'est vrai, monsieur le curé;... mais les temps sont

différents... Enfin... me permettez-vous de fumer dans votre

jardin, monsieur le curé?

-- Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne... où vous

voudrez!

-- Même dans la cuisine! ajouta Marianne.

La nuit était venue: une lune pure flottait dans le ciel,

jetant des reflets d'argent sur le sable des allées,

emplissant d'ombre les tonnelles, et glaçant d'une teinte de

neige le clocher de la petite église, dont le triangle se

découpait sur le sommet de la falaise voisine. Pendant que

Raoul allumait un cigare en donnant un coup d'oeil à cette

scène douce et tranquille, l'abbé Renaud, qui était resté un

peu en arrière, fut interpellé à demi-voix par Marianne:

-- Ah çà, monsieur l'abbé, qu'est-ce que c'est donc que cette

manière d'artiste-là?... Vous m'aviez dit: un petit jeune

homme!... Drôle de petit jeune homme! Il a toutes ses dents,

celui-là!

-- Je n'y conçois rien, ma fille;... mais je serais bien étonné

si ce n'était pas un grand artiste... un très-grand artiste

même!

-- Je ne sais pas si c'est un grand artiste... mais, ma foi!

c'est un homme bien aimable... Voyons, monsieur l'abbé, je vous

le demande, suis-je une de ces femmes qu'on enjôle facilement,

moi?

-- Oh! non, Marianne!

-- Eh bien, il m'enjôle!... Ma foi! c'est un homme bien aimable...

et si bien nippé! J'ai commencé, avec le vieux Pierre, à

ranger ses effets et ses brimborions de toilette dans sa

chambre... Ah! monsieur, c'est là un soin! c'est là des

raffineries! c'est là un linge... un linge de sénateur, quoi!

-- Chut! Marianne! il m'appelle!

Et l'abbé Renaud courut au-devant de Raoul, qui l'appelait en

effet.

-- Monsieur le curé, je vous demande pardon; mais j'entends de

la musique... Est-ce que vous avez des sirènes sur ces rivages?...

Ecoutez donc!

Après avoir prêté un instant l'oreille:

-- Ah! dit le curé, oui, en effet... on joue de l'orgue dans

l'église, là-haut... c'est mademoiselle Sibylle... elle vient

quelquefois dans la semaine répéter les morceaux qu'elle doit

exécuter le dimanche... Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue

ce soir,... et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse

arrivée.

Raoul l'arrêta de la main:

-- Non, non, je vous en prie, monsieur le curé! ne lui dites

pas que je suis là! Je désire qu'elle ne connaisse mon arrivée

que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,... puisqu'elle y

prend intérêt... J'espère qu'elle en sera plus agréablement

surprise... Je vous en prie, monsieur le curé!

-- Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il

faut penser qu'elle viendra nécessairement à la messe

dimanche...

-- Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;... dimanche j'aurai déjà

ébauché quelque chose... Et maintenant, monsieur le curé, je

vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du

haut de vos falaises... A bientôt, monsieur le curé...

Raoul affecta de s'éloigner d'un pas nonchalant; mais, à peine

hors du jardin, il accéléra sa marche, et se mit à gravir

rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le

presbytère était assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour

de lui un regard inquiet: la falaise était déserte. Il

escalada l'enclos du cimetière par la brèche la plus proche,

et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une

des fenêtres latérales de l'église. La fenêtre était peu

élevée, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maçonnerie

d'un contre-fort, il atteignit aisément à la hauteur des

vitraux; mais ses yeux, habitués à la clarté crépusculaire

dont la falaise et l'Océan étaient alors inondés, eurent peine

d'abord à percer l'obscurité relative qui régnait dans

l'intérieur de l'édifice: il ne distinguait que la faible

lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la voûte et

quelques bandes de lumière blanche projetées sur les dalles de

la nef à travers les fenêtres. Soudain un de ces reflets, se

déplaçant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et

la tête de Sibylle sortit de l'ombre comme une pâle vision.

Son front penché, son attitude abandonnée, exprimaient une

mélancolie touchante. Il était évident qu'elle improvisait:

ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration

indécise qui s'élevait par instants au cri de la passion pour

s'éteindre dans les langueurs de la rêverie. Tout à coup,

comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de

quelque prière plus fervente ou de quelque regret plus

douloureux, sa tête se redressa, et son oeil tendu se dirigea

sur la fenêtre qui était en face d'elle et d'où Raoul

l'observait. Une verrière peinte masquait la plus grande

partie de la fenêtre, et ne put lui laisser voir qu'une forme

indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement,

et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant

que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se

laissa glisser à la hâte sur le gazon du cimetière. Son coeur

bondissait dans sa poitrine: sa première pensée fut de fuir

comme un enfant; il la repoussa par fierté, et, se cachant

dans l'angle du contre-fort, il attendit.

Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de

l'église qui se refermait. Presque au même instant la voix de

Sibylle s'éleva doucement à quelques pas de lui:

-- Est-ce toi, Jacques? dit-elle.

Ne recevant point de réponse, la jeune fille ajouta

tranquillement à demi-voix:

-- Je suis folle!

Et Raoul comprit qu'elle s'éloignait. Sans abandonner l'ombre

protectrice du contre-fort, il avança la tête avec précaution

et put voir mademoiselle de Férias. Elle s'éloignait en effet

d'une démarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau

d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes

d'amazone. Arrivée près du petit mur qui fermait le cimetière

du côté de l'Océan, elle s'arrêta et posa sur sa tête son

chapeau ombragé de plumes, puis elle gravit quelques débris

entassés, monta sur la crête gazonnée du mur, et s'y tint

immobile, les yeux dirigés vers le large, sa silhouette

élégante et sombre se dessinant étrangement dans l'aube

limpide du firmament et de la mer. Après quelques minutes de

contemplation, elle sauta légèrement sur la falaise et

disparut.

Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit

mur qui avait servi de piédestal à la jeune fille; il promena

son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors

sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva

quelques brins de mousse froissés et les porta à ses lèvres.

La plaine étincelante de l'Océan s'étendait devant lui et

s'assombrissait à l'horizon pour se fondre avec le ciel; il

tint un moment ses yeux fixés sur ce spectacle.

-- Que voyait-elle là? murmura-t-il. Son Dieu!... son Dieu qui ne

sera jamais le mien!

Quand il rentra au presbytère, l'abbé Renaud et Marianne

furent étonnés de la brièveté âpre de son langage.

-- Ces artistes sont capricieux, dit timidement le curé à sa

vieille servante.

-- Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne;

puis, élevant la voix: -- Eh! jeune homme, cria-t-elle,

monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'éteindre votre chandelle,...

quand vous aurez fait votre prière, s'entend!

-- Mademoiselle Marianne, répondit froidement Raoul du haut de

l'escalier, vous serez obéie... en ce qui concerne la chandelle,

s'entend!

Quand le comte de Chalys s'éveilla le lendemain, le soleil,

pénétrant à travers les rameaux de vigne qui s'entrelaçaient

devant la fenêtre, tapissait d'une tremblante mosaïque les

briques vernissées de la petite chambre. Une sensation de

gaieté, de courage et d'espoir se répandit dans les veines de

Raoul. Il se leva à la hâte, ouvrit la fenêtre, et salua en

souriant l'abbé Renaud, qui lisait déjà son bréviaire à

l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient

tous deux dans l'église. Ils y trouvèrent quelques ouvriers

que le curé avait requis à la hâte, et qui dressèrent un

échafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put

commencer lui-même son travail dans la matinée, et ses

premiers coups de brosse eurent une fermeté magistrale qui fit

épanouir le visage du curé. Raoul compléta le ravissement du

vieux prêtre en lui expliquant le plan général de la

composition qu'il méditait: les épisodes dominants du poëme

évangélique couvriraient les pans de mur encadrés entre les

piliers; le ciel de la voûte, peuplé d'allégories sacrées,

serait comme le commentaire mystique des fresques latérales et

se relierait à chacune d'elles par des teintes sombres ou

radieuses en harmonie avec la scène particulière qui y serait

figurée. Sur la retombée de la voûte, au-dessus de l'entrée du

choeur, le Christ s'élèverait triomphalement dans la nuit

éclatante.

-- Mon cher monsieur Lecomte, s'écria le curé, que Dieu me

fasse la grâce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je

chanterai du fond de l'âme mon Nunc dimittis!

L'excellent vieillard, malgré son impatience, tenta plusieurs

fois pendant cette journée, et celles qui suivirent, de

modérer l'ardeur passionnée que Raoul apportait à son oeuvre.

M. de Chalys appréhendait à tout instant l'apparition

vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement

cette espérance presque puérile, il se flattait qu'en avançant

son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de

la jeune fille. Le curé, auquel il ne pouvait dissimuler ses

anxiétés, les partageait, sans les comprendre, par bonté

d'âme, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les

plus machiavéliques pour maintenir mademoiselle de Férias à

distance du presbytère et de l'église. Toute sa diplomatie

cependant ne put étouffer longtemps le bruit d'un événement si

intéressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la

matinée, Sibylle, venant faire quelques visites de charité

dans le village, entendit en descendant de voiture vingt

bouches de commères lui crier à la fois qu'un peintre de Paris

travaillait depuis huit jours dans l'église et qu'il y opérait

des miracles. Passablement étonnée de la nouvelle et fort

curieuse de la vérifier, Sibylle laissa à miss O'Neil le soin

de distribuer ses aumônes, et se dirigea en toute hâte vers

l'église.

Le comte de Chalys achevait en ce moment d'ébaucher une

adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'étoile conductrice

étincelait dans le ciel sombre de la voûte, elle jetait une

lueur de nimbe sur l'obscur intérieur de l'étable sacrée, sur

la Vierge-Mère et sur les rois à genoux; un ange à peine

entrevu soutenait l'étoile dans l'azur comme une lampe d'or.

Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout

son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une

suavité et d'un mystère saisissants qui avait le matin même

obtenu du curé le suffrage d'une larme.

Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le

pur visage de son ange, quand l'échelle qui était dressée

contre l'échafaudage s'agita soudain; puis il entendit les

froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et léger

qui se posait sur les barres de l'échelle. Son coeur s'arrêta

quelques secondes, et reprit son élan avec une violence qui

faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna

pas, et il affecta de demeurer plongé dans son travail.

Sibylle était déjà derrière lui sur l'étroite plate-forme:

sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque

ébauchée avec un intérêt qui peu à peu se tourna en

admiration, et qui toucha bientôt à la stupeur. Son goût

très-exercé ne pouvait méconnaître l'oeuvre d'une main puissante.

Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le

costume fort simple et la blouse maculée ne lui apprirent

rien.

-- Monsieur..., murmura-t-elle d'un ton timide.

-- Mademoiselle..., dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui

montra son visage.

Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lèvres

s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout à

coup elle devint pâle comme une cire vierge, et son oeil bleu

lança au comte un éclair d'indignation et de fierté

souveraines. L'instant d'après, sans avoir prononcé une

parole, elle avait quitté la plate-forme, et elle sortait de

l'église à grands pas.

Elle rencontra sous le porche l'abbé Renaud, qui accourait

tout essoufflé et le visage rayonnant.

-- Eh bien, dit-il, eh bien, ma chère demoiselle?

L'émotion, qui avait pris le dessus dans l'âme impérieuse de

Sibylle, était celle du plus amer ressentiment contre

l'attentat audacieux dont son repos et sa dignité étaient

l'objet. Il y eut une hauteur et une colère presque farouches

dans l'accent de la réponse qu'elle adressa au curé en élevant

la voix à dessein:

-- Eh bien, mon pauvre curé, nous avons été indignement

trompés! Il faut congédier cet homme à l'instant! Cet homme

n'est pas un peintre,... ou c'est le dernier des peintres! il

souille votre église! Venez.

Et elle s'achemina dans la direction du presbytère en

compagnie du vieillard consterné.

Le comte de Chalys, du haut de son échafaudage, n'avait perdu

aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur

à son front et lui bouleversèrent le coeur. Les sentiments qui

lui avaient inspiré sa romanesque entreprise lui semblèrent

appréciés avec une dureté odieuse. Ses traits prirent

l'empreinte d'une ironie sombre et déterminée. Il sortit de

l'église, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance

sur le mur du cimetière, et se mit à fumer tranquillement en

regardant la mer.

Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner:

le curé rentrait dans le cimetière; il était accompagné de

miss O'Neil. Tous deux s'avançaient vers lui d'un air grave.

Raoul, adossé au petit mur, les attendit les bras croisés et

le cigare aux dents.

-- Monsieur, dit le curé, vous êtes le comte de Chalys, et vous

devez comprendre que votre séjour ici ne peut se prolonger

convenablement un instant de plus.

-- La conséquence, monsieur le curé, répondit Raoul avec une

froide politesse, ne me paraît point nécessaire. Je puis être

le comte de Chalys sans être pour cela le dernier des

peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Férias. Vous

pouvez à la vérité me refuser la faveur de votre hospitalité;

mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de

terminer un travail auquel j'ai été régulièrement appelé. On

ne déplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des

mains avec une telle légèreté.

-- Il est bien entendu, monsieur, dit le curé en hésitant, que

vous serez indemnisé de vos frais d'après votre propre

estimation.

-- Pardon, monsieur le curé, reprit Raoul en souriant; mais je

ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement

en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom à

votre église, et cette fantaisie me paraît aussi respectable

que celle qui prétend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de

mademoiselle de Férias? Mademoiselle de Férias est-elle

propriétaire de cette église? Je n'ai affaire ici, monsieur le

curé, qu'à vous et à votre conseil de fabrique; il existe

entre nous une convention que vous ne pouvez rompre

honorablement tant que j'y suis moi-même fidèle. Etes-vous

mécontent de mon travail? doutez-vous de ma capacité? Faites

appeler des experts; s'ils partagent les appréciations de

mademoiselle de Férias, je m'incline et je me retire. Jusque-là

je reste, tout prêt d'ailleurs, si vous essayez de me

fermer les portes de votre église, à me les faire ouvrir par

la justice de mon pays. -- Monsieur le curé, j'ai dit.

-- Monsieur, dit le curé, ce langage ne peut être sérieux.

-- Sérieux, monsieur le curé? Je ne serais pas plus sérieux

quand je serais sur mon lit de mort.

L'abbé Renaud était timide; mais il avait en lui un fonds de

dignité et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre

mesure.

-- Monsieur le comte, reprit-il avec fermeté, vous quitteriez,

j'en suis sûr, ce ton de raillerie et de bravade, si vous

vouliez bien vous souvenir qu'il ne s'adresse ici qu'à des

femmes et à des vieillards.

Raoul pâlit. -- Après un silence:

-- Vous avez raison, monsieur, dit-il. Recevez mes excuses.

Et se tournant vers miss O'Neil:

-- Puis-je avoir, mademoiselle, quelques minutes d'entretien

avec mademoiselle de Férias?

-- Non, monsieur.

Raoul leva légèrement les épaules:

Histoire de Sibylle · 第 17 / 22 段