J'ai redouté cet amour, parce que je voyais dans les yeux de
cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques...
Eh bien, maintenant je le veux à cause de cela! J'ai besoin
d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure...
Donc ce soir je fais ma cour à Clotilde,... dans deux mois je
l'enlève et je me bats avec son mari, que je tuerai... Le bruit
en arrivera, j'espère, jusqu'aux pieuses oreilles de
mademoiselle de Férias... Viens-tu avec moi?
-- Raoul, dit Gandrax avec une émotion singulière dans la voix,
si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas
cela!
-- Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment!
Louis! il est mal choisi,... tu perdrais tes arguments!... Je
souffre comme un damné... Et pourquoi? Pour avoir rêvé le ciel
du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,... pas un
mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay... ou de qui je
voudrai,... et il n'y a pas une raison au monde,... ni sur la
terre ni dans le ciel,... qui puisse m'en empêcher!
-- Il y en a une, j'espère, reprit Gandrax, et la voici: j'aime
madame de Val-Chesnay.
-- Toi! tu aimes,... tu l'aimes!
Raoul s'était arrêté devant lui, et il le regarda pendant une
minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:
-- Tu dis vrai. Voilà une raison,... la seule!... Aime-la donc;...
mais je te plains!
Gandrax ne répondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier,
tendit la main au comte, et le laissa seul.
TROISIEME PARTIE
I
RETOUR A FERIAS
Si l'on n'a pas oublié les anxiétés qui obsédaient Sibylle
quand elle prit place à la table de madame de Guy-Ferrand, on
aura compris avec quel intérêt et quel soulagement de coeur
elle avait suivi Raoul dans le développement de la thèse
spiritualiste où le mouvement de la conversation l'engagea.
Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de
mademoiselle de Férias, le sentiment religieux, un peu vague,
mais enthousiaste, dont les paroles du comte étaient
enflammées, devait être interprété comme l'expression
convaincue d'une âme croyante, qui tout au plus pouvait s'être
écartée de la piété pratique, mais qui s'y laisserait aisément
ramener. Dès ce moment, les alarmes de la jeune fille
s'étaient dissipées, et elle avait vu s'élever en plein azur
l'édifice de son amour heureux et de son heureux avenir. La
profession de foi blasphématoire qui, l'instant d'après, tomba
des lèvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre
éclatant dans la pureté la plus sereine du ciel. Ce seul mot
en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait
l'abîme qu'elle s'était juré de ne jamais franchir. Elle ne
put supporter la violence de ce choc, et elle défaillit.
Quand elle revint à elle dans le boudoir écarté où on l'avait
transportée, apercevant de son premier regard lucide tout son
bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour
jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme.
Demeurée seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit
simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses
principes d'épouser un homme étranger à toute croyance morale
et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlât plus d'un
mariage qui, à tout autre égard, lui eût convenu. Elle exprima
le désir d'aller dès le lendemain demander à la solitude de
Férias l'oubli de ses ennuis.
Rentrée à l'hôtel de Vergnes, elle eut à subir une réprimande
assez aigre de la part de son grand-père, qui prononça le mot
de bigoterie étroite et puérile, en ajoutant que ce sentiment
était du reste fort assorti à l'état de vieille fille auquel
mademoiselle de Férias se condamnait infailliblement par ses
ridicules prétentions.
Elle lui répondit avec calme et respect qu'elle préférait
l'état de vieille fille à celui de femme trompée et
malheureuse, et une déception de quelques jours au chagrin de
toute sa vie.
M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:
-- Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment!
voilà un galant homme reconnu qui a la bonté de ressentir pour
vous une passion insensée, et votre première idée est qu'il
vous trompera,... qu'il vous rendra malheureuse!... Mais cela est
gratuit et absurde!
Elle répliqua avec la même fermeté qu'une passion qui n'était
pas épurée par le sentiment moral et sanctifiée par la foi ne
pouvait être qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui
répugnait d'être l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait
pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de
Vergnes, un peu surpris et même secrètement déferré, répondit
avec plus de douceur:
-- Ma pauvre enfant, c'est très-bien; mais en ce cas il faut
épouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!
Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus
intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument
identifié sa vie avec celle de son élève: on peut dire qu'elle
avait partagé son amour pour M. de Chalys; elle partagea de
même les amertumes de sa déception. Effrayée du caractère
sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille,
elle l'engagea elle-même à quitter Paris dès le lendemain, et
elle employa une partie de la nuit à vaincre la résistance que
M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer à ce départ
précipité.
Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images,
toutes les visions, toutes les heures enchantées de son amour
mortellement atteint se représentaient à son cerveau avec une
lucidité et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait
pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de
jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Férias,
des premiers rêves de son coeur; elle en avait senti la flamme
secrète à travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il
avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant
que le vide et le néant. Dans la fièvre de sa pensée, la
personne et le caractère du comte de Chalys lui apparaissaient
sous un jour étrange, effrayant et même odieux: tant de
facultés brillantes, de dons élevés, se retournant en ennemis
contre leur source sacrée, révoltaient la piété de Sibylle;
avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes à
Raoul de ses instincts les plus innocents, et même de ses
vertus; les élans de sa mobile imagination d'artiste, ses
nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus
que les jeux d'une rhétorique dépravée et railleuse; elle
était tentée de croire que le comte avait mis dans sa conduite
vis-à-vis d'elle une inconcevable préméditation, se faisant un
divertissement ironique de jouer le rôle d'un esprit de
lumière pour lui montrer tout à coup sous ce masque radieux
les stigmates d'un esprit de ténèbres. -- La pire des
souffrances pour cette jeune fille habituée au triomphe de sa
forte volonté, et qui pour la première fois frémissait sous
l'étreinte de la passion, c'était de sentir que l'homme à qui
sa raison, sa foi et sa fierté prodiguaient ces anathèmes
demeurait le maître souverain de son coeur.
Elle partit dans le matinée du lendemain. Les adieux désolés
de sa grand'mère n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda
pendant tout le cours du voyage la même attitude froide et
concentrée. Elle fut rendue le même soir à Férias, où le
marquis et la marquise la virent arriver avec une émotion et
une surprise mêlées d'inquiétude. Elle leur dit en riant
qu'elle avait éprouvé un chagrin, une mésaventure, qui n'était
qu'un méchant tour de sa tête romanesque, et qu'elle venait
s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser,
quant à présent, d'un récit plus détaillé, dont elle laissait
le soin à miss O'Neil. Pendant qu'on apprêtait sa chambre à la
hâte, elle s'informa avec une sorte de gaieté fiévreuse des
choses et des gens qui composaient le petit monde familier de
Férias; puis, prétextant la fatigue, elle présenta froidement
son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.
L'altération des traits de Sibylle, son indifférence glacée,
son accent bizarre, avaient de plus en plus consterné M. et
madame de Férias. Restés seuls avec miss O'Neil, ils
l'interrogèrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre
Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que
c'était peu de chose, que ce n'était rien, elle fondit en
larmes, et les deux vieillards se mirent à pleurer avec elle.
Quand elle eut recouvré assez de calme pour leur conter les
brèves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le
courage qu'elle avait eu de se dérober à son bonheur au nom de
son jugement et de sa conscience, M. de Férias leva les yeux
au ciel:
-- Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prévu... Toujours son rêve
de perfection!... toujours le cygne!
Le lendemain, ils ne témoignèrent à Sibylle la part qu'ils
prenaient à ses ennuis que par un redoublement de caresses et
d'attentions. Elle parut leur savoir gré de leur réserve, et
ne fit elle-même aucune allusion à la cause de sa tristesse.
Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des
symptômes qui alarmaient M. de Férias. C'était le plus souvent
une indifférence morne que rompaient par intervalles des
efforts de gaieté pénibles. Sibylle s'étonnait elle-même de
revoir d'un oeil sec des lieux et des scènes dont le moindre
détail, pendant son séjour à Paris, attendrissait son
souvenir. Son regard, absorbé par sa vision intérieure,
n'attachait aucun sens aux objets du monde réel; le bruit de
ses pas et le son de sa voix retentissaient singulièrement à
son oreille, comme si elle se fût trouvée seule dans
l'immensité d'une cathédrale, ou comme si elle eût été seule
vivante au milieu d'un peuple frappé d'enchantement. Ce
développement excessif de la vie individuelle, qui caractérise
les grandes affections de l'âme, ne saurait être soutenu
longtemps par une organisation humaine sans en briser les
ressorts. M. de Férias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle
pleure!" disait-il à la marquise; mais c'était en vain que
l'on essayait de tous les expédients qui paraissaient les plus
propres à éveiller sa sensibilité. Elle se laissa promener
avec une distraction insouciante à travers les sites qu'elle
avait le plus aimés; les jardins et les serres de Férias, les
bois si chers à son enfance, la falaise qui avait été le
théâtre de sa résurrection à la foi, le cimetière même, et les
deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris à lire,
rien ne put lui arracher un signe d'émotion. Quelques jours
après son arrivée, on la conduisit au presbytère, où l'abbé
Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les
embrassements attendris du vieux prêtre laissèrent à Sibylle
sa froideur impassible.
La marquise de Férias avait eu dans la matinée même de ce jour
une idée bizarre. Par son ordre, un domestique était allé
secrètement trouver Jacques Féray dans la hutte solitaire qui
lui servait d'habitation sur une falaise éloignée, avec
mission de lui apprendre le retour de Sibylle au château.
Sibylle, à la vérité, paraissait se souvenir très-légèrement
de Jacques Féray, dont elle avait à peine demandé des
nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de
grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien
négliger. Jacques Féray cependant reçut le message de madame
de Férias avec une profonde incrédulité; le domestique qui en
était porteur n'échappa même que par une prompte retraite aux
violents procédés dont le fou menaçait de payer son ambassade.
La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le
départ de Sibylle, c'était une espièglerie familière aux
mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la
jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement
fanatique. Il avait été dupe vingt fois de ce mensonge, et,
quoique convaincu dès longtemps que ces avis officieux étaient
des piéges tendus à sa candeur, il ne manquait jamais d'aller
chercher au château la certitude de sa déception. Il suivit ce
jour-là, dans le dédale embrouillé de sa cervelle, la série
ordinaire de ses réflexions, et tout en se disant qu'on
mentait assurément, que mademoiselle n'était pas revenue, que
c'était une chose impossible et insensée, il s'achemina vers
Férias à travers les bois, en cueillant des primevères, des
pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un énorme
bouquet. La famille de Férias revenait en voiture de son
excursion au presbytère, quand la marquise aperçut le fou
Féray qui sautait du talus d'un fossé sur la chaussée.
-- Je vous en prie, mon enfant, dit-elle à Sibylle, ne vous
montrez pas!
Puis, passant la tête par la portière, elle fit arrêter la
voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha à pas lents, son
bouquet à la main, en se penchant à droite et à gauche, comme
pour essayer de percer à travers le vitrage de la voiture où
miroitait le soleil. -- Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques?
dit la marquise.
Il la regarda sans répondre, en secouant la tête tristement,
comme pour dire: Non,... n'est-ce pas?... ce n'est pas vrai?... Il
était arrivé cependant à deux pas de la portière, et quoique
Sibylle se tînt toujours cachée, un instinct singulier parut
subitement lui révéler sa présence: une sorte de grelottement
agita ses lambeaux de vêtements, et son visage, tendu vers la
portière, se décomposa.
-- Regardez-le, dit la marquise à Sibylle.
La jeune fille se montra alors, et le salua de la tête en
souriant. Jacques Féray, à cette apparition, avait ouvert
soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui
manqua. Il fit le geste de présenter son bouquet à Sibylle; le
bouquet échappa de sa main. Il tomba lui-même affaissé sur ses
genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachés sur
Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des
larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient
sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la
poussière de la route.
Ce spectacle, cette scène imprévue, saisirent brusquement
Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnât le bouquet.
-- Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de
sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs.
Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tête dans les
fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une
main son coeur, qui soulevait sa poitrine.
Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de
ses traits se détendit, et dès ce moment elle reprit dans ses
relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage
la grâce affectueuse de son naturel, tempérée cependant par
une teinte de gravité plus marquée qu'autrefois. Elle se mit
alors à rechercher chaque jour tous les souvenirs de son
enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces pèlerinages ne
fussent point sans de secrètes amertumes, ils n'étaient pas
non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse
du héros grec, sert à guérir les blessures qu'elle a faites.
Ceux qui en sont doués à un degré puissant connaissent de plus
grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que
le vulgaire. La solitude de Férias, la régularité claustrale
de la vie de famille, la mélancolie qui réside dans les bois
profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystérieux
et solennel de l'Océan, tout respirait autour d'elle une sorte
de sympathie austère qui lui charmait peu à peu sa tristesse
en la lui poétisant.
La vraie source de ses consolations toutefois était plus haut.
Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua
point: elle le trouva fidèle comme il l'avait trouvée. Pour
ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y
a point de désespoir. Quelques déceptions qu'ils rencontrent
dans ce rêve de bonheur que poursuit tout être humain, leur
rêve en effet n'est jamais qu'ajourné; ce que la terre leur
refuse, le ciel le leur promet toujours. -- Mademoiselle de
Férias ne s'abusait point sur la portée de l'épreuve qu'elle
venait de traverser: elle avait appris dans sa courte
expérience à juger le monde, son temps, et surtout elle-même;
elle savait désormais à quelle hauteur son coeur était placé,
et elle n'espérait pas trouver deux fois sur son chemin un
homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les égarements de
Raoul, elle rendait justice à l'éclat de ses dons, à l'ampleur
de son intelligence, à la puissance rare de sa personnalité:
il l'avait profondément séduite. Elle comprenait que ce triste
amour, où s'étaient incarnées pour si peu de temps, mais si
pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de
son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie.
En renonçant à Raoul, c'était donc à toute sa destinée de
femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut
pas trop de sa foi fervente, de sa piété redoublée, de ses
espérances éternelles, de Dieu tout entier pour remplir le
désert infini qu'elle voyait alors s'étendre devant sa
jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque
jour ses larmes plus faciles et moins amères, son âme plus
ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses
l'avertissaient que ses prières étaient entendues et son
sacrifice accepté.
Violemment tentée d'abord par l'idée du cloître, elle l'avait
bientôt repoussée, ne voulant pas désespérer le coeur de ses
vieux parents, sous prétexte de soulager le sien; mais, en
restant dans le monde, elle imprima à sa vie un caractère
religieux et même un peu mystique, où l'on retrouvait le tour
romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour à miss
O'Neil avec une sorte d'enjouement mélancolique qui devenait
peu à peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir
son roman, elle aurait sa légende; si elle n'avait pu vivre
heureuse, elle tâcherait de mourir sainte: elle lèguerait un
jour le domaine de ses pères à quelque communauté dont elle
serait la fondatrice, peut-être la patronne; son ombre
reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les
jeunes novices vêtues de blanc.
Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abbé
Renaud l'apprentissage de la charité dans ses détails les plus
sévères: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et
même les mourants. C'était un spectacle étrange que celui de
cette jeune fille apparaissant dans tout l'éclat de sa beauté,
rehaussée par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu
de ces scènes de détresse et de mort; car mademoiselle de
Férias, par une secrète faiblesse qui faisait sourire son
grand-père, conservait dans ses travaux évangéliques un soin
de sa personne, un appareil et un cérémonial qui sentaient à
la fois la femme du monde et la femme de race. -- Un jour,
comme elle revenait à cheval d'une de ses excursions de
charité, suivie à trente pas par un grand domestique à cheveux
gris, M. de Férias, admirant sous le soleil du matin la mise
élégante et coquette de sa petite-fille, sa grâce souple et
fière, sa majesté charmante:
-- Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, à qui en avez-vous donc?
Voulez-vous faire tourner la tête aux pauvres ou à moi?... Et
l'humilité, qu'en faisons-nous, ma chérie?
Elle ne put elle-même s'empêcher de sourire, et quand son
grand-père l'eut reçue dans ses bras:
-- C'est vrai, dit-elle, c'est mon côté faible, je le sens
bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!... Quand je me
vois passer en cet équipage dans l'eau de votre étang ou dans
les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse
distinguée, malheureuse et intéressante. Cela m'est doux!...
M. de Férias se prêtait d'ailleurs avec une complaisance
empressée à toutes les fantaisies que suggérait à Sibylle la
ferveur croissante de sa piété. Il la laissait puiser à
pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter à ce prix
le repos de cette chère existence. Quoique ennemi du bruit et
du désordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de
mendiants, d'infirmes et de pèlerins de toute nature que la
renommée bienfaisante de Sibylle attirait à Férias de dix
lieues à la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle
faisait de son château une cour des miracles.
Il ne mit pas moins d'obligeance à seconder les plans que
Sibylle ne cessait de méditer en concile avec le curé et miss
O'Neil pour la restauration extérieure et la décoration
intérieure de l'église de Férias. Le goût le plus pur présida
du reste à ces embellissements, qui tournaient à la dignité du
culte. Rien ne saurait donner une idée de l'allégresse
profonde avec laquelle le vieux curé voyait se transfigurer,
comme par miracle, cette petite église, qui était sa maison,
sa patrie et son univers tout entier. La première fois qu'il
monta dans la chaire en chêne sculpté qui avait remplacé
l'espèce de cuve où il avait coutume de prêcher, et lorsqu'il
aperçut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son
église, les beaux tableaux de station qui ornaient les
piliers, le lustre gothique qui pendait de la voûte, les
boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que
de magnifiques vitraux peints répandaient sur ce solennel
ensemble, il eut un éblouissement, et il fondit en larmes
devant son troupeau stupéfait.
-- Je me suis cru, dit-il ensuite, à Saint-Pierre de Rome.
Sibylle lui ménageait d'autres sujets de ravissement. Quatre
forts chevaux attelés à un lourd camion vinrent déposer un
matin à l'entrée du presbytère une énorme caisse qui contenait
un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux
dimensions des plus modestes églises. L'abbé Renaud, hors de
lui, se dépouilla aussitôt de sa soutane, et on le vit tout le
jour procéder lui-même au déballage de son orgue. L'instrument
fut installé dans la partie supérieure de la nef, et le
dimanche suivant, après quelques répétitions mystérieuses,
mademoiselle de Férias vint s'asseoir toute rougissante devant
le clavier, et prodigua à l'humble assistance visiblement
attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit
l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction.
Ce fut dans le pays une joie mêlée de reconnaissance. Quand
les sons inspirés de l'orgue s'élevaient vers la voûte de la
petite église avec la fumée des encensoirs et qu'on
entrevoyait la tête pure et grave de la jeune patricienne à
travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les âmes les plus
rudes s'ouvraient à un vague sentiment de consolation, de
beauté et de douceur célestes.
Mademoiselle de Férias s'avisa vers le même temps d'une autre
imagination qui devait avoir d'étrangers suites. S'attachant
de plus en plus à son oeuvre, dont elle était loin de
s'exagérer le mérite religieux et qui n'était à ses yeux
qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'idée de
faire peindre à fresque les voûtes et les murs de son église
paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement à son grand-père
cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit à rire.
-- Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;... mais
il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans
mon parc... Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques... Vous
accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs?
-- Ce n'est pas tout à fait assez, dit Sibylle.
-- Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car
encore faut-il garder quelque chose pour le pavé en mosaïque
que je vois poindre à l'horizon.
Depuis son retour à Férias, Sibylle entretenait une
correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui
lui était demeurée ardemment dévouée. Le nom du comte de
Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette
réserve, une confiance absolue régnait entre elles, et Blanche
mettait un empressement tendre à s'acquitter de tous les
petits messages de son amie. Sibylle, dès qu'elle eut conquis
ses huit mille francs, se hâta donc d'écrire à la duchesse,
elle l'informa de ses projets, lui fit une description
métrique de son église, et la pria de lui découvrir quelque
jeune artiste qui n'eût encore d'autre richesse que celle du
talent, et à qui l'allocation fixée par M. de Férias pût
paraître une bonne fortune.