-- Je vais lui dire que je l'aime... Et pardieu! je l'aimerai!...

J'ai redouté cet amour, parce que je voyais dans les yeux de

cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques...

Eh bien, maintenant je le veux à cause de cela! J'ai besoin

d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure...

Donc ce soir je fais ma cour à Clotilde,... dans deux mois je

l'enlève et je me bats avec son mari, que je tuerai... Le bruit

en arrivera, j'espère, jusqu'aux pieuses oreilles de

mademoiselle de Férias... Viens-tu avec moi?

-- Raoul, dit Gandrax avec une émotion singulière dans la voix,

si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas

cela!

-- Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment!

Louis! il est mal choisi,... tu perdrais tes arguments!... Je

souffre comme un damné... Et pourquoi? Pour avoir rêvé le ciel

du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,... pas un

mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay... ou de qui je

voudrai,... et il n'y a pas une raison au monde,... ni sur la

terre ni dans le ciel,... qui puisse m'en empêcher!

-- Il y en a une, j'espère, reprit Gandrax, et la voici: j'aime

madame de Val-Chesnay.

-- Toi! tu aimes,... tu l'aimes!

Raoul s'était arrêté devant lui, et il le regarda pendant une

minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:

-- Tu dis vrai. Voilà une raison,... la seule!... Aime-la donc;...

mais je te plains!

Gandrax ne répondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier,

tendit la main au comte, et le laissa seul.

TROISIEME PARTIE

I

RETOUR A FERIAS

Si l'on n'a pas oublié les anxiétés qui obsédaient Sibylle

quand elle prit place à la table de madame de Guy-Ferrand, on

aura compris avec quel intérêt et quel soulagement de coeur

elle avait suivi Raoul dans le développement de la thèse

spiritualiste où le mouvement de la conversation l'engagea.

Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de

mademoiselle de Férias, le sentiment religieux, un peu vague,

mais enthousiaste, dont les paroles du comte étaient

enflammées, devait être interprété comme l'expression

convaincue d'une âme croyante, qui tout au plus pouvait s'être

écartée de la piété pratique, mais qui s'y laisserait aisément

ramener. Dès ce moment, les alarmes de la jeune fille

s'étaient dissipées, et elle avait vu s'élever en plein azur

l'édifice de son amour heureux et de son heureux avenir. La

profession de foi blasphématoire qui, l'instant d'après, tomba

des lèvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre

éclatant dans la pureté la plus sereine du ciel. Ce seul mot

en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait

l'abîme qu'elle s'était juré de ne jamais franchir. Elle ne

put supporter la violence de ce choc, et elle défaillit.

Quand elle revint à elle dans le boudoir écarté où on l'avait

transportée, apercevant de son premier regard lucide tout son

bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour

jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme.

Demeurée seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit

simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses

principes d'épouser un homme étranger à toute croyance morale

et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlât plus d'un

mariage qui, à tout autre égard, lui eût convenu. Elle exprima

le désir d'aller dès le lendemain demander à la solitude de

Férias l'oubli de ses ennuis.

Rentrée à l'hôtel de Vergnes, elle eut à subir une réprimande

assez aigre de la part de son grand-père, qui prononça le mot

de bigoterie étroite et puérile, en ajoutant que ce sentiment

était du reste fort assorti à l'état de vieille fille auquel

mademoiselle de Férias se condamnait infailliblement par ses

ridicules prétentions.

Elle lui répondit avec calme et respect qu'elle préférait

l'état de vieille fille à celui de femme trompée et

malheureuse, et une déception de quelques jours au chagrin de

toute sa vie.

M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:

-- Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment!

voilà un galant homme reconnu qui a la bonté de ressentir pour

vous une passion insensée, et votre première idée est qu'il

vous trompera,... qu'il vous rendra malheureuse!... Mais cela est

gratuit et absurde!

Elle répliqua avec la même fermeté qu'une passion qui n'était

pas épurée par le sentiment moral et sanctifiée par la foi ne

pouvait être qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui

répugnait d'être l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait

pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de

Vergnes, un peu surpris et même secrètement déferré, répondit

avec plus de douceur:

-- Ma pauvre enfant, c'est très-bien; mais en ce cas il faut

épouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!

Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus

intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument

identifié sa vie avec celle de son élève: on peut dire qu'elle

avait partagé son amour pour M. de Chalys; elle partagea de

même les amertumes de sa déception. Effrayée du caractère

sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille,

elle l'engagea elle-même à quitter Paris dès le lendemain, et

elle employa une partie de la nuit à vaincre la résistance que

M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer à ce départ

précipité.

Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images,

toutes les visions, toutes les heures enchantées de son amour

mortellement atteint se représentaient à son cerveau avec une

lucidité et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait

pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de

jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Férias,

des premiers rêves de son coeur; elle en avait senti la flamme

secrète à travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il

avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant

que le vide et le néant. Dans la fièvre de sa pensée, la

personne et le caractère du comte de Chalys lui apparaissaient

sous un jour étrange, effrayant et même odieux: tant de

facultés brillantes, de dons élevés, se retournant en ennemis

contre leur source sacrée, révoltaient la piété de Sibylle;

avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes à

Raoul de ses instincts les plus innocents, et même de ses

vertus; les élans de sa mobile imagination d'artiste, ses

nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus

que les jeux d'une rhétorique dépravée et railleuse; elle

était tentée de croire que le comte avait mis dans sa conduite

vis-à-vis d'elle une inconcevable préméditation, se faisant un

divertissement ironique de jouer le rôle d'un esprit de

lumière pour lui montrer tout à coup sous ce masque radieux

les stigmates d'un esprit de ténèbres. -- La pire des

souffrances pour cette jeune fille habituée au triomphe de sa

forte volonté, et qui pour la première fois frémissait sous

l'étreinte de la passion, c'était de sentir que l'homme à qui

sa raison, sa foi et sa fierté prodiguaient ces anathèmes

demeurait le maître souverain de son coeur.

Elle partit dans le matinée du lendemain. Les adieux désolés

de sa grand'mère n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda

pendant tout le cours du voyage la même attitude froide et

concentrée. Elle fut rendue le même soir à Férias, où le

marquis et la marquise la virent arriver avec une émotion et

une surprise mêlées d'inquiétude. Elle leur dit en riant

qu'elle avait éprouvé un chagrin, une mésaventure, qui n'était

qu'un méchant tour de sa tête romanesque, et qu'elle venait

s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser,

quant à présent, d'un récit plus détaillé, dont elle laissait

le soin à miss O'Neil. Pendant qu'on apprêtait sa chambre à la

hâte, elle s'informa avec une sorte de gaieté fiévreuse des

choses et des gens qui composaient le petit monde familier de

Férias; puis, prétextant la fatigue, elle présenta froidement

son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.

L'altération des traits de Sibylle, son indifférence glacée,

son accent bizarre, avaient de plus en plus consterné M. et

madame de Férias. Restés seuls avec miss O'Neil, ils

l'interrogèrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre

Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que

c'était peu de chose, que ce n'était rien, elle fondit en

larmes, et les deux vieillards se mirent à pleurer avec elle.

Quand elle eut recouvré assez de calme pour leur conter les

brèves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le

courage qu'elle avait eu de se dérober à son bonheur au nom de

son jugement et de sa conscience, M. de Férias leva les yeux

au ciel:

-- Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prévu... Toujours son rêve

de perfection!... toujours le cygne!

Le lendemain, ils ne témoignèrent à Sibylle la part qu'ils

prenaient à ses ennuis que par un redoublement de caresses et

d'attentions. Elle parut leur savoir gré de leur réserve, et

ne fit elle-même aucune allusion à la cause de sa tristesse.

Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des

symptômes qui alarmaient M. de Férias. C'était le plus souvent

une indifférence morne que rompaient par intervalles des

efforts de gaieté pénibles. Sibylle s'étonnait elle-même de

revoir d'un oeil sec des lieux et des scènes dont le moindre

détail, pendant son séjour à Paris, attendrissait son

souvenir. Son regard, absorbé par sa vision intérieure,

n'attachait aucun sens aux objets du monde réel; le bruit de

ses pas et le son de sa voix retentissaient singulièrement à

son oreille, comme si elle se fût trouvée seule dans

l'immensité d'une cathédrale, ou comme si elle eût été seule

vivante au milieu d'un peuple frappé d'enchantement. Ce

développement excessif de la vie individuelle, qui caractérise

les grandes affections de l'âme, ne saurait être soutenu

longtemps par une organisation humaine sans en briser les

ressorts. M. de Férias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle

pleure!" disait-il à la marquise; mais c'était en vain que

l'on essayait de tous les expédients qui paraissaient les plus

propres à éveiller sa sensibilité. Elle se laissa promener

avec une distraction insouciante à travers les sites qu'elle

avait le plus aimés; les jardins et les serres de Férias, les

bois si chers à son enfance, la falaise qui avait été le

théâtre de sa résurrection à la foi, le cimetière même, et les

deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris à lire,

rien ne put lui arracher un signe d'émotion. Quelques jours

après son arrivée, on la conduisit au presbytère, où l'abbé

Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les

embrassements attendris du vieux prêtre laissèrent à Sibylle

sa froideur impassible.

La marquise de Férias avait eu dans la matinée même de ce jour

une idée bizarre. Par son ordre, un domestique était allé

secrètement trouver Jacques Féray dans la hutte solitaire qui

lui servait d'habitation sur une falaise éloignée, avec

mission de lui apprendre le retour de Sibylle au château.

Sibylle, à la vérité, paraissait se souvenir très-légèrement

de Jacques Féray, dont elle avait à peine demandé des

nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de

grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien

négliger. Jacques Féray cependant reçut le message de madame

de Férias avec une profonde incrédulité; le domestique qui en

était porteur n'échappa même que par une prompte retraite aux

violents procédés dont le fou menaçait de payer son ambassade.

La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le

départ de Sibylle, c'était une espièglerie familière aux

mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la

jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement

fanatique. Il avait été dupe vingt fois de ce mensonge, et,

quoique convaincu dès longtemps que ces avis officieux étaient

des piéges tendus à sa candeur, il ne manquait jamais d'aller

chercher au château la certitude de sa déception. Il suivit ce

jour-là, dans le dédale embrouillé de sa cervelle, la série

ordinaire de ses réflexions, et tout en se disant qu'on

mentait assurément, que mademoiselle n'était pas revenue, que

c'était une chose impossible et insensée, il s'achemina vers

Férias à travers les bois, en cueillant des primevères, des

pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un énorme

bouquet. La famille de Férias revenait en voiture de son

excursion au presbytère, quand la marquise aperçut le fou

Féray qui sautait du talus d'un fossé sur la chaussée.

-- Je vous en prie, mon enfant, dit-elle à Sibylle, ne vous

montrez pas!

Puis, passant la tête par la portière, elle fit arrêter la

voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha à pas lents, son

bouquet à la main, en se penchant à droite et à gauche, comme

pour essayer de percer à travers le vitrage de la voiture où

miroitait le soleil. -- Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques?

dit la marquise.

Il la regarda sans répondre, en secouant la tête tristement,

comme pour dire: Non,... n'est-ce pas?... ce n'est pas vrai?... Il

était arrivé cependant à deux pas de la portière, et quoique

Sibylle se tînt toujours cachée, un instinct singulier parut

subitement lui révéler sa présence: une sorte de grelottement

agita ses lambeaux de vêtements, et son visage, tendu vers la

portière, se décomposa.

-- Regardez-le, dit la marquise à Sibylle.

La jeune fille se montra alors, et le salua de la tête en

souriant. Jacques Féray, à cette apparition, avait ouvert

soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui

manqua. Il fit le geste de présenter son bouquet à Sibylle; le

bouquet échappa de sa main. Il tomba lui-même affaissé sur ses

genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachés sur

Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des

larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient

sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la

poussière de la route.

Ce spectacle, cette scène imprévue, saisirent brusquement

Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnât le bouquet.

-- Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de

sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs.

Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tête dans les

fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une

main son coeur, qui soulevait sa poitrine.

Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de

ses traits se détendit, et dès ce moment elle reprit dans ses

relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage

la grâce affectueuse de son naturel, tempérée cependant par

une teinte de gravité plus marquée qu'autrefois. Elle se mit

alors à rechercher chaque jour tous les souvenirs de son

enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces pèlerinages ne

fussent point sans de secrètes amertumes, ils n'étaient pas

non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse

du héros grec, sert à guérir les blessures qu'elle a faites.

Ceux qui en sont doués à un degré puissant connaissent de plus

grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que

le vulgaire. La solitude de Férias, la régularité claustrale

de la vie de famille, la mélancolie qui réside dans les bois

profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystérieux

et solennel de l'Océan, tout respirait autour d'elle une sorte

de sympathie austère qui lui charmait peu à peu sa tristesse

en la lui poétisant.

La vraie source de ses consolations toutefois était plus haut.

Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua

point: elle le trouva fidèle comme il l'avait trouvée. Pour

ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y

a point de désespoir. Quelques déceptions qu'ils rencontrent

dans ce rêve de bonheur que poursuit tout être humain, leur

rêve en effet n'est jamais qu'ajourné; ce que la terre leur

refuse, le ciel le leur promet toujours. -- Mademoiselle de

Férias ne s'abusait point sur la portée de l'épreuve qu'elle

venait de traverser: elle avait appris dans sa courte

expérience à juger le monde, son temps, et surtout elle-même;

elle savait désormais à quelle hauteur son coeur était placé,

et elle n'espérait pas trouver deux fois sur son chemin un

homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les égarements de

Raoul, elle rendait justice à l'éclat de ses dons, à l'ampleur

de son intelligence, à la puissance rare de sa personnalité:

il l'avait profondément séduite. Elle comprenait que ce triste

amour, où s'étaient incarnées pour si peu de temps, mais si

pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de

son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie.

En renonçant à Raoul, c'était donc à toute sa destinée de

femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut

pas trop de sa foi fervente, de sa piété redoublée, de ses

espérances éternelles, de Dieu tout entier pour remplir le

désert infini qu'elle voyait alors s'étendre devant sa

jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque

jour ses larmes plus faciles et moins amères, son âme plus

ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses

l'avertissaient que ses prières étaient entendues et son

sacrifice accepté.

Violemment tentée d'abord par l'idée du cloître, elle l'avait

bientôt repoussée, ne voulant pas désespérer le coeur de ses

vieux parents, sous prétexte de soulager le sien; mais, en

restant dans le monde, elle imprima à sa vie un caractère

religieux et même un peu mystique, où l'on retrouvait le tour

romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour à miss

O'Neil avec une sorte d'enjouement mélancolique qui devenait

peu à peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir

son roman, elle aurait sa légende; si elle n'avait pu vivre

heureuse, elle tâcherait de mourir sainte: elle lèguerait un

jour le domaine de ses pères à quelque communauté dont elle

serait la fondatrice, peut-être la patronne; son ombre

reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les

jeunes novices vêtues de blanc.

Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abbé

Renaud l'apprentissage de la charité dans ses détails les plus

sévères: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et

même les mourants. C'était un spectacle étrange que celui de

cette jeune fille apparaissant dans tout l'éclat de sa beauté,

rehaussée par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu

de ces scènes de détresse et de mort; car mademoiselle de

Férias, par une secrète faiblesse qui faisait sourire son

grand-père, conservait dans ses travaux évangéliques un soin

de sa personne, un appareil et un cérémonial qui sentaient à

la fois la femme du monde et la femme de race. -- Un jour,

comme elle revenait à cheval d'une de ses excursions de

charité, suivie à trente pas par un grand domestique à cheveux

gris, M. de Férias, admirant sous le soleil du matin la mise

élégante et coquette de sa petite-fille, sa grâce souple et

fière, sa majesté charmante:

-- Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, à qui en avez-vous donc?

Voulez-vous faire tourner la tête aux pauvres ou à moi?... Et

l'humilité, qu'en faisons-nous, ma chérie?

Elle ne put elle-même s'empêcher de sourire, et quand son

grand-père l'eut reçue dans ses bras:

-- C'est vrai, dit-elle, c'est mon côté faible, je le sens

bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!... Quand je me

vois passer en cet équipage dans l'eau de votre étang ou dans

les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse

distinguée, malheureuse et intéressante. Cela m'est doux!...

M. de Férias se prêtait d'ailleurs avec une complaisance

empressée à toutes les fantaisies que suggérait à Sibylle la

ferveur croissante de sa piété. Il la laissait puiser à

pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter à ce prix

le repos de cette chère existence. Quoique ennemi du bruit et

du désordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de

mendiants, d'infirmes et de pèlerins de toute nature que la

renommée bienfaisante de Sibylle attirait à Férias de dix

lieues à la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle

faisait de son château une cour des miracles.

Il ne mit pas moins d'obligeance à seconder les plans que

Sibylle ne cessait de méditer en concile avec le curé et miss

O'Neil pour la restauration extérieure et la décoration

intérieure de l'église de Férias. Le goût le plus pur présida

du reste à ces embellissements, qui tournaient à la dignité du

culte. Rien ne saurait donner une idée de l'allégresse

profonde avec laquelle le vieux curé voyait se transfigurer,

comme par miracle, cette petite église, qui était sa maison,

sa patrie et son univers tout entier. La première fois qu'il

monta dans la chaire en chêne sculpté qui avait remplacé

l'espèce de cuve où il avait coutume de prêcher, et lorsqu'il

aperçut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son

église, les beaux tableaux de station qui ornaient les

piliers, le lustre gothique qui pendait de la voûte, les

boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que

de magnifiques vitraux peints répandaient sur ce solennel

ensemble, il eut un éblouissement, et il fondit en larmes

devant son troupeau stupéfait.

-- Je me suis cru, dit-il ensuite, à Saint-Pierre de Rome.

Sibylle lui ménageait d'autres sujets de ravissement. Quatre

forts chevaux attelés à un lourd camion vinrent déposer un

matin à l'entrée du presbytère une énorme caisse qui contenait

un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux

dimensions des plus modestes églises. L'abbé Renaud, hors de

lui, se dépouilla aussitôt de sa soutane, et on le vit tout le

jour procéder lui-même au déballage de son orgue. L'instrument

fut installé dans la partie supérieure de la nef, et le

dimanche suivant, après quelques répétitions mystérieuses,

mademoiselle de Férias vint s'asseoir toute rougissante devant

le clavier, et prodigua à l'humble assistance visiblement

attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit

l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction.

Ce fut dans le pays une joie mêlée de reconnaissance. Quand

les sons inspirés de l'orgue s'élevaient vers la voûte de la

petite église avec la fumée des encensoirs et qu'on

entrevoyait la tête pure et grave de la jeune patricienne à

travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les âmes les plus

rudes s'ouvraient à un vague sentiment de consolation, de

beauté et de douceur célestes.

Mademoiselle de Férias s'avisa vers le même temps d'une autre

imagination qui devait avoir d'étrangers suites. S'attachant

de plus en plus à son oeuvre, dont elle était loin de

s'exagérer le mérite religieux et qui n'était à ses yeux

qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'idée de

faire peindre à fresque les voûtes et les murs de son église

paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement à son grand-père

cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit à rire.

-- Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;... mais

il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans

mon parc... Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques... Vous

accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs?

-- Ce n'est pas tout à fait assez, dit Sibylle.

-- Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car

encore faut-il garder quelque chose pour le pavé en mosaïque

que je vois poindre à l'horizon.

Depuis son retour à Férias, Sibylle entretenait une

correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui

lui était demeurée ardemment dévouée. Le nom du comte de

Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette

réserve, une confiance absolue régnait entre elles, et Blanche

mettait un empressement tendre à s'acquitter de tous les

petits messages de son amie. Sibylle, dès qu'elle eut conquis

ses huit mille francs, se hâta donc d'écrire à la duchesse,

elle l'informa de ses projets, lui fit une description

métrique de son église, et la pria de lui découvrir quelque

jeune artiste qui n'eût encore d'autre richesse que celle du

talent, et à qui l'allocation fixée par M. de Férias pût

paraître une bonne fortune.

Histoire de Sibylle · 第 16 / 22 段