Il alla en effet dîner à son cercle, ce qui n'était pas la

partie la plus difficile du programme qu'il se proposait. Le

soir, il joua furieusement contre sa coutume, et perdit une

grosse somme. Le lendemain, après une journée qui lui parut

éternelle, il se rappela fort à point que madame de Vergnes

avait une loge à l'Opéra ce jour-là, et il se rendit à ce

théâtre. Son premier regard, comme il entrait dans la salle,

rencontra les yeux de Sibylle, qui erraient sur l'orchestre

avec inquiétude, et qui se détournèrent vivement en

l'apercevant. Il reprit un peu de goût à la vie. On donnait

_les Huguenots_. Il eut la patience d'attendre la fin du

troisième acte avant de se présenter dans la loge de madame de

Vergnes, qui s'y trouvait seule avec sa petite-fille.

Mademoiselle de Férias lui tendit le bout de son gant blanc

avec une familiarité sérieuse qui le toucha. Elle prit

cependant peu de part à l'entretien: elle portait de temps à

autre sa lorgnette à ses yeux, regardait dans l'espace, et se

replaçait ensuite dans sa gracieuse immobilité; mais quand il

se leva vers la fin de l'entr'acte, elle se retourna tout à

coup comme étonnée:

-- Vous ne restez pas? dit-elle.

Et il resta.

Le quatrième acte des _Huguenots_ commençait. Quoique M. de

Chalys sût par coeur les moindres notes de cette puissante page

lyrique, la plus belle peut-être qui ait jamais ravi des

oreilles humaines, il crut l'entendre alors pour la première

fois. Les accents redoutables ou passionnés du poëme, arrivant

pour ainsi dire à son âme à travers une autre âme profondément

sympathique, lui semblaient chargés d'une saveur nouvelle et

inconnue. Assis derrière le fauteuil de Sibylle, il s'enivrait

jusqu'à l'extase des parfums mystérieux qu'on respire dans

l'atmosphère prochaine d'une créature adorée. Il croyait voir

passer dans les boucles qui s'échappaient du peigne de la

jeune fille, dans le feuillage tremblant de sa coiffure et sur

le marbre rose de ses épaules, des frissons, des souffles, des

ondulations de volupté ou de terreur. Quoique aucune parole ne

fût venue démentir les doutes qui le tourmentaient depuis la

veille, tous ces doutes avaient cessé: il sentait alors avec

une certitude étrange qu'il était aimé, et que toute cette

musique divine, toutes les voix de la scène et toutes les

harmonies de l'orchestre n'étaient plus, pour Sibylle comme

pour lui, qu'un hymne d'amour que se chantaient leurs deux

coeurs. Il fut donc plus charmé que surpris quand, vers la fin

de l'acte, au moment où les deux amants du drame bercent leurs

angoisses dans une mélodie céleste, mademoiselle de Férias se

tourna tout à coup, lui montra son oeil rayonnant sous un voile

humide, et lui dit avec une expression presque tendre:

-- Vous êtes heureux, n'est-ce pas?

-- De toute mon âme, mademoiselle! répondit-il.

Et il mit dans cette parole et dans son regard un tel accent

que mademoiselle de Férias s'empressa de reporter ses beaux

yeux sur le Raoul du temps de Charles IX.

L'acte fini, M. de Chalys prit congé et alla s'enfermer chez

lui pour méditer délicieusement sur les impressions de cette

soirée. Ces impressions favorables lui furent à demi

confirmées les jours suivants par quelques petits billets que

sa cousine Blanche, animée de toute l'ardeur des néophytes,

lui décochait de temps à autre comme des aiguillons enflammés.

Il s'arracha plus d'une fois au portrait de Sibylle pour aller

demander à la jeune duchesse l'explication de certaines

phrases dont les sous-entendus compliqués lui mettaient le

cerveau à l'envers. Il lui arriva de rencontrer Sibylle dans

une de ces visites, et l'attitude de la jeune fille, son

regard prévenant et timide, sa fierté comme alanguie, lui

parlèrent avec plus de douceur et de clarté que les billets

malicieusement énigmatiques de la duchesse.

Madame de Vergnes, chez laquelle il ne manqua pas de se

présenter le mardi suivant, lui annonça pour le lendemain sa

visite et celle de sa petite-fille. Dans la matinée de ce

lendemain, l'atelier de Raoul fut empli de fleurs précieuses

et d'arbustes à grande feuilles équatoriales qu'il disposa

lui-même avec un goût d'artiste et une sollicitude d'enfant.

Cet appareil, qui sentait déjà les fêtes de l'hymen, ne laissa

pas d'enchanter secrètement madame de Vergnes et de troubler

visiblement Sibylle, lorsqu'elles pénétrèrent dans ce temple

parfumé. Le comte fit les honneurs de son sanctuaire avec la

grâce élégante qui lui était propre et la bonhomie d'un homme

de talent. Il regardait d'un oeil ému mademoiselle de Férias

errant dans les dédales de verdure comme une muse dans des

bosquets sacrés. Elle aperçut tout à coup l'ébauche magnifique

de son portrait, qui semblait nichée dans une chapelle de

fleurs, et elle rougit. Raoul obtint qu'elle lui accorderait

quelques séances pour l'achever. On visita ensuite le jardin

de l'hôtel. La journée se trouvait être radieuse, et M. de

Chalys, qui n'ignorait pas les faiblesses des Parisiennes et

leur appétit immortel, avait fait servir sous les marronniers

quelques friandises auxquelles madame de Vergnes se montra

sensible. On se sépara là-dessus, pénétrés de part et d'autre,

à ce qu'il semblait, des plus douces espérances et des

meilleures intentions.

Raoul reçut le lendemain un billet matinal de sa cousine

Blanche qui l'invitait à venir dîner le lundi de la semaine

suivante chez sa mère madame de Guy-Ferrand.

"Il y aura, disait en terminant la duchesse, votre ami Gandrax

et mon amie Sibylle."

Blanche, en effet, s'était empressée d'initier sa mère à ses

petits complots, et madame de Guy-Ferrand, qui, comme la

plupart des femmes, se faisait un devoir sacré de marier le

plus de gens qu'elle pouvait, avait immédiatement résolu de

pousser les choses en réunissant les deux sujets dans

l'intimité d'un dîner de douze couverts.

Il arriva que ce dîner prit à l'avance, dans l'opinion de tous

les intéressés, l'importance d'une solennité décisive. La

visite à l'atelier avait eu un caractère qui ne pouvait guère

laisser de doute sur les dispositions personnelles de M. de

Chalys. Son union avec mademoiselle de Férias se recommandait

d'ailleurs par des convenances si saisissantes, leur goût

mutuel s'était si clairement prononcé, leurs situations

étaient si bien dégagées de toutes les obscurités qui

prolongent les préliminaires en pareil cas, qu'une conclusion

immédiate paraissait vraisemblable et naturelle. Raoul

lui-même sentait que la franchise et le respect ne lui

permettaient pas de retarder beaucoup plus longtemps la

déclaration officielle de ses sentiments, et il s'apprêtait à

conférer avec madame de Guy-Ferrand sur les voies et les

moyens les plus propres à conquérir par-devant notaire le

coeur, la main et les cheveux d'or de mademoiselle de Férias.

Mademoiselle de Férias cependant, malgré ces présages

favorables qu'elle lisait facilement dans les astres, était

loin de goûter une pure félicité. Plus elle aimait et plus

elle se sentait aimée, plus elle se préoccupait de l'obstacle

unique, mais invincible, qui pouvait se dresser devant elle à

la dernière heure et la séparer de Raoul pour jamais. Dans

cette âme aussi austère que tendre, la passion ne pouvait

étouffer les principes: profondément convaincue de la

fragilité irréparable des unions où manque le lien religieux,

elle s'était juré de n'épouser jamais qu'un homme qui

partageât sa foi, et elle se fût méprisée elle-même, si elle

eût fait céder cette solennelle détermination de sa raison à

l'entraînement de son coeur. Quels étaient, en matière de foi,

les principes de M. de Chalys? Sibylle l'ignorait. On

s'étonnera peu que personne n'eût pris l'initiative de la

renseigner sur un détail aussi secondaire, et pour elle, elle

avait différé de jour en jour de provoquer cet

éclaircissement, soit par une de ces faiblesses secrètes qui

redoutent la lumière, soit par ce sentiment de confiance qui

doue ceux qu'on aime de toutes les vertus qu'on leur souhaite;

mais quand elle comprit que l'amour de Raoul se précipitait

vers le dénoûment du mariage avec une rapidité inattendue,

elle s'alarma de voir entre eux ce point obscur et redoutable.

Ses appréhensions à ce sujet s'apaisaient un peu lorsqu'elle

se rappelait l'enthousiasme facile et généreux qui distinguait

le comte. Il montrait même une âme si ouverte à tous les

sentiments nobles, à toutes les conceptions délicates ou

sublimes, qu'elle ne songeait pas à le soupçonner d'une

impiété absolue, tant le sentiment poétique lui semblait

voisin du sentiment religieux, et l'amour du beau de l'amour

de Dieu. Quelquefois cependant l'image de l'athée Gandrax,

dont elle n'ignorait pas l'intime liaison avec le comte, lui

apparaissait tout à coup et faisait passer des lueurs

sinistres dans sa pensée. Ces perplexités, dont miss O'Neil

était la confidente attendrie, accompagnèrent Sibylle chez

madame de Guy-Ferrand, et un nuage de mélancolie chargeait son

front, quand elle prit à table la place qui lui avait été

réservée entre le duc de Sauves et le comte de Chalys.

Madame de Guy-Ferrand était une femme d'un esprit fin, aimable

et libéral; elle s'était mis en tête, depuis quelques années,

de se composer un salon de choix, en y réunissant quelques

hommes de mérite empruntés indifféremment au monde le plus

vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour

réaliser cette visée, elle avait cru devoir joindre à son

attrait personnel l'appât de petits dîners exquis, où elle ne

haïssait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes

les matières divines et humaines, temporelles et spirituelles,

avec le surcroît de verve que donne la muse de la cuisine.

Louis Gandrax avait figuré un des premiers dans ce cénacle,

tant en vertu de sa distinction propre que de l'amitié qui le

liait à M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les

rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multipliés par

des échanges de lettres et de nouvelles, avaient même abouti à

une sorte d'intimité familière. La tante de Raoul toutefois,

sous sa cordialité apparente, nourrissait contre Gandrax

l'hostilité sourde que son sexe professe assez généralement

contre les hommes de science, apparemment parce que la science

ne s'adresse ni à l'imagination ni à la sensibilité, qui sont

les facultés dominantes des femmes, -- et qu'elle ne leur dit

jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien

que madame de Guy-Ferrand détestât presque à l'égal de la

vieille duchesse de Sauves les théories philosophiques du

jeune savant, elle l'excitait volontiers à les développer

devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre

rétorquer ou de les combattre elle-même par quelque

impertinence vengeresse.

Elle l'attaqua ce jour-là, vers le milieu du dîner, au sujet

d'une découverte scientifique dont il était l'auteur: elle le

sollicita d'abord de lui en expliquer la portée et les

applications; elle prêta une attention doucement ironique à la

démonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec éloquence les

grands résultats de la force nouvelle qu'il mettait à la

disposition de l'industrie humaine, et quand il eut terminé:

-- Eh bien, et après? dit-elle.

-- Comment! après?... Pardon, madame, mais je ne comprends pas

l'objection.

-- En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami?

-- Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et

admettez-vous qu'un progrès soit un progrès?

-- Progrès est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des

progrès heureux,... il y en a de déplorables,... et il y en a

d'indifférents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que

le vôtre rentre dans cette innocente catégorie.

Gandrax secoua légèrement sa chevelure noire avec le dédain

souverain, mais irrité, d'un lion qui se sent piqué par un

insecte.

-- Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si

votre objection ne s'adresse qu'au mérite de mon invention, je

n'ai très-évidemment qu'à m'incliner; mais si, comme je m'en

doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble

personne la science elle-même, son utilité et ses bienfaits,

je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre

opinion... Contestez en ce cas tous les avantages de la science

moderne dans ses prodigieuses applications à l'industrie et

aux arts,... répudiez toutes les grands découvertes qui seront

l'honneur éternel de ce siècle,... méconnaissez tout ce qu'elles

ajoutent chaque jour au bonheur et à la dignité de notre

espèce;... proclamez bravement que l'aisance substituée à la

détresse sur toute la surface du globe, la lumière remplaçant

le chaos, la sueur et le sang de l'homme épargnés, la famine

domptée, la vie physique doublée, la vie intellectuelle

multipliée à l'infini, -- que notre glorieuse civilisation tout

entière... sont choses indifférentes à vos yeux,... et que le

barbare croupissant dans ses forêts et dans ses marécages,... et

le serf du moyen âge courbé sur la glèbe... vous représentent

l'idéal de la félicité et de la grandeur humaines!

Les murmures bienveillants de l'assistance semblèrent donner

gain de cause à Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se

rendit pas.

-- Pour moi, dit-elle tranquillement, je ne vois pas ce que les

chemins de fer, la télégraphie électrique et la photographie

ont ajouté à ma félicité... Le sifflet du chemin de fer m'agace

jour et nuit;... le télégraphe m'inquiète horriblement toutes

les fois qu'il m'apporte une dépêche sous prétexte de me

rassurer,... et la photographie m'enlaidit... Mais vous me direz

que je suis une aristocrate et une privilégiée, qu'il s'agit

du bonheur de l'humanité en général, et non de ma petite

commodité particulière... Eh bien, même à ce point de vue, mon

ami, je suis fâchée de vous dire que les bienfaits de la

science me paraissent fort équivoques, et je suis convaincue

que dans le temps passé, et surtout au moyen âge, puisque vous

en parlez, les masses, comme on dit, étaient beaucoup plus

heureuses qu'à présent.

-- Ah! madame, dit Gandrax, souffrez que je boive à votre chère

santé!

-- J'en suis convaincue, répéta madame de Guy-Ferrand: c'est

mon sentiment!

-- Votre sentiment!... Voilà bien les femmes!... Mais donnez une

raison!

-- Eh bien, au moyen âge d'abord il n'y avait pas de savants!

-- Je vous demande pardon, madame: seulement on les brûlait!

-- C'était bien fait! s'écria madame de Guy-Ferrand, encouragée

par les rires des convives. Ensuite,... ensuite le moyen âge

était un temps poétique et charmant!

-- Hélas! chère madame, si vous pouviez ressusciter un des

heureux mortels de cet âge poétique et charmant et le faire

asseoir au banquet de la vie moderne, il se croirait en

paradis!

-- Non! reprit madame de Guy-Ferrand avec feu... Il dirait: Qu'on

me ramène aux carrières,... qu'on me ramène à mes misères et au

Dieu qui m'en consolait!

Sibylle, qui écoutait cette discussion en échangeant des

sourires avec son voisin Raoul, applaudit d'un signe de tête

aux dernières paroles de madame de Guy-Ferrand. Raoul

s'empressa d'épouser la thèse que paraissait favoriser

mademoiselle de Férias. Il éleva aussitôt la voix:

-- Pardon, Louis, dit-il à Gandrax, mais ma tante a raison!

Gandrax le regarda d'un oeil étonné:

-- En es-tu sûr? dit-il.

-- Mais c'est évident, reprit Raoul. Quelle est la prétention

de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les

grandeurs matérielles de ce temps-ci.

-- Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand.

-- Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs

contribuent au vrai bonheur de l'humanité.

-- Voilà!

-- Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voilà la vérité!

-- Horreur! dit Gandrax.

-- Je te forcerai d'en convenir... Voyons, est-il vrai, oui ou

non, que le bien-être physique, la jouissance matérielle

soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que

l'homme puisse goûter, mais en outre celui qui lui suffit le

moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne

peux nier sans nier la dignité même de notre nature... Eh bien,

l'aisance et la sécurité de la vie matérielle, voilà tout ce

que ta science nous a donné, nous donne, et nous donnera,... et

ce qu'elle nous enlève, c'est la vie du sentiment, de

l'imagination et de l'âme, qui constitue le bonheur essentiel

et véritable de l'homme... Vous vous vantez d'avoir doublé

l'existence humaine... Non! si la durée et la plénitude de

l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des années,

mais par la multiplicité et la profondeur des sensations, des

impressions; loin de l'avoir doublée, vous l'avez cruellement

réduite et mutilée... Vous en avez fait, du berceau à la tombe,

une ligne droite et sèche,... un rail de chemin de fer!...

Envisage un instant de bonne foi ce que devait être la vie

d'un homme du moyen âge, et du plus misérable... Que de

diversions morales à sa détresse physique! que d'intérêts, que

de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous

retrouvons l'émotion toute palpitante dans les récits des

vieux chroniqueurs!... Il possédait, cet homme, non-seulement

dans sa foi, mais dans ses superstitions même, une source

intarissable d'espérances, de rêves, d'agitations morales qui

lui faisaient sentir la vie avec une intensité que nous

ignorons... Le monde matériel lui était dur, c'est vrai; mais il

y vivait à peine... Il s'en échappait à tout instant... Si ses

pieds avaient des chaînes, son âme avait des ailes... Il avait

Dieu, les anges, les saints,... les magnificences du culte sans

cesse déployées sous ses yeux,... la vision lumineuse du paradis

toujours entr'ouverte sur sa tête;... il avait à un degré

puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous

les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la

patriotisme... Et ce n'était pas tout! Son imagination était

encore occupée, surexcitée sans trêve par le mystère de

l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts... Sous son

foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout

un peuple d'êtres surnaturels lui parlait, l'inquiétait,

l'enchantait, et faisait de sa vie une légende, un roman, un

poëme continuel d'un intérêt doux et terrible... Eh bien, oui,

cet homme-là, déguenillé, affamé, saignant sur la glèbe,

devait être plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de

tes ouvriers bien vêtus et bien payés, qui savent que ce n'est

pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fées,

qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fête que

l'ivresse morne du lundi!... Cet homme-là ne connaissait pas le

mal épouvantable qui ronge les générations modernes, et qui

leur empoisonne tous vos prétendus bienfaits,... il ne

connaissait pas l'ennui! L'ennui! voilà le signe du temps!

Oui, votre glorieuse humanité s'ennuie, et s'ennuiera de plus

en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation

matérielle... Aucune de vos superbes machines ne lui fournira

aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'âme! Elle a

beau faire une révolution tous les dix ans pour se distraire,

comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle

marche au suicide, et un des siècles prochains, je te le

prédis, verra le dernier homme pendu de sa propre main à la

dernière machine!

Raoul avait d'abord parlé sur le ton de la plaisanterie, puis

il s'était échauffé peu à peu à ce jeu d'esprit, et la fougue

de sa parole fut saluée par des applaudissements dont madame

de Guy-Ferrand donna le signal avec énergie.

-- Variation brillante sur le paradoxe,... dédiée aux dames! dit

froidement Gandrax.

Raoul se crut suffisamment indemnisé du reproche ironique de

son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa

jeune voisine s'étaient empreints.

-- Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous

remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette

chaleur; je vous remercie de m'avoir délivrée d'une idée qui

me désolait... J'en demande pardon à M. Gandrax. Il sait que je

l'aime bien, et que je tolère son impiété avec une affectueuse

compassion, parce que je la regarde comme une sorte

d'infirmité professionnelle; mais j'ai quelquefois appréhendé

que vous n'eussiez les mêmes torts sans avoir la même excuse...

Après le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu

merci, impossible de vous ranger désormais dans une catégorie

que je déteste, celle des hommes qui ne prient point.

Raoul ne répondit d'abord à cette discrète interpellation que

par un sourire équivoque; mais, rencontrant tout à coup le

regard froid et sévère de Gandrax, il se fit scrupule de

laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempérées de

madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lâche.

-- Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me paraît

manquer d'opportunité; cependant si vous n'aimez pas les

impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les

hypocrites, et je m'exposerais à mériter ce nom en ne

rectifiant pas les conséquences que vous tirez de mon langage.

Si je connais bien et si je déplore les tristesses de mon

temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous

dire que j'ai les mêmes droits que mon ami Louis à votre

affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur

de ne point croire...

-- Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement,

mademoiselle de Férias se trouve mal!

Raoul, se tournant aussitôt vers Sibylle, la vit en effet

blanche comme une morte, affaissée sur sa chaise et déjà

soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se

levèrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta évanouie

hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins.

Il rentra quelques minutes après dans le salon où les convives

avaient passé en quittant la table. Aux questions empressées

qui l'accueillirent, il se contenta de répondre avec sa

froideur habituelle:

-- Rien! une syncope! la chaleur... Mauvaise disposition!

Et l'entretien général, un moment suspendu par ce triste

incident, se ranima. M. de Chalys seul n'y prit aucune part.

Il semblait préoccupé, et quand madame de Guy-Ferrand vint

rejoindre ses hôtes un instant plus tard, il s'approcha d'elle

à la hâte:

-- Cela va mieux, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle le regarda en face, haussa les épaules et ne répondit

rien.

Raoul s'isola derrière une table, et se mit à feuilleter un

album d'un air distrait. Au bout d'une demi-heure, la jeune

duchesse de Sauves reparut à son tour; elle était fort pâle.

Elle répondit en souriant aux interrogations qui lui étaient

adressées sur son passage, puis elle vint brusquement

s'asseoir près de Raoul:

-- Eh bien? dit-il.

-- Eh bien, votre impiété a tout perdu: elle part demain pour

Férias. Vous ne la reverrez jamais.

La jeune femme regretta l'accent d'amertume et de colère dont

elle avait marqué ses paroles, quand elle vit l'altération

profonde qui creusa soudain les traits du comte, et qui les

imprégna d'une teinte livide. Il attacha sur elle un regard

dans lequel elle put lire une détresse inexprimable, puis il

baissa les yeux aussitôt, et une faible convulsion nerveuse

agita ses lèvres.

-- Mon ami, reprit-elle plus doucement, ne pouvez-vous réparer

cela? Un mot y suffirait!...

-- Un mensonge? dit le jeune homme en relevant sur elle ses

yeux plein d'un feu sombre, -- jamais!

Après un silence:

-- Blanche, ajouta-t-il en se levant tout à coup, soyez sûre

que je vous bénirai toute ma vie pour ce que avez fait et

voulu faire. Adieu!

Il adressa un signe à Gandrax, qui l'observait depuis un

moment avec inquiétude, et sortit sans bruit du salon. Gandrax

le rejoignit dans l'antichambre. Pendant qu'ils passaient

leurs paletots:

-- Tu as entendu? lui dit Raoul à demi-voix.

-- Oui, répondit Gandrax.

Madame de Guy-Ferrand demeurait dans la rue Saint-Dominique, à

peu de distance de l'hôtel de Chalys. Ils s'acheminèrent tous

deux à travers cette rue déserte sans prononcer une parole.

Arrivé devant sa porte:

-- Entre donc! dit le comte.

Un domestique portant un flambeau les précéda dans le grand

escalier de l'hôtel, alluma deux ou trois bougies dans

l'atelier, et les y laissa.

L'atelier était encore tout paré de fleurs et de feuillages,

et on y respirait une odeur de fête et de triomphe. Raoul

montra un fauteuil à Gandrax, qui s'y assit, et il se mit

lui-même à marcher d'un pas rapide à travers la vaste pièce,

arrachant çà et là quelque grappe de fleurs et la jetant sur

le parquet. Tout à coup il s'arrêta devant le portrait de

Sibylle, qu'on entrevoyait comme un fantôme blanc dans l'ombre

et dans la verdure; il saisit son couteau à palette, et le

lança violemment dans la toile, qui fut traversée, et qui

laissa voir à la place du coeur une large plaie béante. Gandrax

se leva aussitôt, et prenant la main de Raoul:

-- Allons, mon ami! point de cela! du calme, je t'en prie!

Raoul le repoussa d'abord avec une sorte de colère, puis, se

précipitant dans ses bras et sanglotant avec bruit:

-- Ah! dit-il, je l'aimais comme un enfant!

Il se laissa tomber sur une chaise et y demeura accablé, la

tête dans ses mains.

Au bout de quelques minutes, il se releva, et d'une voix

brève:

-- Je me rappelle, dit-il, que c'est lundi aujourd'hui. Je vais

chez madame de Val-Chesnay... Y viens-tu?

-- Et que vas-tu faire chez madame de Val-Chesnay? dit Gandrax

en haussant les épaules.

Histoire de Sibylle · 第 15 / 22 段