-- Ne vous sauvez donc pas, mon cousin... Pendant que je vais

m'occuper du thé, vous tiendrez compagnie à mademoiselle de

Férias... Elle est un peu artiste,... vous vous comprendrez,... vous

parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de

fontaines... _et caetera!_

Raoul salua, et, s'asseyant à la place de la duchesse avec un

air de gaucherie et de timidité qui ne lui était pas

ordinaire:

-- Mon Dieu! mademoiselle, dit-il après un moment d'embarras,

je ne sais pas mentir... Et vous?

-- Mais moi non plus, je crois.

-- J'ai eu l'honneur d'être admis à vous baiser la main, il y a

une douzaine d'années, auprès d'un rocher qui pleurait dans

une fontaine... Vous en souvenez-vous?

-- Oui, monsieur, répondit Sibylle en lui montrant son oeil

bleu, où rayonnait un limpide sourire.

-- Vous vous en souvenez!... Mais cela me paraît à peine

possible!

-- C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup

d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon

grand-père en était une... Les plus légers souvenirs d'enfance

d'ailleurs sont très-vifs...

-- Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?

-- Un peu d'abord, oui...

-- Je vous vois encore avec votre baguette blanche... et votre

coiffure bizarre... presque pareille à celle-ci, n'est-ce pas?

-- Quant à celle-ci, dit Sibylle en donnant à sa tête fine et

fière une pose un peu hautaine, je vous serai obligée de

croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que

j'ignorais absolument, quand on me l'a composée, le plaisir

qui m'était réservé ce soir.

Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle,

depuis le début de leur conversation, une franchise et en même

temps une mesure dont le comte Raoul, très-sensible aux

moindres nuances, fut vivement frappé. En outre, depuis qu'il

étudiait de près cette délicate physionomie, il y découvrait

comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le

ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette

beauté exquise, dont les yeux et l'âme d'un artiste devaient

être particulièrement touchés, il sentit vers mademoiselle de

Férias un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain,

il résolut de lui plaire sur l'heure ou de périr. Il quitta

aussitôt le sujet d'entretien un peu trop intime que la

réserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit à lui

parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et

toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les

grâces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire à

pleines mains pour les répandre aux pieds de mademoiselle de

Férias. Bien que Sibylle ne pût saisir dans son langage

l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact

d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entraînée de

Raoul étaient un hommage continuel à son adresse; elle

comprenait qu'elle était l'inspiratrice unique de cette verve

éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses

études, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa

route en homme qui suppose à la personne qui l'écoute une

intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du

ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, la

charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui

paraître sotte et puérile au moment même où il admirait la

justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la

comtesse de Vergnes, préoccupée à bon droit des assiduités

extrêmes auxquelles sa petite-fille était en butte, ne tarda

pas à rompre leur tête-à-tête. Sibylle s'empressa de lui

conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys

dans les bois de Férias, et, prenant un peu de hardiesse dans

la présence de sa grand'mère, elle put répondre avec toute la

gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte

se permit alors de lui adresser sur Férias, sur sa vie de

famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des

fées. Il l'écoutait avec une sorte de recueillement attendri,

achevant ses pensées d'un mot, quelquefois d'un sourire, et

souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent

été mêlées heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le

moindre battement de chacun de leurs coeurs eût été fidèlement

répété dans l'autre.

Clotilde, cependant, n'avait pu voir naître et se développer

une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par

maintes diversions: elle avait affecté à plusieurs reprises de

stationner avec ses danseurs à deux pas de Raoul, et de

déployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa

chevelure et les ondulations moirées de ses épaules; puis, de

dépit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la

jalousie: elle fit asseoir près d'elle Louis Gandrax, qui

venait d'apparaître dans le salon, lui parla sous son

éventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu

convergent de deux prunelles qui auraient liquéfié les Alpes.

Peut-être même finit-elle par attacher un peu de curiosité et

de point d'honneur à ce jeu, dont Gandrax lui-même, sous son

air d'impassibilité ironique, ne laissait point de paraître se

divertir.

M. de Chalys vit ces manéges, mais il les vit du haut des

cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher à

ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrassée

d'une constance si éclatante, provoquât elle-même sa

grand'mère à la retraite. Comme madame de Vergnes se levait,

Raoul, s'inclinant gravement:

-- Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, à

vous présenter mon respect chez vous, et à vous offrir le

portrait que j'ai fait de mademoiselle de Férias il y a douze

ans?

Madame de Vergnes lui adressa de la tête un signe de gracieux

assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied à

une grand'mère qui voit à l'horizon s'allumer pour sa petite-fille

les flambeaux d'un hymen inespéré.

Le comte de Chalys, en sortant de l'hôtel de Sauves, prit le

bras de son ami Gandrax. Tous deux étaient pensifs, et ils

gagnèrent le quai des Tuileries sans avoir échangé une parole.

La nuit était froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir

qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse

sombre du fleuve où les candélabres des ponts et des quais

reflétaient leurs feux brisés.

-- Il y a fête cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont

illuminé les degrés de leurs palais de cristal; on voudrait

descendre ces escaliers constellés!

Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet:

-- La réfraction du gaz, dit-il.

Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys

reprit brusquement:

-- Que penses-tu du mariage, Louis?

-- Comment! déjà? s'écria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en

pense du bien, mon ami: le mariage est la chasteté de

l'espèce! Il préserve la virilité du corps social. Vois les

sociétés où fleurit la polygamie, elles s'étiolent dans la

torpeur des harems, elles périssent par les vices de la femme,

dont elles s'imprègnent sans mesure; elles sont sensuelles et

féroces! Plus le mariage est respecté chez un peuple, plus ce

peuple approche de l'idéal social, qui est la force dans

l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine

approbation, épouser mademoiselle de Férias, si le coeur t'en

dit!

-- Est-ce que tu l'avais déjà rencontrée chez ma cousine?

demanda le comte.

-- Dix fois!

-- Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parlé d'elle?

-- Pourquoi t'en aurais-je parlé?

-- Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fée à la fontaine

dont je t'ai si souvent fatigué les oreilles, la Sibylle

couronnée de mon album?

-- Vraiment! c'est elle!... Et comment diable l'aurais-je

reconnue?

-- Mais parce qu'elle est le portrait vivant... de son portrait!

-- Chimère! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la

nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise;

mais je te dirai franchement qu'ici nos esthétiques sont

divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens

pas.

Raoul s'arrêta tout à coup, et élevant vers le ciel ses deux

mains qu'il joignit avec force:

-- Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de lui!... Mon pauvre Louis!

ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,...

un grand artiste pourtant,... qui s'est avisé un jour de peindre

mathématiquement la beauté; il a fait une femme, ou un homme,

je ne sais pas trop, dont la tête a tout juste quatre fois la

longueur du nez, dont la main est égale à la face et à dix

fois la longueur totale du corps, dont le pied est égal à la

hauteur de la tête; le reste à l'avenant... Ce type du beau est

à Bologne, va le voir: il est fait pour toi!... Quant à

mademoiselle de Férias, il me semble qu'elle est faite pour

moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute éternité!... Tu

sais combien ma rencontre avec cette étrange enfant a

singulièrement occupé ma pensée depuis dix ans: tu as été le

confident de toutes les rêveries bizarres que m'inspirait ce

souvenir. Elle était pour moi ce que devait être pour le

sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de

toutes les grâces et de toutes les vertus que je cherchais et

que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais

avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les

épanouissements successifs de son corps et de son âme; je lui

adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes

les choses élevées et généreuses que les désenchantements de

la vie refoulaient dans mon coeur... Juge de ce qui s'est passé

en moi ce soir, quand je l'ai retrouvée tout à coup, et

retrouvée à la hauteur de tous ces rêves, et digne de tous ces

hommages!... Je l'aime follement!

-- Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement

et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je

n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est

jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit

rien.

-- Toi, répliqua Raoul en riant, tu préfères madame de Val-Chesnay?

-- Ma foi, oui! très-sincèrement, oui!... Voilà une femme,

dis-je, et voilà une belle femme! Jamais, à mon sens, la matière

ne s'est incarnée sous un jour plus avantageux, sous une forme

plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pâte la

plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein

zénith quand il y jeta l'étincelle de vie!... C'est sous cet

aspect qu'Eve dut apparaître au premier homme dans les

solitudes vierges de l'Eden.

-- Tra la la... Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que

tu es parfaitement amoureux. Pour la première fois de ta vie,

tu viens de colorer ton langage d'une teinte poétique... C'est

un signe... Mais tu commets une erreur historique: d'après tous

les bons auteurs, Eve était blonde.

-- Idiotisme! dit Gandrax, Eve était brune, et elle parlait

sanscrit!

-- Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit à madame de

Val-Chesnay?

-- Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas.

On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais...

Bonsoir!

VII

L'ATELIER

Le lendemain, quand Sibylle, accompagnée de miss O'Neil,

descendit de son appartement pour déjeuner, elle reconnut tout

de suite à la mine de son grand-père qu'il n'ignorait pas les

graves circonstances qui avaient marqué la soirée de la

veille. Dès le matin, en effet, la comtesse avait demandé

audience à son mari et lui avait confié, dans l'effusion de

son coeur, les espérances que la cour assidue de M. de Chalys

auprès de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, à

ce récit, s'était frappé le front.

-- Parbleu! s'écria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas

songé? Mais cela va de soi! Beau nom,... un grand talent,... joli

cavalier! C'était indiqué,... c'était fatal! Cela fera un couple

admirable!

Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le

sourcil.

-- Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas!

-- Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front.

Il l'embrassa en riant; on déjeuna gaiement. Miss O'Neil en

particulier paraissait radieuse et affectait des poses

d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent

retirés:

-- Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce

matin, mon enfant? Ah! voilà! voilà les effets bien connus

d'une mauvaise conscience!

Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui

dit d'un ton tragique:

-- Ah çà! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?... Mais à propos,

miss O'Neil, quelle fête nationale avez-vous donc commémorée

cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir

jusqu'au chant du coq!

-- Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses...

Si j'avais pensé que vous pussiez m'entendre...

-- Moi! que je pusse vous entendre?... Ah çà! vous ne connaîtrez

donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?... Mais vous seriez à

Calcutta,... et moi à Bellevue,... vous poseriez un doit,... un

seul,... le petit doigt! sur votre harpe,... et je vous

entendrais,... et je vibrerais immédiatement à l'unisson!... Mais

parlons sérieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non?

-- Quoi, monsieur le comte?

-- Saviez-vous que cette jeune personne sans principes eût

échangé au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu?

-- Oh! mon grand-père! dit Sibylle.

-- Dame! on m'a conté cela, à moi!... Au surplus, grâce à Dieu,

le mariage est là pour tout réparer.

-- Mon cher monsieur et grand-père, n'allons pas si vite, je

vous en prie.

-- Comment! quoi! elle ne veut pas l'épouser maintenant! Ah!

bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art...

Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralité de votre

élève!

On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaçant de ses

deux bras le cou de son sémillant aïeul:

-- Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle.

-- Soit! si vous me promettez de l'épouser, bien entendu,... car

encore faut-il sauver l'honneur!

-- Mais enfin épouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en

ma vie, à dix ans de distance,... et que je ne reverrai peut-être

jamais?

-- Comment! mais vous allez le voir tantôt! N'est-ce pas

aujourd'hui le jour de votre grand'mère?

-- Il ne connaît même pas le jour de ma grand'mère.

-- Bah! Il va venir, vous dis-je... Mettez-vous là, que je vous

conte ce qui va se passer... Il va venir... entre quatre et cinq

heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et

une indifférence blâmable... Il vous montrera son album, et vous

rougirez sensiblement,... ainsi que miss O'Neil,... en admirant la

fidélité de son souvenir... Il vous demandera de lui faire voir

vos tableaux,... et pendant que vous exprimerez un refus timide,

miss O'Neil ira les chercher... Extase du comte... Nouvelle

rougeur de la jeune fille... et de la sensitive qui répond au

nom de miss O'Neil... Ensuite,... ah! ensuite vous lui parlerez

des études orientales qu'il achève en ce moment, et de

l'impatience que vous éprouvez avec Paris tout entier... _et

caetera_... Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de

vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le

plaisir de visiter son atelier... Miss O'Neil rougira plus que

jamais, et vous regarderez votre grand'mère avec une aimable

incertitude... Votre grand'mère dira que le talent du comte

donne à sa maison un caractère en quelque sorte public, et

que, par conséquent, elle regarde cette visite comme possible

et convenable sous son égide... Dans quelques jours, il

sollicitera la faveur de faire votre portrait, -- et, quand il

l'aura terminé, -- il nous le laissera et s'en ira avec

l'original... Voilà votre histoire, mademoiselle!

Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il

ajouta d'un ton sérieux:

-- Ma chère enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!

-- Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une

observation? Vous êtes un grand-père adorable, mais imprudent...

Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru

l'homme le plus distingué et le plus séduisant que j'aie

jamais rencontré... après vous; mais justement à cause de cela

vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophéties...

car il est très-possible, malgré ses incontestables politesses

d'hier soir, que l'idée de m'épouser ne lui vienne jamais!

-- Sans doute, cela est possible... Mais en ce cas-là tant pis

pour lui!... Quant à vous, je vous parle avec cette abondance de

coeur, parce que je sais à qui je m'adresse... Vous êtes une

fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prédilection pour

M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions

d'une passion irrésistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.

Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de

présence en sa qualité d'administrateur d'une grande ligne de

chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures

sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de là sur son

cercle et sur sa partie de whist, série d'évolutions dont

l'état de sa santé ou le tremblement du globe pouvaient seuls

le détourner.

M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus

troublée et plus agitée qu'il ne lui était possible de le

supposer, car il ignorait, et il eût difficilement compris

d'ailleurs les secrètes intelligences, les pressentiments

délicats et profonds qui semblaient avoir préparé et mûri par

avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait

née de la veille. Ces deux êtres, doués d'une imagination

égale et comme inclinée dans le même sens, avaient pour ainsi

dire glissé l'un vers l'autre, depuis de longues années, par

une pente mystérieuse, et leur première rencontre fut un choc

violent d'où jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la

passion, qui s'expliquent par des affinités et des harmonies

mutuelles d'une puissance impérieuse, sont des exceptions sans

doute; mais ces exceptions ne sont pas très-rares, et il

suffit qu'elles se produisent dans la vie réelle pour

justifier le roman, qui est précisément l'histoire des

sentiments exceptionnels, et pour lui prêter l'intérêt et le

dignité du vrai.

Mademoiselle de Férias concevait à peine elle-même la

profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec

M. de Chalys lui avait laissée. Elle se demandait comment sa

destinée tout entière pouvait lui paraître suspendue à cet

incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquiétait

cruellement de l'idée que M. de Chalys, une fois sortir de

l'hôtel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et

de son travail sans songer davantage à cet insignifiant

épisode de sa vie mondaine. Elle eût payé de son sang le

secret des pensées de Raoul.

Les pensées de Raoul étaient celles de Sibylle, avec un degré

d'inquiétude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du

goût que sa personne avait inspiré à M. de Chalys: son

instinct de femme l'en avertissait sûrement, et ne lui

laissait d'incertitude que sur la mesure et la portée de cette

inclination; mais M. de Chalys, qui avait passé une partie de

la nuit à se rappeler et à commenter minutieusement toutes les

paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de

physionomie de la jeune fille, en était arrivé, par une série

d'inductions et de déductions connue des seuls amants, à

l'absurde conclusion qu'il lui avait déplu. Il s'était endormi

là-dessus fort tristement.

A son réveil, il envisagea les choses sous un jour moins

sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain,

son hôtel patrimonial, qui avait l'avantage d'être

pourvu d'un jardin. On était alors à la fin d'avril, et les

oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se

mit à chanter lui-même en marchant à grands pas et en

cueillant çà et là un brin de violette qu'il respirait, et

qu'il lançait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il

monta bientôt dans son atelier et ouvrit l'album où étaient

les trois portraits de Sibylle. Il compléta la ressemblance du

dernier par quelques traits fugitifs dessinés avec le doigt,

puis, après une contemplation silencieuse, il murmura d'une

voix faible comme un souffle:

-- Ma femme! -- Ce mot le fit sourire, puis il haussa les

épaules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui

revenaient.

-- Bah! je lui ai déplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop

vieux apparemment!... Ah! travaillons!

Il apprêta sa palette en fredonnant. Tout à coup il enleva du

chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaça par une

toile neuve, plaça l'album ouvert sur une chaise devant lui,

et se mit en devoir d'ébaucher le portrait en pied de

mademoiselle de Férias et de sa roche.

Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi était le

jour réservé de madame de Vergnes; il se décida néanmoins à

différer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne fût-ce que pour

témoigner à mademoiselle de Férias une indifférence magnanime.

Vers quatre heures toutefois, il déposa brusquement sa palette

et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait

avec son album devant la porte de l'hôtel de Vergnes.

Les femmes les plus franches, habituées dès l'enfance à une

sévère contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir

dans les circonstances délicates un avantage marqué sur les

hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pâleur de

l'émotion sur le front, se présenta dans le salon où Sibylle

était assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut

frappé désagréablement de l'aisance et de la sérénité avec

lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la

jeune fille entendît gronder dans ses oreilles toutes les

rumeurs de l'Océan. Cette impression pénible du comte devait

s'accroître encore dans le cours de sa visite: il arriva en

effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour à tour

les différentes phases dont la facile prévoyance de M. de

Vergnes avait arrêté l'horoscope, et que cette ponctualité

finit par éveiller le petite génie comique de mademoiselle de

Férias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition

d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint à prier

madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle

regarda furtivement miss O'Neil en réprimant à peine un

sourire. Cette moue équivoque fut surprise par M. de Chalys,

qu'elle décontenança extrêmement. Ce fut en vain que madame de

Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier à son

premier jour de loisir, il se retira parfaitement mécontent de

l'entrevue, de lui-même, et surtout de mademoiselle de Férias.

-- Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine

de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout

simple, c'est dans la règle... qu'il y ait une femme enter dix

mille à qui on désire plaire, et que ce soit à celle-là qu'on

déplaise,... c'est entendu;... mais que je la divertisse, que je

lui paraisse risible, bouffon,... je ne comprend plus!... car il

est très-évident qu'elle se moquait de moi avec son

institutrice, qui est bien par parenthèse l'institutrice la

plus hideuse de l'univers!... J'exècre l'esprit goguenard chez

une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et

de sécheresse d'âme... Au reste il fallait bien qu'elle eût un

défaut, cette jeune créature; sans cela, ce serait trop beau!...

Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont

justes, sobres, harmonieux!... C'est une musique!... Et une

intelligence supérieure avec cela! des idées nettes comme

l'acier!... et pas de bonté... naturellement!... Allons, mon coeur,

n'y pensons plus, et allons dîner!

Histoire de Sibylle · 第 14 / 22 段