m'occuper du thé, vous tiendrez compagnie à mademoiselle de
Férias... Elle est un peu artiste,... vous vous comprendrez,... vous
parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de
fontaines... _et caetera!_
Raoul salua, et, s'asseyant à la place de la duchesse avec un
air de gaucherie et de timidité qui ne lui était pas
ordinaire:
-- Mon Dieu! mademoiselle, dit-il après un moment d'embarras,
je ne sais pas mentir... Et vous?
-- Mais moi non plus, je crois.
-- J'ai eu l'honneur d'être admis à vous baiser la main, il y a
une douzaine d'années, auprès d'un rocher qui pleurait dans
une fontaine... Vous en souvenez-vous?
-- Oui, monsieur, répondit Sibylle en lui montrant son oeil
bleu, où rayonnait un limpide sourire.
-- Vous vous en souvenez!... Mais cela me paraît à peine
possible!
-- C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup
d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon
grand-père en était une... Les plus légers souvenirs d'enfance
d'ailleurs sont très-vifs...
-- Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?
-- Un peu d'abord, oui...
-- Je vous vois encore avec votre baguette blanche... et votre
coiffure bizarre... presque pareille à celle-ci, n'est-ce pas?
-- Quant à celle-ci, dit Sibylle en donnant à sa tête fine et
fière une pose un peu hautaine, je vous serai obligée de
croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que
j'ignorais absolument, quand on me l'a composée, le plaisir
qui m'était réservé ce soir.
Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle,
depuis le début de leur conversation, une franchise et en même
temps une mesure dont le comte Raoul, très-sensible aux
moindres nuances, fut vivement frappé. En outre, depuis qu'il
étudiait de près cette délicate physionomie, il y découvrait
comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le
ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette
beauté exquise, dont les yeux et l'âme d'un artiste devaient
être particulièrement touchés, il sentit vers mademoiselle de
Férias un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain,
il résolut de lui plaire sur l'heure ou de périr. Il quitta
aussitôt le sujet d'entretien un peu trop intime que la
réserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit à lui
parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et
toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les
grâces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire à
pleines mains pour les répandre aux pieds de mademoiselle de
Férias. Bien que Sibylle ne pût saisir dans son langage
l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact
d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entraînée de
Raoul étaient un hommage continuel à son adresse; elle
comprenait qu'elle était l'inspiratrice unique de cette verve
éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses
études, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa
route en homme qui suppose à la personne qui l'écoute une
intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du
ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, la
charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui
paraître sotte et puérile au moment même où il admirait la
justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la
comtesse de Vergnes, préoccupée à bon droit des assiduités
extrêmes auxquelles sa petite-fille était en butte, ne tarda
pas à rompre leur tête-à-tête. Sibylle s'empressa de lui
conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys
dans les bois de Férias, et, prenant un peu de hardiesse dans
la présence de sa grand'mère, elle put répondre avec toute la
gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte
se permit alors de lui adresser sur Férias, sur sa vie de
famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des
fées. Il l'écoutait avec une sorte de recueillement attendri,
achevant ses pensées d'un mot, quelquefois d'un sourire, et
souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent
été mêlées heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le
moindre battement de chacun de leurs coeurs eût été fidèlement
répété dans l'autre.
Clotilde, cependant, n'avait pu voir naître et se développer
une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par
maintes diversions: elle avait affecté à plusieurs reprises de
stationner avec ses danseurs à deux pas de Raoul, et de
déployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa
chevelure et les ondulations moirées de ses épaules; puis, de
dépit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la
jalousie: elle fit asseoir près d'elle Louis Gandrax, qui
venait d'apparaître dans le salon, lui parla sous son
éventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu
convergent de deux prunelles qui auraient liquéfié les Alpes.
Peut-être même finit-elle par attacher un peu de curiosité et
de point d'honneur à ce jeu, dont Gandrax lui-même, sous son
air d'impassibilité ironique, ne laissait point de paraître se
divertir.
M. de Chalys vit ces manéges, mais il les vit du haut des
cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher à
ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrassée
d'une constance si éclatante, provoquât elle-même sa
grand'mère à la retraite. Comme madame de Vergnes se levait,
Raoul, s'inclinant gravement:
-- Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, à
vous présenter mon respect chez vous, et à vous offrir le
portrait que j'ai fait de mademoiselle de Férias il y a douze
ans?
Madame de Vergnes lui adressa de la tête un signe de gracieux
assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied à
une grand'mère qui voit à l'horizon s'allumer pour sa petite-fille
les flambeaux d'un hymen inespéré.
Le comte de Chalys, en sortant de l'hôtel de Sauves, prit le
bras de son ami Gandrax. Tous deux étaient pensifs, et ils
gagnèrent le quai des Tuileries sans avoir échangé une parole.
La nuit était froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir
qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse
sombre du fleuve où les candélabres des ponts et des quais
reflétaient leurs feux brisés.
-- Il y a fête cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont
illuminé les degrés de leurs palais de cristal; on voudrait
descendre ces escaliers constellés!
Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet:
-- La réfraction du gaz, dit-il.
Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys
reprit brusquement:
-- Que penses-tu du mariage, Louis?
-- Comment! déjà? s'écria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en
pense du bien, mon ami: le mariage est la chasteté de
l'espèce! Il préserve la virilité du corps social. Vois les
sociétés où fleurit la polygamie, elles s'étiolent dans la
torpeur des harems, elles périssent par les vices de la femme,
dont elles s'imprègnent sans mesure; elles sont sensuelles et
féroces! Plus le mariage est respecté chez un peuple, plus ce
peuple approche de l'idéal social, qui est la force dans
l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine
approbation, épouser mademoiselle de Férias, si le coeur t'en
dit!
-- Est-ce que tu l'avais déjà rencontrée chez ma cousine?
demanda le comte.
-- Dix fois!
-- Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parlé d'elle?
-- Pourquoi t'en aurais-je parlé?
-- Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fée à la fontaine
dont je t'ai si souvent fatigué les oreilles, la Sibylle
couronnée de mon album?
-- Vraiment! c'est elle!... Et comment diable l'aurais-je
reconnue?
-- Mais parce qu'elle est le portrait vivant... de son portrait!
-- Chimère! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la
nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise;
mais je te dirai franchement qu'ici nos esthétiques sont
divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens
pas.
Raoul s'arrêta tout à coup, et élevant vers le ciel ses deux
mains qu'il joignit avec force:
-- Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de lui!... Mon pauvre Louis!
ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,...
un grand artiste pourtant,... qui s'est avisé un jour de peindre
mathématiquement la beauté; il a fait une femme, ou un homme,
je ne sais pas trop, dont la tête a tout juste quatre fois la
longueur du nez, dont la main est égale à la face et à dix
fois la longueur totale du corps, dont le pied est égal à la
hauteur de la tête; le reste à l'avenant... Ce type du beau est
à Bologne, va le voir: il est fait pour toi!... Quant à
mademoiselle de Férias, il me semble qu'elle est faite pour
moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute éternité!... Tu
sais combien ma rencontre avec cette étrange enfant a
singulièrement occupé ma pensée depuis dix ans: tu as été le
confident de toutes les rêveries bizarres que m'inspirait ce
souvenir. Elle était pour moi ce que devait être pour le
sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de
toutes les grâces et de toutes les vertus que je cherchais et
que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais
avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les
épanouissements successifs de son corps et de son âme; je lui
adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes
les choses élevées et généreuses que les désenchantements de
la vie refoulaient dans mon coeur... Juge de ce qui s'est passé
en moi ce soir, quand je l'ai retrouvée tout à coup, et
retrouvée à la hauteur de tous ces rêves, et digne de tous ces
hommages!... Je l'aime follement!
-- Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement
et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je
n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est
jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit
rien.
-- Toi, répliqua Raoul en riant, tu préfères madame de Val-Chesnay?
-- Ma foi, oui! très-sincèrement, oui!... Voilà une femme,
dis-je, et voilà une belle femme! Jamais, à mon sens, la matière
ne s'est incarnée sous un jour plus avantageux, sous une forme
plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pâte la
plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein
zénith quand il y jeta l'étincelle de vie!... C'est sous cet
aspect qu'Eve dut apparaître au premier homme dans les
solitudes vierges de l'Eden.
-- Tra la la... Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que
tu es parfaitement amoureux. Pour la première fois de ta vie,
tu viens de colorer ton langage d'une teinte poétique... C'est
un signe... Mais tu commets une erreur historique: d'après tous
les bons auteurs, Eve était blonde.
-- Idiotisme! dit Gandrax, Eve était brune, et elle parlait
sanscrit!
-- Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit à madame de
Val-Chesnay?
-- Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas.
On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais...
Bonsoir!
VII
L'ATELIER
Le lendemain, quand Sibylle, accompagnée de miss O'Neil,
descendit de son appartement pour déjeuner, elle reconnut tout
de suite à la mine de son grand-père qu'il n'ignorait pas les
graves circonstances qui avaient marqué la soirée de la
veille. Dès le matin, en effet, la comtesse avait demandé
audience à son mari et lui avait confié, dans l'effusion de
son coeur, les espérances que la cour assidue de M. de Chalys
auprès de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, à
ce récit, s'était frappé le front.
-- Parbleu! s'écria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas
songé? Mais cela va de soi! Beau nom,... un grand talent,... joli
cavalier! C'était indiqué,... c'était fatal! Cela fera un couple
admirable!
Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le
sourcil.
-- Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas!
-- Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front.
Il l'embrassa en riant; on déjeuna gaiement. Miss O'Neil en
particulier paraissait radieuse et affectait des poses
d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent
retirés:
-- Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce
matin, mon enfant? Ah! voilà! voilà les effets bien connus
d'une mauvaise conscience!
Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui
dit d'un ton tragique:
-- Ah çà! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?... Mais à propos,
miss O'Neil, quelle fête nationale avez-vous donc commémorée
cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir
jusqu'au chant du coq!
-- Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses...
Si j'avais pensé que vous pussiez m'entendre...
-- Moi! que je pusse vous entendre?... Ah çà! vous ne connaîtrez
donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?... Mais vous seriez à
Calcutta,... et moi à Bellevue,... vous poseriez un doit,... un
seul,... le petit doigt! sur votre harpe,... et je vous
entendrais,... et je vibrerais immédiatement à l'unisson!... Mais
parlons sérieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non?
-- Quoi, monsieur le comte?
-- Saviez-vous que cette jeune personne sans principes eût
échangé au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu?
-- Oh! mon grand-père! dit Sibylle.
-- Dame! on m'a conté cela, à moi!... Au surplus, grâce à Dieu,
le mariage est là pour tout réparer.
-- Mon cher monsieur et grand-père, n'allons pas si vite, je
vous en prie.
-- Comment! quoi! elle ne veut pas l'épouser maintenant! Ah!
bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art...
Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralité de votre
élève!
On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaçant de ses
deux bras le cou de son sémillant aïeul:
-- Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle.
-- Soit! si vous me promettez de l'épouser, bien entendu,... car
encore faut-il sauver l'honneur!
-- Mais enfin épouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en
ma vie, à dix ans de distance,... et que je ne reverrai peut-être
jamais?
-- Comment! mais vous allez le voir tantôt! N'est-ce pas
aujourd'hui le jour de votre grand'mère?
-- Il ne connaît même pas le jour de ma grand'mère.
-- Bah! Il va venir, vous dis-je... Mettez-vous là, que je vous
conte ce qui va se passer... Il va venir... entre quatre et cinq
heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et
une indifférence blâmable... Il vous montrera son album, et vous
rougirez sensiblement,... ainsi que miss O'Neil,... en admirant la
fidélité de son souvenir... Il vous demandera de lui faire voir
vos tableaux,... et pendant que vous exprimerez un refus timide,
miss O'Neil ira les chercher... Extase du comte... Nouvelle
rougeur de la jeune fille... et de la sensitive qui répond au
nom de miss O'Neil... Ensuite,... ah! ensuite vous lui parlerez
des études orientales qu'il achève en ce moment, et de
l'impatience que vous éprouvez avec Paris tout entier... _et
caetera_... Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de
vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le
plaisir de visiter son atelier... Miss O'Neil rougira plus que
jamais, et vous regarderez votre grand'mère avec une aimable
incertitude... Votre grand'mère dira que le talent du comte
donne à sa maison un caractère en quelque sorte public, et
que, par conséquent, elle regarde cette visite comme possible
et convenable sous son égide... Dans quelques jours, il
sollicitera la faveur de faire votre portrait, -- et, quand il
l'aura terminé, -- il nous le laissera et s'en ira avec
l'original... Voilà votre histoire, mademoiselle!
Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il
ajouta d'un ton sérieux:
-- Ma chère enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!
-- Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une
observation? Vous êtes un grand-père adorable, mais imprudent...
Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru
l'homme le plus distingué et le plus séduisant que j'aie
jamais rencontré... après vous; mais justement à cause de cela
vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophéties...
car il est très-possible, malgré ses incontestables politesses
d'hier soir, que l'idée de m'épouser ne lui vienne jamais!
-- Sans doute, cela est possible... Mais en ce cas-là tant pis
pour lui!... Quant à vous, je vous parle avec cette abondance de
coeur, parce que je sais à qui je m'adresse... Vous êtes une
fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prédilection pour
M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions
d'une passion irrésistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.
Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de
présence en sa qualité d'administrateur d'une grande ligne de
chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures
sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de là sur son
cercle et sur sa partie de whist, série d'évolutions dont
l'état de sa santé ou le tremblement du globe pouvaient seuls
le détourner.
M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus
troublée et plus agitée qu'il ne lui était possible de le
supposer, car il ignorait, et il eût difficilement compris
d'ailleurs les secrètes intelligences, les pressentiments
délicats et profonds qui semblaient avoir préparé et mûri par
avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait
née de la veille. Ces deux êtres, doués d'une imagination
égale et comme inclinée dans le même sens, avaient pour ainsi
dire glissé l'un vers l'autre, depuis de longues années, par
une pente mystérieuse, et leur première rencontre fut un choc
violent d'où jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la
passion, qui s'expliquent par des affinités et des harmonies
mutuelles d'une puissance impérieuse, sont des exceptions sans
doute; mais ces exceptions ne sont pas très-rares, et il
suffit qu'elles se produisent dans la vie réelle pour
justifier le roman, qui est précisément l'histoire des
sentiments exceptionnels, et pour lui prêter l'intérêt et le
dignité du vrai.
Mademoiselle de Férias concevait à peine elle-même la
profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec
M. de Chalys lui avait laissée. Elle se demandait comment sa
destinée tout entière pouvait lui paraître suspendue à cet
incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquiétait
cruellement de l'idée que M. de Chalys, une fois sortir de
l'hôtel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et
de son travail sans songer davantage à cet insignifiant
épisode de sa vie mondaine. Elle eût payé de son sang le
secret des pensées de Raoul.
Les pensées de Raoul étaient celles de Sibylle, avec un degré
d'inquiétude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du
goût que sa personne avait inspiré à M. de Chalys: son
instinct de femme l'en avertissait sûrement, et ne lui
laissait d'incertitude que sur la mesure et la portée de cette
inclination; mais M. de Chalys, qui avait passé une partie de
la nuit à se rappeler et à commenter minutieusement toutes les
paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de
physionomie de la jeune fille, en était arrivé, par une série
d'inductions et de déductions connue des seuls amants, à
l'absurde conclusion qu'il lui avait déplu. Il s'était endormi
là-dessus fort tristement.
A son réveil, il envisagea les choses sous un jour moins
sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain,
son hôtel patrimonial, qui avait l'avantage d'être
pourvu d'un jardin. On était alors à la fin d'avril, et les
oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se
mit à chanter lui-même en marchant à grands pas et en
cueillant çà et là un brin de violette qu'il respirait, et
qu'il lançait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il
monta bientôt dans son atelier et ouvrit l'album où étaient
les trois portraits de Sibylle. Il compléta la ressemblance du
dernier par quelques traits fugitifs dessinés avec le doigt,
puis, après une contemplation silencieuse, il murmura d'une
voix faible comme un souffle:
-- Ma femme! -- Ce mot le fit sourire, puis il haussa les
épaules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui
revenaient.
-- Bah! je lui ai déplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop
vieux apparemment!... Ah! travaillons!
Il apprêta sa palette en fredonnant. Tout à coup il enleva du
chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaça par une
toile neuve, plaça l'album ouvert sur une chaise devant lui,
et se mit en devoir d'ébaucher le portrait en pied de
mademoiselle de Férias et de sa roche.
Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi était le
jour réservé de madame de Vergnes; il se décida néanmoins à
différer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne fût-ce que pour
témoigner à mademoiselle de Férias une indifférence magnanime.
Vers quatre heures toutefois, il déposa brusquement sa palette
et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait
avec son album devant la porte de l'hôtel de Vergnes.
Les femmes les plus franches, habituées dès l'enfance à une
sévère contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir
dans les circonstances délicates un avantage marqué sur les
hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pâleur de
l'émotion sur le front, se présenta dans le salon où Sibylle
était assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut
frappé désagréablement de l'aisance et de la sérénité avec
lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la
jeune fille entendît gronder dans ses oreilles toutes les
rumeurs de l'Océan. Cette impression pénible du comte devait
s'accroître encore dans le cours de sa visite: il arriva en
effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour à tour
les différentes phases dont la facile prévoyance de M. de
Vergnes avait arrêté l'horoscope, et que cette ponctualité
finit par éveiller le petite génie comique de mademoiselle de
Férias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition
d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint à prier
madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle
regarda furtivement miss O'Neil en réprimant à peine un
sourire. Cette moue équivoque fut surprise par M. de Chalys,
qu'elle décontenança extrêmement. Ce fut en vain que madame de
Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier à son
premier jour de loisir, il se retira parfaitement mécontent de
l'entrevue, de lui-même, et surtout de mademoiselle de Férias.
-- Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine
de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout
simple, c'est dans la règle... qu'il y ait une femme enter dix
mille à qui on désire plaire, et que ce soit à celle-là qu'on
déplaise,... c'est entendu;... mais que je la divertisse, que je
lui paraisse risible, bouffon,... je ne comprend plus!... car il
est très-évident qu'elle se moquait de moi avec son
institutrice, qui est bien par parenthèse l'institutrice la
plus hideuse de l'univers!... J'exècre l'esprit goguenard chez
une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et
de sécheresse d'âme... Au reste il fallait bien qu'elle eût un
défaut, cette jeune créature; sans cela, ce serait trop beau!...
Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont
justes, sobres, harmonieux!... C'est une musique!... Et une
intelligence supérieure avec cela! des idées nettes comme
l'acier!... et pas de bonté... naturellement!... Allons, mon coeur,
n'y pensons plus, et allons dîner!