d'esprit et de bonté, je me fie à vous! Ne me méprisez pas
surtout!... J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure... Et,
d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans
rougir... Voyons, écoutez-moi. Quand je me suis mariée, j'aimais
quelqu'un... depuis longtemps,... hélas! depuis toujours! car dès
que j'ai eu une pensée dans le coeur, elle a été pour lui.
J'espérais l'épouser, on me le faisait pressentir -- c'est
encore une excuse! -- mais lui ne vit rien... ou ne voulut rien
voir... Il partit... très-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait
jamais!... Je fis mon deuil du bonheur,... et j'épousai mon mari.
Il y eut une pause de silence embarrassé; la petite duchesse
paraissant rencontrer à ce point de sa confidence une
difficulté de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-même
avec effort le trouble extrême de ses idées, fit sentir à la
main de son amie une pression plus affectueuse.
-- Voyons, dit-elle, courage... Et l'autre est revenu, n'est-ce
pas?
Blanche lui lança de côté un regard rapide:
-- Oui, dit-elle, il est revenu,... et, en deux mots, j'ai
reconnu que je l'aimais encore follement,... je n'ai pu le lui
cacher,... et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai
horreur du mal, j'étais tout près de me perdre,... de me perdre
tout à fait, quand Dieu m'a donné le courage de me jeter dans
tes bras, mon pauvre ange!...
Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se
relevant:
-- Ma chérie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entière;
je comprends tout ce que vous êtes, je ferai tout ce que vous
me direz... Eh bien, dites,... que feriez-vous, si vous étiez moi?
Au milieu du chaos de réflexions, de suppositions et
d'imaginations intéressantes où l'avaient plongée les
confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine à dégager
sa pensée avec assez de netteté pour jouer dignement le rôle
auquel elle était appelée. Elle y parvint cependant, quoique
ses premières paroles fussent encore empreintes d'un peu de
préoccupation personnelle.
-- Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,... et je suis
toute confuse,... et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je
suis pourtant bien touchée de votre confiance, et je voudrais
de toute mon âme y répondre... Voyons,... il me semble,... ce
quelqu'un... vous aime-t-il de son côté?
Blanche secoua la tête tristement:
-- Pas beaucoup, je crains! dit-elle.
Et, se reprenant aussitôt:
-- Je crois!
-- Si vous vous adressiez à son honneur? En a-t-il?
-- Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse.
-- Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,... si vous lui
demandiez bien sérieusement de s'éloigner?
-- Vous croyez? dit Blanche en hésitant. Mais non!... je ne
saurais pas,... je ne pourrais pas... Non, non, pas cela, je t'en
prie!... Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi,
comme je t'appelle!
Sibylle lui baisa le front avec grâce, puis elle tendit l'arc
charmant de ses sourcils, prit sa mine sévère, et parut se
livrer à de profondes réflexions.
-- Ce que je ferais, moi, dit-elle après un moment, le voici:
je me fierais tout simplement à mon mari. Sans entrer dans les
détails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je
me sens troublée et que je m'attache à lui, que ma solitude
trop fréquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus
m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais
que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la
croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour
l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit être une âme
généreuse;... il comprendra, et vous serez sauvée.
-- Eh bien,... je préfère cela, dit la duchesse. Oui, c'est
vrai,... le duc est une âme généreuse,... et je crois que je
l'aurais aimé, s'il eût voulu... J'en ai été tentée bien
souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,...
une enfant! Il ne me connaît pas!... Eh bien, oui,... j'y
penserai!
-- Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire...
Est-il à Paris, ton mari?
La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarité de
langage.
-- A la bonne heure! dit-elle... Oui, il est à Paris.
-- Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir!
La duchesse se leva brusquement:
-- Je l'entends, dit-elle.
-- Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement
Sibylle.
Et comme Blanche hésitait:
-- Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne
t'aime plus!
-- Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras..
Pars,... à demain!
Le duc ouvrait la porte au même instant, et il fut témoin de
l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa
son salut le plus chevaleresque à Sibylle, qui sortit
aussitôt.
M. de Sauves, qui n'était pas né d'hier, comme on dit, avait
remarqué du premier coup d'oeil le désordre et l'animation des
traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un
danger dans sa maison, et il éprouva le malaise d'un homme
qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans
l'atmosphère une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs
cette désagréable impression sous son grand air d'aisance
seigneuriale, il posa ses lèvres souriantes sur le front de
son aimable petite femme.
-- Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il.
Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en
flairant çà et là des vases pleins de fleurs; il détacha une
rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa
boutonnière:
-- Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle
de Férias, ma chère!
-- Oh! nous sommes très-liées... Vous en plaignez-vous?
-- Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort
sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un
ton excellent, et je lui crois tout le mérite du monde.
Qu'est-ce que vous vous contiez là toutes deux?
La duchesse rassembla tout son courage.
-- Je lui contais mes peines, dit-elle.
-- Vos peines? répliqua le duc en riant. Vous avez des peines,
jeune dame?... Tu as des peines, ma pauvre Blanche?
-- Très-graves.
-- Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec
sérénité.
-- Mademoiselle de Férias, reprit la duchesse, me donnait le
conseil de vous les confier... Elle prétend que vous avez une
âme généreuse?...
Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls
s'accélérer.
-- Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?... Eh bien, je ne
sais pas, moi, si j'ai une âme généreuse; mais le conseil me
paraît bon, et j'en suis reconnaissant à mademoiselle de
Férias.
La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil:
-- Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si
souvent,... ou plutôt, sans rien changer à vos habitudes,
emmenez-moi à la campagne toutes les fois que vous irez... Vous
me rendrez très-heureuse.
M. de Sauves, qui était debout à quelque distance, aspira
l'air avec force.
-- Vous ne l'êtes donc pas? dit-il en attachant sur elle un
regard sérieux.
-- Pas tout à fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour
être seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de
beaucoup d'affection... Ma vie n'est pas assez occupée de ce
côté;... il y a des vides que j'ai peine à remplir.
-- Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voilà dans le
roman, n'est-ce pas?... Et vos enfants, n'est-ce plus rien déjà?
-- Je les adore... Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas à
remplir un coeur de mon âge.
-- Je n'entends rien à ces subtilités! s'écria le duc. Si vous
n'êtes pas heureuse dans votre situation, vous êtes
radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos
infortunes sont de pures fantaisies littéraires, et je n'y
remédierais nullement en y cédant... Je ne me donnerai ni le
ridicule ni l'ennui de vous traîner après moi deux fois la
semaine à la campagne... comme une cantinière! Cela est absurde!
cela ne sera pas!
La jeune duchesse, après une pause de recueillement pénible,
leva vers son mari ses yeux humides.
-- Mon ami, dit-elle à demi-voix, comprenez-moi bien, je vous
en prie: il faut que cela soit!
Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrêtant à
deux pas:
-- Ah çà! dit-il avec gravité, qu'est-ce qu'il y a donc?
-- Rien... que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous
prie de me soutenir.
Les traits du duc se contractèrent violemment et se couvrirent
d'une teinte livide; une colère sauvage jaillit de ses yeux.
La jeune femme, comme éblouie par cette flamme qui
l'enveloppa, parut défaillir, retomba sur le divan et y
demeura tout affaissée.
Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses
bras sur sa poitrine, et commença de marcher à grands pas d'un
bout à l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard
inquiet et suppliant. Dix minutes se passèrent, pendant
lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc
sur le tapis; puis il fit brusquement un détour et vint au
divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une
roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face,
et lui dit de sa voix sonore, un peu brisée par l'émotion:
-- Vous êtes une honnête femme!... Je vous remercie.
La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un
enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et
sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scène,
essuyait du bout de son doigt, à la dérobée, quelques larmes
qui glissaient sur son mâle visage. Puis, après un instant:
-- Je vous laisse, dit-il, ma chère petite, il faut nous calmer
tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmènerai.
-- Toujours? murmura Blanche.
-- Toujours.
Et il sortit.
A peine seule, la jeune duchesse se jeta à genoux devant son
divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui
souriait et pleurait tout à la fois, elle remercia Dieu du
bonheur dont elle sentait son âme inondée. Elle fut le reste
du jour en paradis.
Vers le soir, cependant, une amère pensée traversa son esprit,
et, lui rappelant qu'elle était sur la terre, lui fit sentir
sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea à
Clotilde et au triomphe qu'elle lui ménageait en renonçant
elle-même à l'amour de Raoul. Cette conséquence, qui lui avait
échappé dans le trouble de sa ferveur première, lui parut une
aggravation insupportable de son sacrifice; elle se représenta
avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de
son amant. Elle rêva toute la nuit dans son cerveau brûlant
mille combinaisons vaines pour éloigner ce calice de ses
lèvres: elle découvrit enfin une stratégie qui lui parut
infaillible, et, ayant arrêté dans tous ses détails sa
résolution, qui était bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur
héroïque, Blanche s'endormit.
VI
LA COURONNE
Le lendemain, la jeune duchesse de Sauves passa une partie de
sa matinée à parcourir des magasins de fleuristes où elle fit
quelques acquisitions mystérieuses. Elle alla ensuite à
l'hôtel de Vergnes, et, s'étant enfermée avec mademoiselle de
Férias, elle lui conta, à travers mille transports d'amitié,
son entretien avec son mari et le plein succès de la conduite
qu'elle-même avait suggérée.
-- Il faut, ajouta-t-elle, ma chérie, que tu viennes
aujourd'hui dîner avec moi. Ma belle-mère, à ma requête, veut
bien organiser pour ce soir une petite sauterie. Nous n'aurons
que toi à dîner. Tu viendras comme tu es. Après dîner, nous
nous habillerons ensemble, et ce sera charmant... Si tu veux me
plaire, tu mettras ta toilette blanche et bleue. Ne te
préoccupe pas de ta coiffure, j'en ai rêvé une pour toi, et je
l'exécuterai moi-même de ma patte blanche, parce que je
t'adore!
Mademoiselle de Férias, en attendant l'heure de ce rendez-vous,
eut le loisir de poursuivre au milieu des nuages les
légions de songes et de chimères qui depuis la veille
flottaient dans son ciel. Sans parvenir à démêler clairement
la vérité, elle en saisissait quelques lueurs; sa main
soulevait un pan du rideau enchanté qui lui avait caché si
obstinément jusque-là un personnage dont le nom seul
précipitait les mouvements de son coeur. Elle ressentait cette
émotion confuse, indéfinie, mais profonde, qui se répand dans
nos veines à certaines heures critiques et solennelles de
notre existence; il lui semblait qu'elle allait voir face à
face le dieu secret de sa pensée, et une sorte de trouble
surnaturel envahissait son sein.
Elle arriva vers sept heures à l'hôtel de Sauves, et elle
remarqua que la jeune duchesse était à peine moins agitée
qu'elle-même. Pendant le dîner, elle fut de la part du duc
l'objet d'attentions extrêmes. Au dessert, il la plaisanta
doucement sur la gravité de sa physionomie et sur la
profondeur de son oeil bleu.
-- Vous êtes, lui dit-il, une blonde ténébreuse... Vous avez
l'air d'un ange qui médite un crime... Ah! vous riez donc
quelquefois? J'en suis charmé, mademoiselle!
Blanche lui ayant dit que cette sérieuse jeune fille excellait
à faire des caricatures, le duc refusa de le croire, et
insista pour qu'elle fît la sienne sur l'heure. Il courut
chercher des crayons. Sibylle, après s'être beaucoup défendue,
se retira dans un coin du salon, esquissa vivement, à grands
traits anguleux, la statue équestre de Henri IV sur le Pont-Neuf,
et présenta ce croquis au duc avec une grande révérence.
Comme elle allait se retirer avec Blanche, le duc, l'isolant
un moment près de lui dans une fenêtre:
-- Mademoiselle de Férias, il faut que vous me permettiez de
vous dire que je suis pénétré pour vous d'estime et d'amitié.
Je me suis laissé conter que vous aimiez les âmes généreuses:
rien ne me serait plus agréable que de vous voir me
reconnaître ce titre à votre sympathie.
Sibylle rougit, lui tendit la main, et se sauva à la hâte.
La jeune duchesse l'entraîna dans sa chambre, et elles
commencèrent leur toilette du soir, en s'embrassant de temps à
autre, par forme d'intermède. Blanche, tout en s'occupant des
menus détails de son habillement, se livrait à un babillage
fiévreux: elle s'informait des goûts de son amie en matière
d'art, de littérature, de promenades, de voyages, et elle lui
disait les siens.
-- Moi,... j'aime ceci, j'aime cela... Et toi? Connais-tu la
Suisse? et l'Italie?... Nous irons ensemble partout,... quand tu
seras mariée.
Sur ce mot, qui lui avait échappé, elle se tut brusquement.
Arrivée à une certaine phase de sa toilette, Sibylle se montra
hésitante et préoccupée:
-- J'ai apporté une coiffure,... dit-elle; faut-il me la faire
poser?
-- Non! non! s'écria vivement la petite duchesse. Je vais me
coiffer d'abord, et je suis à toi... Tiens! chauffe-toi, et
enveloppe-toi bien avec cela en attendant.
Et elle lui jeta un burnous sur les épaules.
Quelques minutes plus tard, la duchesse renvoya les femmes qui
les avaient assistées jusque-là, et fit asseoir Sibylle devant
une grand glace qui descendait jusqu'au parquet et
qu'éclairaient deux girandoles latérales. Elle dégagea alors
avec précaution de leur enveloppe les paquets de fleurs dont
elle s'était approvisionnée le matin. Sibylle vit que toutes
ces fleurs étaient empruntées à la nature la plus vierge et la
plus agreste: elles étaient mêlées de ces espèces
particulières d'herbes, de feuillages et de lianes qui
décorent les sites sauvages et solitaires. La pensée de
Sibylle s'envola aussitôt vers les bois de Férias, et elle
crut respirer les parfums âcres et salubres qui l'avaient
enivrée autrefois dans les profondes retraites où elle se
plaisait. La jeune duchesse, après une courte méditation
préalable, pendant laquelle elle se rappelait dans les
moindres détails la parure de tête que portait Sibylle dans
l'album de Raoul, procéda de sa main fine et souple à la
coiffure de sa chère rivale. Elle peigna d'abord
maternellement les longs cheveux de Sibylle, et les lui releva
ensuite sur la nuque, où elle les fixa en une masse superbe et
un peu abandonnée; puis elle se mit à lisser, à tordre et à
crêper ce qui restait avec une prestesse et une sûreté
d'artiste. Elle prit alors des groupes de fleurs et de
feuillages, et l'en couronna comme une nymphe des bois. Elle
levait de temps à autre les yeux sur la glace pour y voir son
ouvrage; mais ses yeux tout à coup se voilèrent, et pendant
que sa main continuait de voltiger comme un oiseau sur la tête
de Sibylle, des larmes lui échappèrent, et vinrent se poser
comme des gouttes de rosée sur les fleurs de la couronne.
-- Tu pleures? dit Sibylle. Qu'as-tu donc?
-- Ce n'est rien,... ne fais pas attention, dit Blanche; il y a
de douces larmes, va!
Les siennes pourtant ne l'étaient point, et tout le sang de
son coeur fumant sur un autel n'eût pu réjouir le ciel et les
anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur.
Quand elle eut achevé, elle aida Sibylle à compléter sa
toilette:
-- Voyons, dit-elle alors, mets-toi là, que je te regarde! Ah!
tu es très-belle! Je suis contente de toi... et de moi! Viens
maintenant.
Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre.
Mademoiselle de Férias en effet était, à ce moment de sa vie,
non point très-belle peut-être, mais admirablement jolie et
captivante. Elle n'était point grande, et elle paraissait
l'être, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa
personne était parfaite. Son charme singulier résidait dans
l'expression de son visage délicat et sévère, de sa bouche
pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard;
ce regard se creusait sous l'arcade un peu proéminente des
sourcils, et était habituellement bleu comme la mer sous un
ciel sans tache; par instants, à quelques mouvements secrets
de l'âme, cet azur céleste, comme si un nuage y eût passé,
semblait se charger d'orages et d'éclairs. La jeune duchesse,
habile à saisir le trait le plus frappant de cette
physionomie, s'était plu à l'exagérer encore ce soir-là par la
disposition qu'elle avait donnée à la couronne de fleurs
sauvages. Sous cet ombrage léger qui dominait son front, les
yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'éclat sombre et
mystique d'un rayon de soleil qui pénètre une épaisse
feuillée, ou qui filtre doucement à travers les vitraux peints
d'une chapelle. Elle était femme avec cela: ses épaules, d'une
grâce souveraine, avaient une teinte transparente, nacrée, et
en quelque sorte lumineuse, qui éblouissait comme le reflet
d'une substance immortelle; la partie la plus matérielle de sa
beauté avait ainsi elle-même quelque chose de chaste et de
divin.
Telle était mademoiselle de Férias quand elle entra dans le
salon principal de l'hôtel de Sauves, donnant le bras à la
duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et
le plus grand nombre des invités étaient alors arrivés. De son
premier coup d'oeil la jeune duchesse découvrit Raoul et
Clotilde: ils étaient assis l'un près de l'autre sur un divan,
et paraissaient engagés dans un dialogue animé. Blanche,
rendant avec distraction les saluts qui lui étaient adressés
sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le
bras de Sibylle, et alla droit à l'ennemi. La baronne de
Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un
froid soudain dans la région du coeur: le comte de Chalys, qui
lui parlait en ce moment, surpris de l'altération subite de
ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la
jeune femme, et pour la première fois il aperçut mademoiselle
de Férias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose
nonchalante, et se dressant sur le divan:
-- Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il d'une voix sourde.
Clotilde ne répondit point; elle s'était levée; Raoul se leva
de même, et il se tint un peu à l'écart pendant que la
duchesse et Sibylle échangeaient des serrements de main avec
Clotilde. La jeune duchesse, après cette brève cérémonie, fit
un pas vers le comte, et s'adressant à Sibylle:
-- Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle.
Puis se retournant vers Raoul:
-- Mademoiselle Sibylle de Férias, mon amie!
Blanche, ayant accompli ce coup d'état, n'eut point de peine à
interpréter la stupeur profonde dont les traits de son cousin
s'étaient empreints; mais elle ne sentit pas sans surprise le
bras de Sibylle trembler tout à coup et s'appuyer sur le sien
avec force. Elle l'emmena aussitôt, la fit asseoir près d'elle
à l'extrémité opposée du salon, et la regardant avec une
curiosité affectueuse:
-- Remets-toi, ma chérie, lui dit-elle, ce ne sera rien, va;...
mais je me demande comment tu as pu le reconnaître après tant
d'années. Explique-moi donc cela.
-- Je ne sais,... murmura Sibylle: c'est le mystère de cette
coiffure qui m'y avait préparée, je crois... mais toi-même... qui
a pu te dire?
-- Devine!
-- Mais cela me confond!
-- Te sens-tu assez remise pour valser?
-- Valser?... pourquoi?
-- Pour rappeler les roses... tu es trop pâle, pour ton genre de
beauté!
Blanche arrêta son mari au passage:
-- Mon ami, mademoiselle de Férias meurt d'envie de valser avec
vous!
Le duc posa une main sur son coeur, s'inclina jusqu'à terre,
et, enlaçant puissamment la taille frêle de Sibylle, il fendit
la foule comme un aigle qui prend son vol avec une colombe
dans ses serres.
La duchesse, animée par le succès de ses petits complots, se
mit alors à causer gaiement avec son voisinage, sans perdre de
vue un seul instant le coin du salon où Clotilde et Raoul
étaient demeurés en tête-à-tête. Elle jouissait pleinement de
l'air distrait de son cousin et de la mine sombre et dépitée
de la jeune baronne. Elle voyait les regards du comte
obstinément dirigés sur mademoiselle de Férias, et elle
comprenait avec délices que la jeune fille était devenue
l'objet unique de son attention et même de son entretien.
M. de Chalys en effet, quoique plein d'usage, venait
d'éprouver une commotion trop violente pour n'en être pas
ébranlé dans son équilibre d'homme du monde. L'apparition
fantastique de Sibylle et le fait à peine moins singulier de
sa présentation sous le patronage affecté de la duchesse, lui
ôtèrent absolument le sang-froid de son expérience et de son
savoir-vivre; il tomba comme un écolier dans la maladresse
insigne d'interroger curieusement une jolie femme sur le
compte d'une autre:
-- Vous connaissez donc cette jeune personne, madame? dit-il à
sa voisine.
-- Quelle jeune personne?
-- Qui a une tête nimbée... mademoiselle de Férias... je crois...
-- Un peu. Nous sommes compatriotes, dit sèchement Clotilde.
-- Ah!... Férias... où est-ce donc?
-- En Normandie.
-- Près de la mer?
-- Pas loin!
-- Elle est donc liée avec ma cousine?
-- Il paraît!
-- Est-ce qu'elle demeure à Paris?
-- Je ne pense pas. Elle y est... de passage.
-- Pour longtemps?
-- Ah! mon Dieu!... mais si vous preniez la peine de le lui
demander?
-- Pardon!... c'est que je crois avec connu autrefois sa famille...
Au surplus, cela est fort insignifiant... Ce qui m'importe
davantage, madame, c'est de vous bien convaincre de la vérité
de ce que j'avais l'honneur de vous dire... Ce portrait, fait au
vol dans le parloir de votre couvent, il ne m'a pas quitté...
et, s'il m'était arrivé malheur, on l'eût enterré avec moi...
Clotilde se remit à sourire et à jouer de l'éventail:
-- Bah! vraiment! dit-elle. En Perse?... Dieu! quelle chaleur!
n'est-ce pas?
-- En Perse, répondit gravement Raoul après une pause de
distraction évidente, il y a beaucoup de montagnes, comme vous
savez, ce qui préserve des chaleurs excessives.
Clotilde haussa les épaules, appela d'un signe un jeune homme
qui passait, et commença un tour de valse.
M. de Chalys subit cet affront sans sourciller: il se glissa
discrètement à travers les groupes des valseurs, et, venant
prendre la place de Sibylle à côté de la jeune duchesse:
-- Ma cousine Blanche? dit-il.
-- Qu'est-ce qu'il y a, cousin?
-- Ayez pitié d'un homme dont l'esprit s'égare... et souffrez que
je vous adresse deux ou trois questions franches.
-- J'écoute.
-- Saviez-vous, quand vous m'avez présenté à mademoiselle de
Férias, qu'elle fût l'original de ce dessin que vous avez
remarqué dans mon album?
-- Très-probablement.
-- Et... vous l'aimez?
-- Tendrement.
Raoul regardait la jeune femme avec toute sa puissance
d'attention.
-- Et... vous me permettez de la trouver jolie?
-- Je vous l'ordonne, dit Blanche.
-- Et ensuite?
-- Comment! ensuite?
-- Que m'ordonnez-vous encore?
Elle tourna les yeux vers lui, et se masquant de son éventail:
-- D'être honnête et heureux, dit-elle.
La valse cessa au même instant; Raoul n'eut que le temps de
lire dans les yeux de la jeune femme la sincérité de sa
généreuse résolution. Il se leva, se pencha vers elle, et
mettant dans son geste, dans son oeil et dans sa voix tout le
respect que peut contenir un coeur d'homme:
-- Blanche, dit-il, je vous vénère!
Sibylle avait repris sa place, et le comte s'éloignait quand
la duchesse le rappela: