d'homme vraiment libre et pleinement affranchi pouvait être
discrédité, il le serait par toi! Que reproche-t-on à ceux
qui, comme nous, ont secoué le joug de toutes les mythologies
de l'enfance humaine, et qui rêvent pour le monde entier un
avenir d'émancipation égale? On leur reproche de supprimer les
principes qui font la cohésion nécessaire de tout groupe
social et d'imaginer sur la terre une prétendue société de
philosophes qui serait une société de brutes... Eh bien, j'en
suis fâché, mais tu donnes raison à l'objection! De ce que
Dieu est une pure hypothèse, tu conclus que la vertu et
l'honneur sont des fictions sans base!... mais cela est
imbécile! Est-ce que je ne suis pas un honnête homme, moi?...
Trouve une faute dans ma vie!... Et pourquoi le suis-je? Par
fierté d'abord, c'est possible, et pour démontrer à tous ces
adorateurs de dieux vermoulus qu'on peut ne croire à rien et
valoir mieux qu'ils ne valent... Oui, par fierté sans doute,
mais aussi et surtout par logique, quoi que tu en dises, parce
que je reconnais dans l'ordre moral, comme dans l'ordre
matériel, des lois nécessaires, parce que l'intégrité des
moeurs, qui est le respect de soi-même, la bonne foi, qui est
le respect de ses semblables, la justice, la probité,
l'honneur, sont des rouages indispensables aux fonctions d'une
bonne machine sociale... Oui, je reconnais ces lois nécessaires,
et je les observe... Ce que la plante et l'étoile font par
instinct et par fatalité, je le fais, moi, par raison... C'est
ma supériorité, c'est ma dignité... Je suis un homme!
-- Tu es bien fier, mon pauvre ami, reprit Raoul, de ton
tempérament! Tu vis, j'en conviens, avec l'austérité d'un
trappiste; mais pourquoi? Parce que la pâle liqueur qui coule
dans tes veines est descendue d'un glacier des Alpes! Tu as le
bonheur, je l'avoue, d'être chaste comme la lune; mais tu n'y
as pas plus de mérite que n'en a cet astre lui-même à être
éteint!
-- On est chaste quand on veut, répliqua le jeune savant avec
force; on est tout ce qu'on veut!... Tu es une femme!
Le comte Raoul haussa les épaules, fit entendre un éclat de
rire doux et musical, et continua quelque temps sa promenade
en silence; puis il reprit:
-- Tu as beau dire, Louis, dès que je ne crois pas à un Dieu,
source de toute justice, modèle de toute vertu, sanction de
toute loi morale, je ne me sens aucune raison suffisante de
vaincre mes goûts, mes penchants, mes passions,... bah! pas même
le plus simple appétit! Ce qu'il y a de pis, c'est que
j'éprouve à les satisfaire d'une façon sauvage une sorte de
joie méchante et d'âcre volupté... Il me semble que j'aimerais à
être un peu foudroyé...
-- C'est cela! dit Gandrax en riant. Allons, avoue-le, tu n'es
pas loin d'espérer quelque révélation, quelque miracle dans ce
genre-là. Veux-tu entendre la vérité, Raoul? Tu n'es pas un
incrédule, tu es un rebelle! Ce n'est pas, comme moi, la
conviction que tu portes dans ton cerveau, c'est la révolte!
Or un révolté suppose un maître... Et toi que parles de logique,
tu passes ta vie à te venger d'un Dieu auquel tu ne crois pas!
-- C'est vrai! dit Raoul avec animation; je n'ai pas ton
incrédulité sereine et bien portante: la mienne est
douloureuse, elle est désolée... Je suis un rebelle, tu l'as
dit, et ma chaîne brisée fait saigner mes poignets! Je me
désespère de ne pas retrouver dans le ciel le Dieu de mon
enfance... Je l'y cherche quelquefois avec des yeux pleins de
larmes; il n'y est pas! Il se cache derrière les nuages du
siècle, et je lui en veux, et je souhaiterais qu'il se montrât
à moi une seule seconde, fût-ce pour me lancer sa foudre!
-- Artiste! dit doucement Gandrax, et il lui tendit la main.
Raoul saisit cette main et la secoua fortement dans la sienne.
-- Ni artiste ni femme, dit-il, et par malheur aussi
radicalement incrédule que toi-même... Mais je suis un homme qui
a du sang dans les veines et des passions dans le coeur... Et
puisses-tu ne jamais savoir, mon pauvre Louis, combien les
plus vaillants arguments de la raison sont de chimériques
obstacles et de débiles consolations aux fureurs des sens et
aux tempêtes de l'âme!
-- _Amen!_ dit Gandrax.
-- Parlons d'autre chose, reprit Raoul en se rasseyant tout à
coup. J'ai eu dans la journée une autre surprise. J'ai reconnu
tantôt aux Champs-Elysées, dans une calèche fort brillante et
fort blasonnée, cette belle créature dont je t'ai dit deux
mots autrefois,... qui était au couvent en même temps que ma
cousine, dont j'esquissai le portrait à la volée, et qui
promettait... Comment s'appelait-elle donc?... Clotilde?...
Le jeune savant se leva par un mouvement soudain, et
s'adossant à la cheminée:
-- Clotilde Desrozais, n'est-ce pas? dit-il froidement. Elle
est aujourd'hui baronne de Val-Chesnay, et, autant que je puis
le savoir, très-riche, très-élégante et très-recherchée.
-- Comment! mais elle était pauvre!... Qu'est-ce donc que le
mari?
-- Un petit monsieur roide et blond, qui se nourrit
exclusivement de la poussière des hippodromes... pas
grand'chose! Elle l'a déterré en province, enlevé à sa mère,
et mis dans sa poche, comme on dit.
-- Cela ne m'étonne pas... Parle-t-on d'elle?
-- Pas jusqu'ici, que je sache.
-- Cela m'étonne... Voit-elle ma cousine?
-- Mais sans doute... Je la rencontre souvent chez madame de
Sauves. Elle se pique d'avoir un salon où elle rassemble
quelques curiosités du temps... Elle m'a fait l'honneur de me
joindre à sa collection: elle m'a invité à ses lundis.
-- Y vas-tu?
-- Oh! une fois tous les deux mois... tu peux juger comme je me
trouve bien là!
Une heure après minuit sonna à l'église Saint-Sulpice. M. de
Chalys se leva:
-- Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant
un cigare à la flamme de la lampe; cela fera peut-être
diversion.
Et prenant la main de Gandrax:
-- Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi?
-- Parfaitement!
-- Pas moi! Bonsoir!
Et il sortit.
Le comte Raoul de Chalys était resté dès sa première jeunesse
maître d'une fortune considérable: il n'en avait pas moins
consacré, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du
devoir, beaucoup de peines et de veilles à son éducation
intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer étranger à aucune
des lumières de son temps, et avait même poussé la curiosité
jusqu'aux études scientifiques pour lesquelles il n'avait
d'ailleurs ni goût ni aptitude. C'était comme un besoin de se
compléter de ce côté qui l'avait d'abord attaché à Louis
Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractère
énergique le captivèrent, sans cependant le dominer; car,
très-différentes dans leur organisation et dans leurs
développements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte
d'égalité en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une
sur l'autre et leur permettait l'amitié. Dans les glaces où
résidait Louis Gandrax, l'âme passionnée et l'esprit turbulent
de Raoul faisaient pénétrer, comme le soleil aux régions
polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se
sentait surpris et doucement excité; Raoul éprouvait pour sa
part une joie étrange à recevoir de la bouche de son ami des
formules nettes et calmantes pour son scepticisme agité.
Avec un goût général pour les arts, Raoul s'était reconnu de
bonne heure des dispositions spéciales pour la peinture: il
les avait cultivées avec passion, et après une dizaines
d'années d'études obscures, quelques oeuvres rares, mais
excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des maîtres.
-- Dès le lendemain de son retour, il s'enferma dans son
atelier avec la résolution de transformer en tableaux quelques
pages de son album oriental, et la bonne pensée accessoire
d'étouffer par un travail assidu les tentations curieuses et
malignes qui l'attiraient vers l'hôtel de Sauves. Cependant,
quoiqu'il ne manquât pas de volonté, M. de Chalys n'était pas
assez déterminé à en avoir dans ce cas particulier pour
refuser une invitation à dîner que lui adressa quelques jours
après madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait à
la fois d'avoir montré beaucoup de vertu et d'avoir un motif
suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse:
il fut piqué ce soir-là des façons aisées et parfaitement
rassises de sa cousine. Il prétendit en avoir le coeur net, et
il alla faire visite le lendemain à la duchesse douairière,
qui le reçut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affecté,
pendant qu'il contait ses voyages, de bâiller derrière son
éventail, il commençait à s'irriter au fond de son âme, quand
la jeune baronne de Val-Chesnay, née Clotilde Desrozais, fut
introduite dans le salon, et vint donner un autre cours à ses
idées. -- Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et
ne parut absolument pas le reconnaître, ce qui le contraria
d'autant plus qu'il fut ébloui de la splendeur épanouie de sa
beauté. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte,
la jeune baronne, s'adressant tout à coup à un vieillard à
moitié mort qui se trouvait là par hasard, qui était enseveli
dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait
songer:
-- Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois
jamais à mes lundis!... Qu'est-ce que je vous ai donc fait?...
Vous seriez si aimable!
Le vieillard inconnu parut stupéfait, et s'inclina vaguement
comme une momie qui s'éveille; puis aussitôt, la jeune baronne
paraissant aviser Raoul pour la première fois, et prenant
l'air subitement consterné de quelqu'un qui s'aperçoit d'une
gaucherie qu'il vient de commettre:
-- Mon Dieu! reprit-elle en hésitant... je serais certainement
très-heureuse, monsieur... je reçois le lundi soir... Mon Dieu!
monsieur de Chalys, je crois?
-- Oui, madame.
-- Eh bien, monsieur, l'ami et le parent de madame de Sauves
n'a pas besoin d'être invité chez moi pour y être le très-bien
venu!
-- Madame! dit Raoul en saluant jusqu'à terre, et il ajouta à
part lui, en se rasseyant: Allons! elle est toujours très-forte!
Au moment où Clotilde, par ce coup de main gauche, ramenait
ses filets sur son ancien admirateur, un éclair étincela dans
la prunelle de la petite duchesse. Elle reconduisit néanmoins
son amie Clotilde jusqu'aux antichambres, et en l'embrassant
tendrement, suivant l'usage des jeunes femmes:
-- A propos, dit-elle, je le trouve abominablement vieilli, mon
Persan,... et toi?
-- Oh! mais tellement, ma chère, répondit Clotilde, que j'ai eu
toutes les peines du monde à le reconnaître.
Cependant, lorsque Raoul crut devoir se rendre le lundi
suivant à l'invitation de madame de Val-Chesnay, il était à
peine dans le salon de Clotilde qu'il y vit entrer la duchesse
Blanche, qui paraissait plus que jamais avoir eu pour femme de
chambre ce soir-là la propre marraine de Cendrillon. Il passa
une heure cantonné entre ces deux ravissantes personnes, qui
ne cessèrent de se décocher l'une à l'autre, par-dessus sa
tête, avec beaucoup de grâce, tous les traits que pouvaient
contenir leurs carquois, et il se retira, doucement convaincu
qu'il était désormais l'objet d'un tournoi régulier dont il
aurait un jour ou l'autre à décerner la couronne.
Il n'est pas très-aisé de définir les raisons qui font qu'un
homme plaît aux dames. Il y aurait même quelque prudence à
laisser chacune de nos lectrices se figurer à son gré les
traits, le langage et la couleur des yeux de notre héros, car
chacune d'elles a son idéal -- dans la personne de son mari,
nous le souhaitons, --et il peut y avoir aussi peu d'habileté
que de discrétion à les déranger dans leurs perspectives. Nous
dirons cependant à tout risque que le comte Raoul de Chalys
était un homme d'une taille assez élevée, élégante et souple,
qui, sous une attitude d'indolence affaissée, décelait le
ressort et l'élasticité vigoureuse des races félines, et qui
lui donnait à un degré extrême ce qu'on appelle l'air
distingué. Ses cheveux, fins et soyeux, d'un ton châtain veiné
de teintes brunes, se faisaient déjà rares sur les tempes. Son
front était beau, sérieux et remarquablement pur. Deux rides
verticales, creusées entre les sourcils, indiquaient cependant
l'effort habituel de la pensée et la maîtrise coutumière de la
volonté. La sévérité presque alarmante de ce trait se trouvait
tempérée avec un grand charme par l'expression très-douce,
très-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui étaient
voilés de longs cils féminins. Tel qu'était le comte de
Chalys, il était impossible de le voir dans un salon sans
s'informer aussitôt de son nom. Ce nom lui-même avait du
prestige par l'alliance rare qu'il rappelait d'une grande
situation et d'un grand talent; mais le premier mérite du
comte aux yeux des femmes était de leur paraître toujours tout
prêt à tomber amoureux d'elles, et de l'être en effet, -- car,
disait-il, il n'y a pas de femme, même laide, qui n'ait dans
sa personne, en y regardant bien, quelque chose dont il n'est
pas impossible de s'éprendre. -- Son regard indifférent et son
langage froid s'animaient et se passionnaient dès qu'il leur
parlait; il leur inspirait à la fois du trouble et de la
confiance. Elles sentaient qu'il les aimait, et elles
l'aimaient.
Malgré ces dons dangereux dont il avait eu lieu, dès ses
premiers pas dans le monde, de reconnaître la puissance, le
comte de Chalys n'était pas et n'avait jamais été un homme à
bonnes fortunes. On lui en avait fait le renom, parce qu'on
lui prêtait tous les succès dont on le voyait capable; mais il
avait été préservé de ce misérable rôle par l'élévation de son
naturel, la gravité de sa pensée et par un certain fonds de
conscience et d'honnêteté qui persistait singulièrement dans
son âme, dégagée d'ailleurs de tout principe et de tout frein
moral. Son coeur, battu sans doute de quelques orages, n'en
avait pas été flétri, et sur le chaos de cette intelligence
profondément dépravée les songes ailés de la pure jeunesse
s'élevaient encore quelquefois revêtus de toute leur candeur
originelle. Dans la période de sa vie où nous le rencontrons,
un sentiment particulier de lassitude disposait moins que
jamais M. de Chalys à rechercher les agitations d'une intrigue
galante. Il s'était même promis de vivre désormais en
cénobite, à moins de quelque tentation qui dépassât la mesure
commune. Il arriva malheureusement, comme il arrive toujours
en de tels desseins, que la première occasion qui s'offrit lui
parut précisément avoir ce caractère irrésistible.
Raoul s'abandonna donc à l'attrait piquant de ces deux amours
rivales qui avaient salué son retour; il en savoura, sans se
hâter, les flatteries, et en vit se développer les phases avec
curiosité, différant autant que possible d'y engager son coeur
d'une manière violente et décisive. La vie mondaine à Paris
permet mieux qu'ailleurs ces atermoiements agréables. Il était
en outre astreint à beaucoup de réserve, étant fort surveillé
par les deux jeunes amies, qui, depuis que leur haine mutuelle
était sans bornes, ne se quittaient plus. Clotilde, il faut le
dire à sa louange, éprouvait pour M. de Chalys une passion
véritable, et la première de sa vie. A peine mariée au baron
de Val-Chesnay, elle avait voué à ce faible jeune homme un
mépris inexprimable. Pendant une ou deux années, elle avait
étourdi son activité d'âme dans la fougue première de son
existence parisienne, puis l'ennui l'avait saisie, et elle
s'était prise à rêver des distractions plus ardentes et plus
occupantes; mais, à défaut de principes, son esprit avait des
dédains et son coeur de la fierté. Elle était de ces femmes qui
se montrent plus difficiles dans le choix de leur amant que
dans le choix de leur mari. Elle en était là quand le comte de
Chalys lui apparut avec son mérite réel rehaussé par le charme
des souvenirs. Elle devina d'un coup d'oeil que son amie
Blanche, déjà sa rivale dans les luttes d'élégance mondaine,
entendait se le réserver, et elle eut une raison de plus de se
jeter corps et biens dans cette passion attendue.
La duchesse Blanche, nature plus douce et plus scrupuleuse,
eût peut-être vaincu les sentiments, autrefois innocents et
maintenant coupables, dont l'imprudence de son mari et le
retour de son cousin avaient causé le réveil, si ces
sentiments n'eussent été en elle exaspérés par l'attentat
d'une main étrangère sur l'homme qui avait été la chère pensée
de toute sa jeunesse. C'est ainsi que cette jeune femme s'en
allait aux abîmes, entraînée moitié par l'amour, moitié par la
haine.
M. de Chalys, au milieu d'un conflit si délicat, regretta plus
d'une fois de s'être laissé prendre à ces engrenages, qui, à
dire vrai, mettaient beaucoup de gêne dans son existence. Son
coeur, beaucoup trop calme pour sa justification, hésitait à se
prononcer entre les deux jeunes guerrières; cependant, un peu
par générosité et passablement par égoïsme, il penchait en
faveur de Blanche, dont la persévérante affection le touchait,
et dont l'humeur, moins orageuse que celle de Clotilde, lui
paraissait moins menaçante pour le repos et l'indépendance de
sa vie.
La jeune duchesse ne pouvait se méprendre sur le caractère
chaque jour plus tendre et plus décidé des assiduités de son
cousin, et elle n'en était pas plus heureuse. A mesure qu'elle
sentait son avantage sur Clotilde se dessiner plus nettement,
les scrupules de sa piété et les reproches de sa conscience
mêlaient plus d'amertume à sa passion et de larmes secrètes à
ses combats. Elle hésitait et essayait parfois de reculer sur
cette pente fleurie dont elle entrevoyait avec des répugnances
d'hermine le bourbier final; puis quelque retour offensif,
quelque agression furieuse de Clotilde la précipitaient de
nouveau dans un abandon aveugle et désespéré d'elle-même.
La duchesse, on l'a deviné, était à peine moins jalouse de
mademoiselle de Férias. En feuilletant un jour chez sa mère un
des albums de Raoul, elle y avait remarqué trois dessins qui
l'avaient extrêmement frappée par eux-mêmes, et encore plus
par les commentaires dont le comte les avait enrichis. Le
premier de ces dessins représentait, dans l'ombre d'une
feuillée épaisse et au pied d'une roche tapissée de lianes
sauvages, une petite fille d'une rare beauté, campée
résolûment dans une attitude de reine et tenant à la main une
baguette en manière de sceptre magique. Au bas de ce dessin
était l'inscription que voici: "Près des falaises de ***
(Normandie), 10 août 184... Mademoiselle Sibylle." -- La page
suivante figurait le même site et la même enfant, dont la
taille et l'expression de visage indiquaient seulement un
degré de maturité de plus. Au bas était écrit: "Mademoiselle
Sibylle, cinq ans plus tard." -- Enfin un troisième dessin,
fini avec un soin particulier, et qui portait pour inscription
ces mots: "Mademoiselle Sibylle, à dix-huit ans,... je crois,"
donnait l'image minutieusement étudiée d'une jeune fille dont
le front, le regard et la physionomie tout entière, pressentis
merveilleusement par l'artiste dans leurs développements
successifs, étaient le portrait presque exact de mademoiselle
de Férias. La jeune duchesse, stupéfaite, eut ce nom sur les
lèvres; un effort soudain de réflexion l'y retint suspendu, et
se tournant vers son cousin:
-- Qui est-ce donc? dit-elle.
-- Je ne sais, répondit Raoul; une enfant que j'ai entrevue
deux minutes autrefois, et qui doit être, si elle vit, une
créature adorable. Il conta alors à sa cousine sa rencontre
avec Sibylle auprès de la Roche-Fée, et les moindres détails
de leur court dialogue.
-- Le nom du petit village et du château voisin m'a échappé,
ajouta-t-il, ou plutôt je ne l'ai jamais su, car je n'ai fait
que traverser ce pays; mais j'ai eu cent fois la tentation d'y
retourner,... et puis les complications quotidiennes de la vie,...
le ridicule,... la crainte des déceptions m'en ont empêché... Il
est étrange que de tous mes souvenirs de voyage, et j'en ai
beaucoup, celui-là soit resté le plus vivant et le plus doux...
Cette enfant avait vraiment quelque chose d'extraordinaire, de
surnaturel!
Il continua de s'étendre et de s'exalter sur ce texte, et ne
s'arrêta qu'en voyant le front de Blanche se charger d'épais
nuages.
On conçoit avec quels raffinements de précaution et de
diplomatie la jeune duchesse s'ingénia, dès ce jour, à
éloigner mademoiselle de Férias de la vue de son enthousiaste
cousin. Elle n'attirait Raoul à l'hôtel de Sauves que
lorsqu'elle était à peu près assurée que Sibylle n'y viendrait
pas, et elle le voyait de préférence chez madame de Guy-Ferrand,
avec laquelle madame de Vergnes n'était pas en
relations. -- Clotilde, de son côté, bien qu'elle ignorât le
secret que le hasard avait révélé à son amie Blanche, mettait
un soin égal à prévenir une rencontre dont les grâces et le
prestige de Sibylle suffisaient à lui faire appréhender les
dangers. Comme M. de Chalys ne se montrait guère, hors de son
atelier et de son cercle, qu'à l'hôtel de Sauves et dans le
salon de la jeune baronne, il paraissait donc vraisemblable
que mademoiselle Sibylle et son peintre étaient destinés à ne
se retrouver jamais en ce monde, lorsqu'une circonstance
très-imprévue vint rompre le charme qui les séparait.
V
L'EGLISE DE LA MADELEINE
Un matin, mademoiselle de Férias, accompagnée d'un vieux
domestique de sa grand'mère, était allée entendre une messe
basse à l'église de la Madeleine, qui était sa paroisse. Elle
aperçut à quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle était
prosternée sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde
méditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait passé la
soirée de la veille à l'hôtel de Sauves, et y avait reçu de la
jeune duchesse des témoignages plus marqués que de coutume de
cet intérêt à la fois ardent et répulsif dont le sens était
pour elle un mystère, et n'en est plus un pour le lecteur. La
présence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa
d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre
d'idées et de sentiments qui l'obsédait depuis quelque temps à
un haut degré. Cependant elle finit par s'absorber dans une
pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tirée que par un
bruit de sanglots étouffés qui se faisait entendre près
d'elle. La messe était terminée en ce moment et l'église
presque déserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec
inquiétude, n'eut pas de peine à reconnaître que c'était la
jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tête dans ses deux
mains, et ses gants étaient tachés de larmes. Mademoiselle de
Férias s'avança aussitôt vers elle et lui dit de sa voix la
plus douce:
-- Pardon,... vous souffrez?
Blanche leva brusquement la tête, et la reconnaissant à
travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colère:
-- Non, mademoiselle, dit-elle sèchement.
Je ne puis vous être bonne à rien? reprit Sibylle avec
timidité.
-- A rien, mademoiselle; merci.
Sibylle, repoussée avec cette rigueur, sentit ses yeux
s'emplir de larmes; elle s'inclina légèrement à la hâte,
ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe à son
vieux domestique, elle gagna la porte de l'église. Elle allait
sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la
fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune
duchesse, qu'elle crut voir animé d'une expression toute
nouvelle:
-- Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blessée, n'est-ce pas?
-- Un peu, dit Sibylle en souriant.
-- Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si
malheureuse!... Venez me voir aujourd'hui à deux heures,
voulez-vous?... Vous me demanderez,... moi seule!
-- Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec
force, j'irai.
Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fiévreusement et
s'éloigna.
La matinée parut longue à mademoiselle de Férias. Malgré
l'obscurité profonde du dédale où s'égarait son esprit, un
instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce
moment au point le plus vif et le plus délicat de sa destinée.
Quand elle se présenta à l'heure dite dans l'appartement de
madame de Sauves, elle éprouvait une agitation voisine de
l'angoisse.
La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut à elle. Ses
yeux, entourés de l'ardent sillon creusé par ses pleurs,
brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle prit les deux mains
de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis,
l'attirant un peu plus près:
-- Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, -- et elle
insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, -- voulez-vous
être mon amie?
-- Oh! de grand coeur! dit Sibylle.
Blanche la regarda encore, puis elle se jeta à son cou, et, la
serrant à l'étouffer, elle la couvrit de caresses et de
pleurs. Elle l'entraîna sur un divan, et, cachant sa tête dans
le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mêlant à ses
larmes des paroles entrecoupées:
-- Ah! Dieu!... que je vous aime!... que je vous aimerai!... Soyez
bonne pour moi... Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin
qu'on m'aime!...
Quand ce transport fut un peu calmé, la petite duchesse,
tenant toujours étroitement enlacées les mains de sa nouvelle
amie et essayant de sourire:
-- Vous ne devez rien comprendre à ce qui vous arrive, ma
chérie,... vous comprendrez plus tard!... Pour le moment,
aimez-moi de confiance,... je vous assure que je le mérite,... et
sauvez-moi,... voilà ce qui presse!
-- Vous sauver? murmura Sibylle.