Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauves-Blanchefort, qu'on

appelait la duchesse Blanche, était une petite personne point

belle, à peine jolie, mais charmante. Elle était un peu frêle,

délicate, avec des cheveux d'un blond cendré, et des yeux d'un

bleu mélangé de gris dont les cils pâles étaient presque

invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement

pétris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la

plaçait au rang des femmes qu'on cite, c'était la grâce dont

elle était imprégnée des pieds à la tête, et surtout son art

exquis de se bien mettre. Elle était en effet habillée,

coiffée et chiffonnée de ses propres mains avec une harmonie

si parfaite, qu'il était impossible, en la voyant dans sa

toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'éclore

ainsi dans quelque jardin de fée, au clair de la lune.

Il y avait alors cinq ans qu'elle avait épousé le duc Oswald-Louis

de Vital de Sauves, plus âgé qu'elle de vingt et

quelques années, mais encore fort beau cavalier et très-aimable

homme. Le duc touchait en effet à la quarantaine et ne

songeait pas plus à se marier qu'à se faire Turc, lorsqu'il

eut à subir de la part de sa mère une série d'assauts

désespérés devant lesquels, après la plus honorable

résistance, il finit par capituler, mais non sans conditions.

-- Ma bonne mère, lui dit-il à cette occasion, avec le mélange

de belle humeur, d'insouciance et de secrète tristesse qui le

caractérisait, vous comprenez bien, et je comprends de même,

que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tôt ou

tard. Le plus tôt sera donc le mieux; mais, sans reproche

aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je

les réclame. Je n'ai rien à objecter, ma mère, contre vos

sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-être

vous les laissiez s'égarer quelquefois jusqu'à la passion et

jusqu'au préjugé; mais enfin la direction que vous avez

imprimée à ma vie, et que j'ai suivie très-filialement, ne m'a

laissé pour toutes jouissances en ce monde que des goûts et

des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec

lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore

une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre

devoir, et peut-être l'avez-vous fait... Mais la circonstance

est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables...

Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu

ni prou, à fléchir le genou, comme vous dites, devant le Baal

du siècle... Au fond, qu'en est-il résulté? Vous ne pouviez pas

me mettre dans une boîte. J'ai respiré, bon gré, mal gré,

l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les défauts de

mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mérites. Je ne suis

pas vertueux, et je suis inutile... Mon Dieu! vous nourrissiez

contre le roi Louis-Philippe une rancune... que je conçois; vous

m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son

règne l'ombre d'une fonction ou d'un grade... Vous avez triomphé

de sa chute,... c'est très-bien! La République, qui vous avait

d'abord fait bondir d'allégresse, n'a pas tardé à vous

inspirer des sentiments moins favorables; vous vous êtes fort

réjouie de tous les désagréments qui lui sont arrivés par la

suite... C'est parfait! Quant au régime actuel, jusqu'ici vous

lui avez refusé notoirement votre bienveillance... Parfait

encore!... Mais pendant ce temps-là, moi, qu'est-ce que je suis

devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les

veines... Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque

champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par

quelque infusion diplomatique... Eh bien, je me jetai dans les

coulisses!... Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mère,

dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je causé assez de

chagrins, mon Dieu!... Et pourtant, finalement, avec tout cela,

je n'ai pas trop mal tourné. Je pouvais devenir un détestable

drôle, dépravé jusqu'aux moelles, et je suis resté un bon

enfant, parce qu'après tout j'ai une bonne mère, et que cela

maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des

regrets, je ne vous le cache pas... Eh bien, j'ai fini par

trouver une sorte de compensation dans mes goûts: j'aime la

chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,... j'aurais voulu me

retirer à la campagne, pour m'occuper de cela tout à mon aise...

Je commence à prendre de l'embonpoint, c'était le moment!...

Vous, ma mère, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai

donc gardé le fonds de ma résidence près de vous; mais, vous

le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour

aller voir mes faisans et mes boeufs... Voilà donc la situation!...

Vous désirez aujourd'hui, par un juste souci de la perpétuité

de notre maison, que j'épouse mademoiselle de Guy-Ferrand.

Soit! j'y consens! Je consens même, ma bonne mère, à en avoir

des enfants mâles, qui seront la joie de votre vieillesse et

le tourment de la mienne. Mais... ici se place la clause de

consolation!... pendant les fréquentes excursions que ledit duc

de Sauves est dans l'usage de faire à la campagne, et qu'il

prétend continuer, -- dans son intérêt propre et dans celui des

espèces chevalines et bovines, -- la duchesse douairière

s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment

elle n'entend pas raillerie!), s'engage à faire prendre en

patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et à

l'entourer en même temps des égards et de la discrète

surveillance nécessaires soit au bonheur personnel de la jeune

duchesse, soit à la considération, régularité et pureté de la

généalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux.

Le mariage avait été conclu sur la foi de ce traité.

Mademoiselle de Guy-Ferrand s'était laissé faire duchesse avec

la nonchalance un peu mélancolique qui paraissait être dans

son caractère. Comme jeune fille, elle n'avait pas été

remarquée; mais, une fois en possession de sa corbeille de

jeune femme, elle en avait tiré tout un arsenal imprévu avec

lequel elle avait conquis tout à coup sa place parmi les

étoiles. Sa grâce de miniature formait toutefois avec la

beauté ample et un peu féodale de son mari un contraste dont

celui-ci était le premier à sourire.

-- Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse,

faisant allusion à la métamorphose heureuse que le mariage

avait opérée dans la personne de sa belle-fille, il me semble

que vous n'êtes point tant à plaindre; c'est ici le contraire

du conte de fée où les diamants se changent en noisettes:

c'est la noisette qui s'est changée en diamant!

A quoi le duc répondit, dans la langue gauloise qu'il

affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras:

-- Textuel, ma bonne mère!... Seulement ma femme n'est pas une

femme, c'est une fleur; on ne la possède pas, on la respire!

Il en eut malgré cela deux enfants mâles, conformément à son

programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidèle aux

autres articles de ses conventions préliminaires, et on le vit

reprendre peu à peu son train accoutumé: il résidait pendant

la belle saison à son château de Sauves avec sa femme, la

ramenait généreusement tous les hivers à l'hôtel de Sauves, et

tandis qu'il consacrait lui-même une ou deux semaines chaque

mois à ses bois, à ses haras et à ses étables, il laissait la

jeune duchesse goûter les distractions de Paris sous la

tutelle, d'ailleurs très-peu tyrannique, de sa belle-mère. Il

s'était fait de la sorte une réputation d'excellent mari, et

il est certain qu'il y en a de pires.

La duchesse Blanche jouissait depuis quelques années des

douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait à

elle-même ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en

entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mère, qui était un peu

souffrante, elle eut la surprise d'y voir installé au coin du

feu son cousin Raoul de Chalys, qui était arrivé le matin même

de Marseille après un long séjour dans le Levant. M. de

Chalys, resté orphelin dès son enfance, avait eu pour tuteur

le père de Blanche, et après la mort de M. de Guy-Ferrand, il

s'était fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et

d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc

dépassé de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la

jeune femme cependant, en le retrouvant après tant d'années,

témoigna plus d'étonnement que d'expansion, et prit même pour

recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de

duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et

rentra dans un froid silence pendant que sa mère poursuivait

avec un empressement amical l'interrogatoire détaillé que

l'arrivée de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand

se sentit fatiguée et se retira en priant Raoul de

tenir compagnie à madame de Sauves jusqu'à ce que sa voiture

fût venue la prendre.

La première minute de ce tête-à-tête fut silencieuse et comme

embarrassée; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un

air de curiosité intriguée.

-- Ma cousine, dit-il tout à coup, j'ai deux compliments à vous

faire: d'abord vous êtes devenue une très-jolie femme, et en

second lieu je sais que vous êtes une femme heureuse, et si

quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste

monde, c'est cela.

Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux étaient

couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire

et de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent sans trouver de

paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes.

Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle

l'arrêta de la main et sortit précipitamment du salon.

Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les

regards attachés sur la porte par où sa cousine Blanche venait

de disparaître; puis joignant les mains:

-- Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc?

Il parut réfléchir, non sans quelque amertume, secoua la tête

tristement, et après une pause:

-- C'est que... je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en

aller?... Ah! bien, ma foi, voilà une belle besogne!... Allez donc

en Perse!... Ah! Seigneur, mon Dieu!...

Comme il était dans cette perplexité, la porte se rouvrit, et

la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage

souriant. Elle lui tendit la main:

-- Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi... Ne

partez pas encore; causons!

Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de

questions un peu fiévreuses sur ses voyages et sur sa vie en

Orient. Cela les mit plus à l'aise; ils ne tardèrent pas à

rire ensemble.

-- A la bonne heure! dit Raoul, nous voilà comme dans le bon

temps, quand j'étais votre frère; à présent je suis votre

grand-père. Ah! que je me sens vieux!... Bonsoir, cousine!

Quand il s'était levé pour partir, Blanche était redevenue

sérieuse tout à coup. En lui serrant la main:

-- Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il.

-- Mais... souvent, j'espère,... dit la jeune femme; comme vous

voudrez!

Le comte de Chalys se rendit de là chez un ami qu'il avait et

qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il était. Il

se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'être connu

assez particulièrement de mademoiselle Férias, dont il

excitait même l'intérêt à un degré peu ordinaire. Sibylle

n'avait pas été médiocrement étonnée de trouver ce plébéien

établi sur un pied d'intimité dans le salon très-exclusif de

l'hôtel de Sauves. Par une exception que les opinions très-libres

et très-peu dissimulées de M. Gandrax sur toutes les

matières achevaient de rendre inconcevable, la vieille

duchesse l'entourait d'une idolâtrie câline qu'elle accordait

à peine aux noms les plus immaculés de la vieille France.

L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'être

plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exercé

pendant quelque temps, au début de sa jeunesse, la profession

de médecin et y avait obtenu des succès; mais, quoique pauvre,

il s'était vite détourné des applications lucratives de la

science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures

spéculations. Doué de grande facultés et d'une ardeur de

travail infatigable, il avait en peu d'années pris rang parmi

les lumières scientifiques de son temps, et quelques

découvertes éclatantes en chimie et en physique l'avaient

élevé presque avant l'âge aux honneurs de l'Institut. Il avait

trente-cinq ans, il était d'une beauté un peu dure, mais

saisissante; ses traits réguliers, son front élevé avaient la

couleur et la fermeté du bronze; ses yeux étaient à la fois

pleins de feu et de calme; son élocution facile, sobre,

tranquille et sarcastique répondait bien à l'apparence

distinguée, hautaine et glaciale de sa personne. Il était

radicalement démocrate et paisiblement matérialiste, et aussi

loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'était un

commensal étrange pour la table de la duchesse de Sauves,

laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrêtait qu'au

delà des monts.

La duchesse cependant n'était heureuse que lorsqu'elle

comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui

fît payer un peu cher cette bonne fortune. Profondément

pieuse, pétrie d'esprit, sincèrement prête à tous les

dévouements et à tous les martyres, cette singulière femme

n'était faible que sur un point: elle craignait

extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bête,

la mort dans son lit. Elle était sujette à des désordres

nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient

tour à tour toutes les maladies. Une dizaine d'années

auparavant, elle avait éprouvé une violente crise de nerfs, et

le hasard avait voulu qu'en l'absence de son médecin ordinaire

on eût recours à l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait

alors dans son voisinage. Son art, sa parole assurée et

calmante, et surtout la puissance magnétique de sa forte

personnalité, avaient merveilleusement exorcisé les démons

nerveux dont la vieille duchesse était tourmentée. Elle

l'avait pris dès ce moment en confiance tendre; elle l'avait

supplié de lui continuer ses soins, et il avait eu la

complaisance de rester médecin pour elle seule. Elle lui en

savait gré; elle était persuadée qu'il lui avait sauvé la vie

une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait

encore, et même, au fond, qu'il la lui sauverait toujours.

L'adoration qu'elle professait pour cet être tutélaire, jointe

à la nausée d'horreur que lui causaient les doctrines

politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre

la duchesse et son médecin une sorte de rapports assez

semblables à ceux de Louis XI avec son astrologue.

Louis Gandrax avait pour elle une affection généreuse et

quasiment paternelle: en même temps il se divertissait du rôle

excentrique et presque scandaleux qu'il était appelé à jouer

dans la société tristement épurée de l'hôtel de Sauves. Il le

jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas homme du monde, avec

beaucoup de réserve et de savoir-vivre naturel; mais ses

paroles les plus contenues n'en détonaient pas moins comme des

bombes dans ce milieu sévèrement orthodoxe. La pauvre

duchesse, petite fée remplie de bonne grâce et qui avait le

goût excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique

des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son

génie à faire tolérer par ses hôtes habituels les vertes

allures de son sauveur. Quand elle l'avait à dîner, et c'était

le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le

cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le

convertir un tant soit peu aux idées et aux moeurs de ses

autres convives.

-- Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie à part,

vous croyez à un Dieu?

-- Oui, très-certainement, madame la duchesse, répondait

Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!

-- Mais du moins, reprenait-elle après un instant, voilà une

chose dont on parle, et à laquelle vous croyez, j'espère mon

ami: c'est l'amour!

-- Si j'y crois, madame! répliquait Gandrax, comme si on l'eût

mortifié; mais comment donc! L'amour est une vibration

désordonnée de certains lobes du sinciput correspondant avec

quelques lobes parallèles de l'occiput!

Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait

tenir:

-- Ah! mon ami! s'écria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il

jamais la grâce de me donner le courage de vous mettre à la

porte?

La célébrité de Louis Gandrax, le relief de son caractère et

la bizarrerie de sa présence à l'hôtel de Sauves n'avaient pas

été ses seuls titres à l'attention particulière de Sibylle:

c'était de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir

le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec

un sentiment grave et profond, que l'ironie si familière à son

langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils étaient liés

d'une étroite amitié, et que M. Gandrax avait été, pendant la

longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et à

peu près unique. Cette nuance seule tempérait aux yeux de

Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de

cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un

personnage dont elle se sentait d'ailleurs séparée par

l'étendue des cieux.

Dès le matin de son arrivée à Paris, Raoul s'était empressé de

courir chez Louis Gandrax, il avait même passé avec lui une

partie de la journée. Ce ne fut donc pas sans un léger

mouvement de surprise que Gandrax vit reparaître le comte, à

onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral où il

travaillait à la lueur d'une petite lampe d'étudiant.

-- Bravo! dit-il. J'aime cette récidive... il ne t'arrive rien?

-- Oh! rien de sérieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que

je te la conte. Et prenant une chaise: -- Dieu! qu'on est mal

assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un

fauteuil, fût-il en velours d'Utrecht! -- Ah çà, figure-toi,

mon ami, que je suis un drôle tellement irrésistible, qu'à

peine débarqué à Paris depuis douze heures, j'y ai déjà trouvé

une aventure.

-- Ah! va te promener! dit le jeune savant.

-- J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est

précisément de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux

m'accuser d'avoir manqué de franchise avec toi: ma faute

remonte à l'époque de mon départ pour la Perse; je te laissai

croire que ce départ n'avait d'autres causes que ma curiosité

et mes goûts d'artiste. Cela n'était pas tout à fait exact;

mais, quoiqu'une amitié comme la nôtre ne comporte point de

secrets, véritablement j'avais jugé superflu de t'initier à

quelques motifs secondaires,... qui n'étaient pas sans une

teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse

Blanche?

-- Naturellement, ayant coutume de sauver la vie à sa belle-mère

tous les quinze jours.

-- Tu te rappelles le caractère exceptionnel de mon intimité

avec sa mère et avec elle-même: pendant deux ou trois ans,

j'accompagnais assez régulièrement madame de Guy-Ferrand dans

ses visites au couvent où Blanche respirait. Pour moi, cette

petite était une fillette... que j'aimais bien... mais voilà tout!

Physiquement, elle me semblait à peine agréable... pour le

reste, une poupée! De plus l'idée du mariage m'était

repoussante... Mais... par un vague instinct... qui pouvait être une

aberration de fatuité... je crus m'apercevoir que la petite

personne me trouvait superbe, et que sa mère envisageait

secrètement notre union comme une circonstance écrite de tout

temps au livre du destin... Cela me fit appréhender des

explications, des complications, des ennuis;... bref, pour

couper court, deux ou trois mois avant l'époque où ma cousine

Blanche devait quitter le couvent, je fis mystérieusement mon

paquet... et me voilà en Perse!

-- Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?

-- Une de tes premières lettres vient m'apprendre, à Ispahan,

le mariage de Blanche avec le duc de Sauves... J'en bénis Allah

dans la grande mosquée... Et toutefois, par surcroît de

précaution et de délicatesse, je veux laisser à ce mariage le

temps de se consolider et de pousser ses racines... Je passe un

an en Perse, un an à Constantinople, un an au Caire, un an... je

ne sais plus où!...

-- En Grèce! dit Gandrax.

-- Tu as raison... en Grèce... et je reviens! -- Je vais ce soir,

après dîner, faire visite à ma tante de Guy-Ferrand, comme mon

coeur et mon devoir m'y poussaient... Accueil un peu froid

d'abord... Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa

fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientôt aussi

affectueuse qu'autrefois... Arrive la jeune duchesse! Je crois

sentir dans son abord, et jusque dans les étreintes du retour,

un soupçon de rancune, un peu de glace, un peu d'émotion, un

peu de confusion... je ne sais pas quoi enfin!

-- Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta

cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa

personne, parfait pour elle, et il lui a donné deux bijoux

d'enfants!

-- Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache

donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laissé seul avec la

jeune duchesse,... il y a de cela trois quarts d'heure,... je

m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes...

Elle me regarde alors en face pour la première fois, éclate en

sanglots, et se sauve dans la pièce voisine.

-- Oh! là! dit Gandrax en fronçant le sourcil.

-- Elle est revenue un moment après, a repris contenance, s'est

montrée douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans

naturel aucun et avec toutes les fièvres d'enfer dans les

yeux. -- Eh bien, _quid dicis, Thoma?_

-- Je dis qu'il ne faut pas la revoir.

-- Bah! et le moyen, vivant à Paris... et n'ayant d'autre famille

que la sienne? C'est un rêve!

-- Retourne en Perse, alors! cria Gandrax.

-- Je ne retournerai pas en Perse.

-- En ce cas, quel conseil me demandes-tu?

-- Je ne t'en demande aucun; je te raconte un épisode

intéressant de ma folle existence, voilà tout!

M. de Chalys se leva, et marcha à pas lents sur les briques du

cabinet.

-- On ne peut être moins expert que je ne le suis sur la

matière, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se

méprendre sur les suites de l'aventure, étant donné ton point

de départ. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu

t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune

duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et

presque ta soeur, c'est-à-dire que tu feras sciemment une fort

mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et

mon estime. _Dixi_.

-- Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade;

vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une

mauvaise action? Où est ton _criterium?_ Et si je la juge bonne,

moi? Si la jeune dame m'a paru singulièrement embellie, si je

me sens agréablement entraîné vers elle par une des plus

douces lois de la nature, quelle autre loi, à ton sens,

m'empêcherait de céder à celle-là?

-- L'honneur! dit sèchement Gandrax.

-- L'honneur? reprit Raoul en élevant la voix. Entrons là, mon

savant ami... (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y

feras voir au fond de tes creusets les éléments dont se

composent toutes les substances de la nature, les forces

nécessaires en vertu desquelles elles germent ou se

cristallisent dans le sein de leur mère aveugle... Tu m'y feras

toucher du doigt, sur tes sphères ou dans tes logarithmes,

chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et

en ordonnent de toute éternité la marche fatale;... mais je te

défie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun

de tes grimoires un seul des éléments de cette force à

laquelle tu veux que j'obéisse, et que tu appelles l'honneur.

Pourquoi obéir à une fiction? Sois donc logique!

Histoire de Sibylle · 第 11 / 22 段