appelait la duchesse Blanche, était une petite personne point
belle, à peine jolie, mais charmante. Elle était un peu frêle,
délicate, avec des cheveux d'un blond cendré, et des yeux d'un
bleu mélangé de gris dont les cils pâles étaient presque
invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement
pétris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la
plaçait au rang des femmes qu'on cite, c'était la grâce dont
elle était imprégnée des pieds à la tête, et surtout son art
exquis de se bien mettre. Elle était en effet habillée,
coiffée et chiffonnée de ses propres mains avec une harmonie
si parfaite, qu'il était impossible, en la voyant dans sa
toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'éclore
ainsi dans quelque jardin de fée, au clair de la lune.
Il y avait alors cinq ans qu'elle avait épousé le duc Oswald-Louis
de Vital de Sauves, plus âgé qu'elle de vingt et
quelques années, mais encore fort beau cavalier et très-aimable
homme. Le duc touchait en effet à la quarantaine et ne
songeait pas plus à se marier qu'à se faire Turc, lorsqu'il
eut à subir de la part de sa mère une série d'assauts
désespérés devant lesquels, après la plus honorable
résistance, il finit par capituler, mais non sans conditions.
-- Ma bonne mère, lui dit-il à cette occasion, avec le mélange
de belle humeur, d'insouciance et de secrète tristesse qui le
caractérisait, vous comprenez bien, et je comprends de même,
que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tôt ou
tard. Le plus tôt sera donc le mieux; mais, sans reproche
aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je
les réclame. Je n'ai rien à objecter, ma mère, contre vos
sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-être
vous les laissiez s'égarer quelquefois jusqu'à la passion et
jusqu'au préjugé; mais enfin la direction que vous avez
imprimée à ma vie, et que j'ai suivie très-filialement, ne m'a
laissé pour toutes jouissances en ce monde que des goûts et
des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec
lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore
une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre
devoir, et peut-être l'avez-vous fait... Mais la circonstance
est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables...
Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu
ni prou, à fléchir le genou, comme vous dites, devant le Baal
du siècle... Au fond, qu'en est-il résulté? Vous ne pouviez pas
me mettre dans une boîte. J'ai respiré, bon gré, mal gré,
l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les défauts de
mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mérites. Je ne suis
pas vertueux, et je suis inutile... Mon Dieu! vous nourrissiez
contre le roi Louis-Philippe une rancune... que je conçois; vous
m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son
règne l'ombre d'une fonction ou d'un grade... Vous avez triomphé
de sa chute,... c'est très-bien! La République, qui vous avait
d'abord fait bondir d'allégresse, n'a pas tardé à vous
inspirer des sentiments moins favorables; vous vous êtes fort
réjouie de tous les désagréments qui lui sont arrivés par la
suite... C'est parfait! Quant au régime actuel, jusqu'ici vous
lui avez refusé notoirement votre bienveillance... Parfait
encore!... Mais pendant ce temps-là, moi, qu'est-ce que je suis
devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les
veines... Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque
champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par
quelque infusion diplomatique... Eh bien, je me jetai dans les
coulisses!... Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mère,
dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je causé assez de
chagrins, mon Dieu!... Et pourtant, finalement, avec tout cela,
je n'ai pas trop mal tourné. Je pouvais devenir un détestable
drôle, dépravé jusqu'aux moelles, et je suis resté un bon
enfant, parce qu'après tout j'ai une bonne mère, et que cela
maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des
regrets, je ne vous le cache pas... Eh bien, j'ai fini par
trouver une sorte de compensation dans mes goûts: j'aime la
chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,... j'aurais voulu me
retirer à la campagne, pour m'occuper de cela tout à mon aise...
Je commence à prendre de l'embonpoint, c'était le moment!...
Vous, ma mère, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai
donc gardé le fonds de ma résidence près de vous; mais, vous
le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour
aller voir mes faisans et mes boeufs... Voilà donc la situation!...
Vous désirez aujourd'hui, par un juste souci de la perpétuité
de notre maison, que j'épouse mademoiselle de Guy-Ferrand.
Soit! j'y consens! Je consens même, ma bonne mère, à en avoir
des enfants mâles, qui seront la joie de votre vieillesse et
le tourment de la mienne. Mais... ici se place la clause de
consolation!... pendant les fréquentes excursions que ledit duc
de Sauves est dans l'usage de faire à la campagne, et qu'il
prétend continuer, -- dans son intérêt propre et dans celui des
espèces chevalines et bovines, -- la duchesse douairière
s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment
elle n'entend pas raillerie!), s'engage à faire prendre en
patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et à
l'entourer en même temps des égards et de la discrète
surveillance nécessaires soit au bonheur personnel de la jeune
duchesse, soit à la considération, régularité et pureté de la
généalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux.
Le mariage avait été conclu sur la foi de ce traité.
Mademoiselle de Guy-Ferrand s'était laissé faire duchesse avec
la nonchalance un peu mélancolique qui paraissait être dans
son caractère. Comme jeune fille, elle n'avait pas été
remarquée; mais, une fois en possession de sa corbeille de
jeune femme, elle en avait tiré tout un arsenal imprévu avec
lequel elle avait conquis tout à coup sa place parmi les
étoiles. Sa grâce de miniature formait toutefois avec la
beauté ample et un peu féodale de son mari un contraste dont
celui-ci était le premier à sourire.
-- Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse,
faisant allusion à la métamorphose heureuse que le mariage
avait opérée dans la personne de sa belle-fille, il me semble
que vous n'êtes point tant à plaindre; c'est ici le contraire
du conte de fée où les diamants se changent en noisettes:
c'est la noisette qui s'est changée en diamant!
A quoi le duc répondit, dans la langue gauloise qu'il
affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras:
-- Textuel, ma bonne mère!... Seulement ma femme n'est pas une
femme, c'est une fleur; on ne la possède pas, on la respire!
Il en eut malgré cela deux enfants mâles, conformément à son
programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidèle aux
autres articles de ses conventions préliminaires, et on le vit
reprendre peu à peu son train accoutumé: il résidait pendant
la belle saison à son château de Sauves avec sa femme, la
ramenait généreusement tous les hivers à l'hôtel de Sauves, et
tandis qu'il consacrait lui-même une ou deux semaines chaque
mois à ses bois, à ses haras et à ses étables, il laissait la
jeune duchesse goûter les distractions de Paris sous la
tutelle, d'ailleurs très-peu tyrannique, de sa belle-mère. Il
s'était fait de la sorte une réputation d'excellent mari, et
il est certain qu'il y en a de pires.
La duchesse Blanche jouissait depuis quelques années des
douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait à
elle-même ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en
entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mère, qui était un peu
souffrante, elle eut la surprise d'y voir installé au coin du
feu son cousin Raoul de Chalys, qui était arrivé le matin même
de Marseille après un long séjour dans le Levant. M. de
Chalys, resté orphelin dès son enfance, avait eu pour tuteur
le père de Blanche, et après la mort de M. de Guy-Ferrand, il
s'était fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et
d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc
dépassé de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la
jeune femme cependant, en le retrouvant après tant d'années,
témoigna plus d'étonnement que d'expansion, et prit même pour
recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de
duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et
rentra dans un froid silence pendant que sa mère poursuivait
avec un empressement amical l'interrogatoire détaillé que
l'arrivée de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand
se sentit fatiguée et se retira en priant Raoul de
tenir compagnie à madame de Sauves jusqu'à ce que sa voiture
fût venue la prendre.
La première minute de ce tête-à-tête fut silencieuse et comme
embarrassée; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un
air de curiosité intriguée.
-- Ma cousine, dit-il tout à coup, j'ai deux compliments à vous
faire: d'abord vous êtes devenue une très-jolie femme, et en
second lieu je sais que vous êtes une femme heureuse, et si
quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste
monde, c'est cela.
Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux étaient
couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire
et de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent sans trouver de
paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes.
Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle
l'arrêta de la main et sortit précipitamment du salon.
Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les
regards attachés sur la porte par où sa cousine Blanche venait
de disparaître; puis joignant les mains:
-- Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc?
Il parut réfléchir, non sans quelque amertume, secoua la tête
tristement, et après une pause:
-- C'est que... je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en
aller?... Ah! bien, ma foi, voilà une belle besogne!... Allez donc
en Perse!... Ah! Seigneur, mon Dieu!...
Comme il était dans cette perplexité, la porte se rouvrit, et
la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage
souriant. Elle lui tendit la main:
-- Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi... Ne
partez pas encore; causons!
Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de
questions un peu fiévreuses sur ses voyages et sur sa vie en
Orient. Cela les mit plus à l'aise; ils ne tardèrent pas à
rire ensemble.
-- A la bonne heure! dit Raoul, nous voilà comme dans le bon
temps, quand j'étais votre frère; à présent je suis votre
grand-père. Ah! que je me sens vieux!... Bonsoir, cousine!
Quand il s'était levé pour partir, Blanche était redevenue
sérieuse tout à coup. En lui serrant la main:
-- Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il.
-- Mais... souvent, j'espère,... dit la jeune femme; comme vous
voudrez!
Le comte de Chalys se rendit de là chez un ami qu'il avait et
qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il était. Il
se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'être connu
assez particulièrement de mademoiselle Férias, dont il
excitait même l'intérêt à un degré peu ordinaire. Sibylle
n'avait pas été médiocrement étonnée de trouver ce plébéien
établi sur un pied d'intimité dans le salon très-exclusif de
l'hôtel de Sauves. Par une exception que les opinions très-libres
et très-peu dissimulées de M. Gandrax sur toutes les
matières achevaient de rendre inconcevable, la vieille
duchesse l'entourait d'une idolâtrie câline qu'elle accordait
à peine aux noms les plus immaculés de la vieille France.
L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'être
plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exercé
pendant quelque temps, au début de sa jeunesse, la profession
de médecin et y avait obtenu des succès; mais, quoique pauvre,
il s'était vite détourné des applications lucratives de la
science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures
spéculations. Doué de grande facultés et d'une ardeur de
travail infatigable, il avait en peu d'années pris rang parmi
les lumières scientifiques de son temps, et quelques
découvertes éclatantes en chimie et en physique l'avaient
élevé presque avant l'âge aux honneurs de l'Institut. Il avait
trente-cinq ans, il était d'une beauté un peu dure, mais
saisissante; ses traits réguliers, son front élevé avaient la
couleur et la fermeté du bronze; ses yeux étaient à la fois
pleins de feu et de calme; son élocution facile, sobre,
tranquille et sarcastique répondait bien à l'apparence
distinguée, hautaine et glaciale de sa personne. Il était
radicalement démocrate et paisiblement matérialiste, et aussi
loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'était un
commensal étrange pour la table de la duchesse de Sauves,
laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrêtait qu'au
delà des monts.
La duchesse cependant n'était heureuse que lorsqu'elle
comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui
fît payer un peu cher cette bonne fortune. Profondément
pieuse, pétrie d'esprit, sincèrement prête à tous les
dévouements et à tous les martyres, cette singulière femme
n'était faible que sur un point: elle craignait
extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bête,
la mort dans son lit. Elle était sujette à des désordres
nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient
tour à tour toutes les maladies. Une dizaine d'années
auparavant, elle avait éprouvé une violente crise de nerfs, et
le hasard avait voulu qu'en l'absence de son médecin ordinaire
on eût recours à l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait
alors dans son voisinage. Son art, sa parole assurée et
calmante, et surtout la puissance magnétique de sa forte
personnalité, avaient merveilleusement exorcisé les démons
nerveux dont la vieille duchesse était tourmentée. Elle
l'avait pris dès ce moment en confiance tendre; elle l'avait
supplié de lui continuer ses soins, et il avait eu la
complaisance de rester médecin pour elle seule. Elle lui en
savait gré; elle était persuadée qu'il lui avait sauvé la vie
une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait
encore, et même, au fond, qu'il la lui sauverait toujours.
L'adoration qu'elle professait pour cet être tutélaire, jointe
à la nausée d'horreur que lui causaient les doctrines
politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre
la duchesse et son médecin une sorte de rapports assez
semblables à ceux de Louis XI avec son astrologue.
Louis Gandrax avait pour elle une affection généreuse et
quasiment paternelle: en même temps il se divertissait du rôle
excentrique et presque scandaleux qu'il était appelé à jouer
dans la société tristement épurée de l'hôtel de Sauves. Il le
jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas homme du monde, avec
beaucoup de réserve et de savoir-vivre naturel; mais ses
paroles les plus contenues n'en détonaient pas moins comme des
bombes dans ce milieu sévèrement orthodoxe. La pauvre
duchesse, petite fée remplie de bonne grâce et qui avait le
goût excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique
des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son
génie à faire tolérer par ses hôtes habituels les vertes
allures de son sauveur. Quand elle l'avait à dîner, et c'était
le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le
cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le
convertir un tant soit peu aux idées et aux moeurs de ses
autres convives.
-- Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie à part,
vous croyez à un Dieu?
-- Oui, très-certainement, madame la duchesse, répondait
Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!
-- Mais du moins, reprenait-elle après un instant, voilà une
chose dont on parle, et à laquelle vous croyez, j'espère mon
ami: c'est l'amour!
-- Si j'y crois, madame! répliquait Gandrax, comme si on l'eût
mortifié; mais comment donc! L'amour est une vibration
désordonnée de certains lobes du sinciput correspondant avec
quelques lobes parallèles de l'occiput!
Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait
tenir:
-- Ah! mon ami! s'écria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il
jamais la grâce de me donner le courage de vous mettre à la
porte?
La célébrité de Louis Gandrax, le relief de son caractère et
la bizarrerie de sa présence à l'hôtel de Sauves n'avaient pas
été ses seuls titres à l'attention particulière de Sibylle:
c'était de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir
le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec
un sentiment grave et profond, que l'ironie si familière à son
langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils étaient liés
d'une étroite amitié, et que M. Gandrax avait été, pendant la
longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et à
peu près unique. Cette nuance seule tempérait aux yeux de
Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de
cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un
personnage dont elle se sentait d'ailleurs séparée par
l'étendue des cieux.
Dès le matin de son arrivée à Paris, Raoul s'était empressé de
courir chez Louis Gandrax, il avait même passé avec lui une
partie de la journée. Ce ne fut donc pas sans un léger
mouvement de surprise que Gandrax vit reparaître le comte, à
onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral où il
travaillait à la lueur d'une petite lampe d'étudiant.
-- Bravo! dit-il. J'aime cette récidive... il ne t'arrive rien?
-- Oh! rien de sérieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que
je te la conte. Et prenant une chaise: -- Dieu! qu'on est mal
assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un
fauteuil, fût-il en velours d'Utrecht! -- Ah çà, figure-toi,
mon ami, que je suis un drôle tellement irrésistible, qu'à
peine débarqué à Paris depuis douze heures, j'y ai déjà trouvé
une aventure.
-- Ah! va te promener! dit le jeune savant.
-- J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est
précisément de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux
m'accuser d'avoir manqué de franchise avec toi: ma faute
remonte à l'époque de mon départ pour la Perse; je te laissai
croire que ce départ n'avait d'autres causes que ma curiosité
et mes goûts d'artiste. Cela n'était pas tout à fait exact;
mais, quoiqu'une amitié comme la nôtre ne comporte point de
secrets, véritablement j'avais jugé superflu de t'initier à
quelques motifs secondaires,... qui n'étaient pas sans une
teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse
Blanche?
-- Naturellement, ayant coutume de sauver la vie à sa belle-mère
tous les quinze jours.
-- Tu te rappelles le caractère exceptionnel de mon intimité
avec sa mère et avec elle-même: pendant deux ou trois ans,
j'accompagnais assez régulièrement madame de Guy-Ferrand dans
ses visites au couvent où Blanche respirait. Pour moi, cette
petite était une fillette... que j'aimais bien... mais voilà tout!
Physiquement, elle me semblait à peine agréable... pour le
reste, une poupée! De plus l'idée du mariage m'était
repoussante... Mais... par un vague instinct... qui pouvait être une
aberration de fatuité... je crus m'apercevoir que la petite
personne me trouvait superbe, et que sa mère envisageait
secrètement notre union comme une circonstance écrite de tout
temps au livre du destin... Cela me fit appréhender des
explications, des complications, des ennuis;... bref, pour
couper court, deux ou trois mois avant l'époque où ma cousine
Blanche devait quitter le couvent, je fis mystérieusement mon
paquet... et me voilà en Perse!
-- Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?
-- Une de tes premières lettres vient m'apprendre, à Ispahan,
le mariage de Blanche avec le duc de Sauves... J'en bénis Allah
dans la grande mosquée... Et toutefois, par surcroît de
précaution et de délicatesse, je veux laisser à ce mariage le
temps de se consolider et de pousser ses racines... Je passe un
an en Perse, un an à Constantinople, un an au Caire, un an... je
ne sais plus où!...
-- En Grèce! dit Gandrax.
-- Tu as raison... en Grèce... et je reviens! -- Je vais ce soir,
après dîner, faire visite à ma tante de Guy-Ferrand, comme mon
coeur et mon devoir m'y poussaient... Accueil un peu froid
d'abord... Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa
fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientôt aussi
affectueuse qu'autrefois... Arrive la jeune duchesse! Je crois
sentir dans son abord, et jusque dans les étreintes du retour,
un soupçon de rancune, un peu de glace, un peu d'émotion, un
peu de confusion... je ne sais pas quoi enfin!
-- Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta
cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa
personne, parfait pour elle, et il lui a donné deux bijoux
d'enfants!
-- Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache
donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laissé seul avec la
jeune duchesse,... il y a de cela trois quarts d'heure,... je
m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes...
Elle me regarde alors en face pour la première fois, éclate en
sanglots, et se sauve dans la pièce voisine.
-- Oh! là! dit Gandrax en fronçant le sourcil.
-- Elle est revenue un moment après, a repris contenance, s'est
montrée douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans
naturel aucun et avec toutes les fièvres d'enfer dans les
yeux. -- Eh bien, _quid dicis, Thoma?_
-- Je dis qu'il ne faut pas la revoir.
-- Bah! et le moyen, vivant à Paris... et n'ayant d'autre famille
que la sienne? C'est un rêve!
-- Retourne en Perse, alors! cria Gandrax.
-- Je ne retournerai pas en Perse.
-- En ce cas, quel conseil me demandes-tu?
-- Je ne t'en demande aucun; je te raconte un épisode
intéressant de ma folle existence, voilà tout!
M. de Chalys se leva, et marcha à pas lents sur les briques du
cabinet.
-- On ne peut être moins expert que je ne le suis sur la
matière, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se
méprendre sur les suites de l'aventure, étant donné ton point
de départ. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu
t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune
duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et
presque ta soeur, c'est-à-dire que tu feras sciemment une fort
mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et
mon estime. _Dixi_.
-- Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade;
vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une
mauvaise action? Où est ton _criterium?_ Et si je la juge bonne,
moi? Si la jeune dame m'a paru singulièrement embellie, si je
me sens agréablement entraîné vers elle par une des plus
douces lois de la nature, quelle autre loi, à ton sens,
m'empêcherait de céder à celle-là?
-- L'honneur! dit sèchement Gandrax.
-- L'honneur? reprit Raoul en élevant la voix. Entrons là, mon
savant ami... (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y
feras voir au fond de tes creusets les éléments dont se
composent toutes les substances de la nature, les forces
nécessaires en vertu desquelles elles germent ou se
cristallisent dans le sein de leur mère aveugle... Tu m'y feras
toucher du doigt, sur tes sphères ou dans tes logarithmes,
chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et
en ordonnent de toute éternité la marche fatale;... mais je te
défie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun
de tes grimoires un seul des éléments de cette force à
laquelle tu veux que j'obéisse, et que tu appelles l'honneur.
Pourquoi obéir à une fiction? Sois donc logique!