singulier que la confiance de sa grand'mère lui imposait, et
elle y appliqua toute la finesse et toute la grâce de son
esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes
à son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins à l'y
diriger et à l'y modérer, en la renfermant peu à peu dans le
cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint à la
faire dévier quelquefois dans la journée de son sempiternel
tout du lac, pour donner à ses promenades quelque but plus
digne d'intérêt. A de rares intervalles, elle la retenait chez
elle le soir: elle l'avait abonnée à quelques recueils
périodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des
lectures à sa portée. Il ne pouvait entrer dans la pensée de
Sibylle d'entreprendre radicalement l'éducation de cette
intelligence où toutes les bases manquaient: elle essaya
simplement de glisser à la surface de ce chaos léger et
flottant quelques notions précises sur les objets que le
mouvement de la civilisation parisienne ramène chaque jour
dans la conversation. Elle avait remarqué que sa grand'mère,
comme toutes les mondaines évaporées de sa sorte, péchait
moins par la disette d'idées que par le vague de la pensée et
l'impropriété de l'expression; elle s'ingénia à lui définir
nombre de mots dont elle l'entendait se servir à tort et à
travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle
lui mit plus de lumière et plus de justesse dans l'esprit.
Elle s'efforça enfin assidûment de lui faire franchir la
distance qui sépare le bavardage de la causerie. Elle se
disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait
point retirer de ses tardives études d'autre avantage,
préparerait tout au moins à la solitude de sa vieillesse de
dignes et sérieuses consolations.
Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le
projet d'aller passer une partie de la belle saison à Férias:
elle se décida à sacrifier cette espérance pour ne pas
interrompre son oeuvre de charité filiale et ne point désoler
sa grand'mère, qui s'était prise pour elle d'une passion
touchante. Elle la suivit à Saint-Germain, où le comte et la
comtesse avaient coutume de s'établir pendant l'été, sous
prétexte d'y mener la vie des champs. La vérité est qu'ils
avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les
villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'être pas
trop loin de l'autre. Ils pouvaient de là, quand la nostalgie
de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper
facilement, comme Antée, au contact du bitume sacré. -- Les
Parisiens, qui affectent volontiers des goûts champêtres, ne
supportent généralement la campagne qu'à très-faible dose, et
à la condition d'y entendre la musique de la garde plutôt que
le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant
l'été au delà des environs immédiats de Paris dissimulent
vainement sous des couleurs d'idylle quelque opération
d'économie domestique. La vie de la campagne et de la province
leur est en réalité épouvantable, non pas, comme ils daignent
le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse
alimenter l'activité et la distinction de leur intelligence,
mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualités
à ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux à
s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici,
bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agréablement avoir
tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense
plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien.
Transporté dans une solitude relative et réduit à ses propres
forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-même qui
s'ennuie. Cet être collectif n'a point d'existence
personnelle; dès qu'il lui faut vivre sur son compte, il se
sent dans le vide, et appelle à grands cris ce Paris où il ne
s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.
Cependant la villégiature de Saint-Germain, bien qu'animée par
de nombreuses relations locales et mitigée par la proximité
des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la
comtesse de Vergnes des heures de désoeuvrement dont le poids,
pendant les saisons précédentes, leur avait été insupportable.
Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcés
qu'ils sentirent tous deux pour la première fois la douceur
des liens secrets que la main délicate de leur petite-fille
tissait entre eux avec un zèle charmant. Ils s'étonnèrent de
prolonger sans peine des soirées que leur unique soin était
autrefois d'abréger le plus possible. La présence gracieuse,
la vivacité d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient à
la vérité pour une forte part à leur alléger les heures; mais
plus d'une fois M. de Vergnes, qui dédaignait en général au
plus haut point de suivre avec sa femme un entretien régulier,
se surprit à l'écouter avec quelque intérêt et à lui répondre
presque sérieusement. -- Un soir, à propos d'un opéra nouveau
dont Sibylle déchiffrait la partition, il alla jusqu'à
soutenir thèse contre la comtesse sur les caractères
différents de la musique italienne et de la musique allemande;
il s'échauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut
selon sa coutume, s'irrita légèrement de voir que sa femme
exprimât une opinion contraire à la sienne, et surtout qu'elle
l'exprimât bien; puis tout à coup:
-- Allons! dit-il, je suis battu,.... c'est vous qui avez raison!
Mais, diantre! vous devenez savante,... je ne vous reconnais
plus... Qui est-ce qui vous apprend tout cela?
-- Hélas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant
Sibylle.
M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il
s'arrêta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les
deux mains:
-- Vous êtes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un
accent ému. Vous méritez une récompense, et vous allez
l'avoir, je crois.
Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec
une tendre insistance. Ses yeux étaient humides; il quitta le
salon.
Madame de Vergnes, aussitôt qu'il fut sorti, appela Sibylle
d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra
longtemps sur son coeur en pleurant.
Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre
en patience à Sibylle la campagne un peu artificielle de
Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de
l'automne pour rentrer à Paris, où l'attendait la crise de sa
destinée.
III
RAOUL
Mademoiselle de Férias n'était pas tellement absorbée dans son
rôle de providence domestique qu'elle en oubliât la délicate
question personnelle que son séjour à Paris avait pour objet
essentiel de résoudre, -- autant que possible à son avantage.
Cette question l'occupait au contraire extrêmement à plusieurs
titres. En premier lieu, elle se sentait enchaînée dans
l'hôtel de Vergnes à un genre d'existence qui répondait mal à
ses goûts et qui entravait la liberté de ses affections; elle
voyait dans son mariage une ère d'indépendance relative qui
lui permettrait de disposer d'elle-même plus à son gré et de
se partager quelquefois entre Paris et Férias. Le mariage
apparaissait de plus à cet esprit sérieux et fortement
discipliné comme une grande loi de la vie morale qu'il faut
accomplir à son heure, sous peine de se trouver hors de la
vérité et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave
jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les
tendres défaillances d'une femme: ni les distractions de
Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y goûtait, ni les
devoirs qu'elle s'y était faits, ne parvenaient à remplir
toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait,
lequel, sous les apparences de calme que donne la force, était
très-vivant, très-humain et très-passionné. Elle avait de
profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait
repousser le charme énervant. La source de ces larmes
mystérieuses qu'elle avait répandues autrefois dans la
fontaine solitaire de Férias semblait s'être rouverte dans ses
yeux. Comme toutes les vives imaginations de son âge, elle
s'était formé un type héroïque auquel elle offrait, en
pleurant de tendresse, les pures flammes qui brûlaient dans
son sein. Elle concevait vaguement un être digne de ces
sacrifices tout prêts dans son âme, et sa main se tendait, son
coeur, son souffle et sa vie s'élançaient vers ce doux idéal.
Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours
sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations.
Le premier homme que leur mère leur permet de considérer avec
intérêt revêt facilement à leurs yeux les splendeurs de leur
rêve: à peine l'autel leur est désigné par une main respectée
que leur coeur, dès longtemps préparé, y vole aveuglément, s'y
pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur
choix n'y sont guère plus habiles ni plus heureuses: leur
roman intérieur rayonne un peu au hasard et enveloppe
fréquemment d'une auréole céleste le front quelconque de leur
valseur ordinaire.
Sibylle unissait à ses élans de jeunesse une finesse de
jugement et une fermeté de raison qui devaient la préserver de
cette méprise commune que suivent de si amers
désenchantements; mais les rares qualités de son esprit, en la
sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et
d'une défiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que
ce choix, où le bonheur et la dignité de sa vie entière
seraient suspendus, se trouvait complétement abandonné à sa
prudence. M. et madame de Vergnes s'étaient bien à la vérité
préoccupés de la seconder dans cette recherche périlleuse;
mais ils lui paraissaient dirigés dans leurs estimations par
des motifs si légers et si défectueux qu'elle avait
secrètement résolu de ne s'en fier qu'à elle-même en premier
ressort, et tout au plus à miss O'Neil en appel. Le comte de
Vergnes, qui se divertissait à faire défiler devant sa petite-fille
ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, était le
premier à couvrir de ridicule tout le personnel de cette
intéressante légion; puis il reprochait à mademoiselle de
Férias de se montrer trop difficile et riait des prétentions
inconciliables qu'il lui prêtait.
-- Savez-vous ce que vous voulez, ma chère? lui disait-il; vous
voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre,
musicien, bon écuyer, spirituel et dévot! Eh bien, vous aurez
beau chercher, c'est une variété qui n'existe pas!
-- Mais, mon Dieu, non! répondait Sibylle; je n'en demande pas
tant... Je veux un monsieur que j'aime, voilà tout!
-- Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous êtes une petite
dépravée... Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Reportons-nous à
la création, ma chère enfant... Voilà la nature, voilà la
vérité... Eh bien?
-- Eh bien, quoi, grand-père?
-- Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de façons?... Mon Dieu!
on lui présenta Adam, qui était un homme tout simple,... le
premier venu,... et elle dit: "C'est très-bien!" Voilà la
nature!
Des arguments de ce genre, qui étaient familiers au comte de
Vergnes et qui le charmaient profondément, n'avaient que fort
peu d'action sur les sentiments et sur les idées de
mademoiselle de Férias. La personne et l'exemple de son grand-père
étaient bien plutôt faits pour lui suggérer des
réflexions qui ajoutaient encore à ses perplexités. Elle
n'avait pas tardé d'ailleurs à reconnaître que les habitudes
matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien
d'exceptionnel, et qu'elles étaient, à divers degrés,
régulièrement établis dans les moeurs de la société polie. Le
coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait à la
pensée de contracter une de ces unions dont la conséquence
fatale paraissait être, au bout d'une période de temps plus ou
moins longue, une sorte de gêne réciproque, de séparation
amiable et de divorce moral.
Obéissant à un penchant caractéristique de la supériorité
d'esprit, Sibylle avait le goût des idées générales: elle ne
cessait donc de généraliser ses observations, peut-être
démesurément, et elle avait cherché à la singularité de ces
mariages mal édifiants une cause générale, qu'elle crut même
découvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans
le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient
vivement frappée dans le plaidoyer vengeur de madame de
Vergnes, surtout les chers souvenirs de Férias, l'avaient
aidée peu à peu à se former sur ce mystérieux sujet une
opinion qui n'était pas sans vraisemblance. Cette opinion,
fortifiée par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit
de mademoiselle de Férias une profonde consistance, et devait
avoir une influence capitale sur sa destinée. Pour
l'interpréter ici avec un peu de concision, nous serons forcé
d'employer un langage qui ne pouvait être celui de Sibylle,
mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pensée.
L'union du marquis et de la marquise de Férias, dans son
étroite intimité pleine à la fois de gravité et de douceur, et
plutôt resserrée que détendue par la main du temps, lui avait
imprimé dans l'imagination une sorte de type idéal du mariage
chrétien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait
chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractère si
différent, n'était-ce point qu'elles manquaient du seul lien
qui ne périsse point, le lien religieux? Elle avait comme la
sensation du souffle matérialiste qui passe dans les veines de
ce siècle, et dont la société parisienne, modèle en relief de
toute la société française, paraît particulièrement infectée.
Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une
lettre morte dont l'esprit s'est retiré: on se mariait pour
obéir à l'usage, à la coutume, et pour avoir les bénéfices
d'une situation légale; c'était une routine qu'on suivait,
mais sans conviction: on épousait un nom, une dot, une place,
quelquefois de belles épaules. Des liens si purement humains
ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement
dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait
déterminées.
-- Au lieu d'être votre femme, avait dit madame de Vergnes à
son mari, je n'ai été que votre maîtresse d'un jour!
La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou
les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe
vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait
comprise, retenue et commentée. Elle n'entendait pas, quant à
elle, être la maîtresse de son mari: elle voulait être sa
compagne aimée et fidèle dans le temps et (elle l'espérait)
dans l'éternité. Tout amour moindre eût désolé son coeur et
révolté sa fierté. Elle se disait que le mariage, pour porter
ses véritables fruits, devait avoir ses racines non pas
seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la
religion qui l'a institué et qui le consacre. Le sentiment
religieux, une foi commune, la fraternité des croyances
élevées et des espérances éternelles, pouvaient seuls donner
aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et
de la durée des amours divines.
Telles étaient en résumé les pensées de Sibylle, et, comme
elle avait appris à traduire fermement dans sa conduite tout
ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'était déterminée à ne
jamais épouser qu'un homme qui partageât sérieusement sa foi.
Cette idée, qui n'était peut-être pas mauvaise en soi, avait
le défaut de n'être point très-pratique, et la pauvre enfant
s'en aperçut. Bien qu'il soit donné à notre temps de respecter
dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes
facultés de l'intelligence et des plus ferventes convictions
religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces
exceptions sont aussi rares qu'elles sont éminentes, et que
l'extrême émancipation de la pensée, l'esprit de critique, de
doute, de négation, le flottement de toutes les bases morales,
sont les signes accusateurs de ce siècle. Même dans la région
sociale où vivait mademoiselle de Férias, ces signes ne
pouvaient lui échapper, et il lui était difficile de ne pas
remarquer que la convenance, le ton et l'étiquette y
sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain
exercice régulier des devoirs religieux. En voyant cette
société sceptique conserver banalement des usages, des
errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir
perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds étonnements.
-- Ces gens-là, disait-elle à miss O'Neil, n'ont pas l'air de
croire à ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par
suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu étranger...
Tout cela me fait penser à ces figures d'étoiles qui brillent
et marchent encore dans le ciel quand les astres d'où elles
émanent sont éteints depuis des siècles.
Elle n'était pas cependant sans trouver dans le cercle de ses
relations habituelles quelques exemples de piété sincère, de
croyances sérieuses et d'admirables vertus chrétiennes; mais
cette condition d'une foi pareille à la sienne, pour être à
ses yeux la plus essentielle, n'était pas la seule qu'elle
recherchât dans l'homme à qui elle lierait sa destinée. Elle
avait, par sa supériorité même, d'autres exigences qu'elle ne
se formulait pas, et qui n'en étaient pas moins impérieuses et
exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet,
un esprit très-libéral dans ses prétentions, se montrant
indifférente aux avantages de la fortune, et même à ceux de la
naissance, bien que cette seconde concession lui eût été plus
sensible; mais elle voulait que son mari lui fût égal par
l'éducation, les goûts et les habitudes de l'intelligence;
elle voulait même, sans s'en rendre compte, qu'il lui fût
supérieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu'à ce prix.
Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle
ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore
singulièrement les difficultés du choix qu'elle se proposait.
Il lui fallait bien reconnaître que le plus grand nombre des
jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de piété avaient
reçu dans le giron maternel cette éducation précieuse et un
peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris à
redouter les réveils. Parmi ceux qui avaient été trempés de
bonne heure dans le vif courant du siècle, la plupart étaient
entachés d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui
paraissaient puérils. La maturité prononcée de son caractère
et de son esprit l'eût rapprochée plus volontiers des hommes
qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi
cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain
de très-rares représentants, elle voyait les mines les plus
sérieuses recouvrir la vanité et le vide, et si le hasard
mettait sur son chemin quelques personnages vraiment
distingués par leurs mérites ou leurs talents, ils lui étaient
aussitôt signalés comme des penseurs fort libres, et souvent
comme des viveurs qui ne l'étaient pas moins.
Sibylle, après avoir poursuivi ses discrètes observations
pendant la première moitié de l'hiver qui succéda à la
villégiature de Saint-Germain, commençait donc à se décourager
et à croire, comme son grand-père le lui disait, qu'elle
cherchait une variété qui n'existait pas. Peut-être avait-elle
raison, mais son erreur était d'en conclure que son coeur ne se
donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par
raison démonstrative; les orages y soufflent quand ils
veulent, et non quand on l'a décidé. Les délibérations de la
raison la plus droite et les desseins de l'âme la plus haute
peuvent servir sans doute à vaincre ces orages, mais jamais à
les soulever ni à les prévenir.
Au nombre des salons où mademoiselle de Férias avait été
introduite sous les ailes de sa grand'mère, il y en avait un
vers lequel elle se sentait attirée par un charme secret.
C'était celui de la duchesse douairière de Sauves, qui
occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune
duchesse sa belle-fille, un des opulents hôtels du faubourg
Saint-Honoré. Ce salon, où la vieille duchesse n'admettait,
sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe
social sévèrement limité par ses fougueuses prédilections de
race et d'opinion, ne semblait présenter aucune des ressources
ni aucun des intérêts dont Sibylle se montrait curieuse:
cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une
confuse émotion qui lui était douce, et dont elle osait à
peine se dire la cause, tant elle la jugeait déraisonnable. Ce
singulier sentiment se liait à un des souvenirs les plus
lointains de sa vie, qui avait gardé dans son imagination une
place extraordinaire: c'était sa fugitive entrevue dans le
parc de Férias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les
traits, le langage et la personne, vaguement mêlés aux
légendes féeriques de son enfance, étaient demeurés empreints
dans sa pensée d'une poésie délicieuse. Ce nom de Raoul lui
était cher et presque sacré. Le lecteur voudra bien se
rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouvé
dans le récit du premier amour de Clotilde: c'était encore ce
nom, souvent répété dans les salons de l'hôtel de Sauves, qui
les remplissait pour Sibylle d'un mystérieux attrait.
Elle rejetait à la vérité de toute sa raison l'idée que le
Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves
pût avoir quelque identité avec son prince Charmant du parc de
Férias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne fût en
propre le Raoul dont Clotilde lui avait conté la passion un
peu fictive et le départ censément désespéré pour la Perse.
C'était d'ailleurs une découverte que Sibylle avait dû faire
toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle
elle entretenait à Paris des relations assez froides, avait
quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait
aisément reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, née Blanche
de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si
peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en
qualité de cousine de son héros. Il n'y avait pas loin de là à
conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune
duchesse appelait _mon cousin Raoul_, et qui précisément était
revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une
extrême ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis
autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de
demoiselles. Sibylle se disait que la curiosité et l'intérêt
que ce personnage lui inspirait à divers titres
s'évanouiraient, suivant toute apparence, dès qu'elle le
verrait; mais il n'avait pas le goût du monde, et elle avait
eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer,
pas même chez madame de Sauves, où elle savait cependant qu'il
se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris
n'a rien d'extraordinaire, préoccupait cependant mademoiselle
de Férias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de
Chalys il n'était pas tout à fait naturel, et dans sa secrète
impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains
invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans
cesse à les écarter l'un de l'autre.
Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la
conversation tous les détails relatifs à cet invisible cousin,
desquels il paraissait résulter que M. de Chalys était un
homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherché dans
le monde, peut-être parce qu'il s'y faisait rare; mais la
réserve imposée aux jeunes filles et la timidité particulière
qu'éveillait en elle ce sujet délicat défendaient à Sibylle de
satisfaire sa curiosité par des informations plus directes.
Malgré l'affection enthousiaste que lui témoignait la vieille
duchesse de Sauves, elle se sentait rougir à la seule pensée
de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle eût tenté
plus volontiers cette fortune auprès de la jeune duchesse,
vers laquelle elle était entraînée par un vif mouvement de
sympathie; mais cette jeune femme avait vis-à-vis de Sibylle
une attitude singulière qui ne l'encourageait nullement aux
confidences. Elle lui marquait en général une froideur et une
contrainte voisines de l'éloignement, quoique, de temps à
autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle
parût se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et
puissant. Même quand elle semblait la traiter en étrangère, la
capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur
mademoiselle de Férias des regards dont celle-ci ne savait
comment interpréter l'expression profondément intense,
curieuse et passionnée.
Nous allons donner au lecteur l'explication des allures
mystérieuses de cette jeune femme vis-à-vis de Sibylle, en lui
présentant quelques nouvelles connaissances.
IV
LA DUCHESSE BLANCHE