Sibylle accepta avec sa chaleur d'âme habituelle le rôle

singulier que la confiance de sa grand'mère lui imposait, et

elle y appliqua toute la finesse et toute la grâce de son

esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes

à son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins à l'y

diriger et à l'y modérer, en la renfermant peu à peu dans le

cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint à la

faire dévier quelquefois dans la journée de son sempiternel

tout du lac, pour donner à ses promenades quelque but plus

digne d'intérêt. A de rares intervalles, elle la retenait chez

elle le soir: elle l'avait abonnée à quelques recueils

périodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des

lectures à sa portée. Il ne pouvait entrer dans la pensée de

Sibylle d'entreprendre radicalement l'éducation de cette

intelligence où toutes les bases manquaient: elle essaya

simplement de glisser à la surface de ce chaos léger et

flottant quelques notions précises sur les objets que le

mouvement de la civilisation parisienne ramène chaque jour

dans la conversation. Elle avait remarqué que sa grand'mère,

comme toutes les mondaines évaporées de sa sorte, péchait

moins par la disette d'idées que par le vague de la pensée et

l'impropriété de l'expression; elle s'ingénia à lui définir

nombre de mots dont elle l'entendait se servir à tort et à

travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle

lui mit plus de lumière et plus de justesse dans l'esprit.

Elle s'efforça enfin assidûment de lui faire franchir la

distance qui sépare le bavardage de la causerie. Elle se

disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait

point retirer de ses tardives études d'autre avantage,

préparerait tout au moins à la solitude de sa vieillesse de

dignes et sérieuses consolations.

Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le

projet d'aller passer une partie de la belle saison à Férias:

elle se décida à sacrifier cette espérance pour ne pas

interrompre son oeuvre de charité filiale et ne point désoler

sa grand'mère, qui s'était prise pour elle d'une passion

touchante. Elle la suivit à Saint-Germain, où le comte et la

comtesse avaient coutume de s'établir pendant l'été, sous

prétexte d'y mener la vie des champs. La vérité est qu'ils

avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les

villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'être pas

trop loin de l'autre. Ils pouvaient de là, quand la nostalgie

de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper

facilement, comme Antée, au contact du bitume sacré. -- Les

Parisiens, qui affectent volontiers des goûts champêtres, ne

supportent généralement la campagne qu'à très-faible dose, et

à la condition d'y entendre la musique de la garde plutôt que

le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant

l'été au delà des environs immédiats de Paris dissimulent

vainement sous des couleurs d'idylle quelque opération

d'économie domestique. La vie de la campagne et de la province

leur est en réalité épouvantable, non pas, comme ils daignent

le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse

alimenter l'activité et la distinction de leur intelligence,

mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualités

à ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux à

s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici,

bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agréablement avoir

tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense

plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien.

Transporté dans une solitude relative et réduit à ses propres

forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-même qui

s'ennuie. Cet être collectif n'a point d'existence

personnelle; dès qu'il lui faut vivre sur son compte, il se

sent dans le vide, et appelle à grands cris ce Paris où il ne

s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.

Cependant la villégiature de Saint-Germain, bien qu'animée par

de nombreuses relations locales et mitigée par la proximité

des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la

comtesse de Vergnes des heures de désoeuvrement dont le poids,

pendant les saisons précédentes, leur avait été insupportable.

Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcés

qu'ils sentirent tous deux pour la première fois la douceur

des liens secrets que la main délicate de leur petite-fille

tissait entre eux avec un zèle charmant. Ils s'étonnèrent de

prolonger sans peine des soirées que leur unique soin était

autrefois d'abréger le plus possible. La présence gracieuse,

la vivacité d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient à

la vérité pour une forte part à leur alléger les heures; mais

plus d'une fois M. de Vergnes, qui dédaignait en général au

plus haut point de suivre avec sa femme un entretien régulier,

se surprit à l'écouter avec quelque intérêt et à lui répondre

presque sérieusement. -- Un soir, à propos d'un opéra nouveau

dont Sibylle déchiffrait la partition, il alla jusqu'à

soutenir thèse contre la comtesse sur les caractères

différents de la musique italienne et de la musique allemande;

il s'échauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut

selon sa coutume, s'irrita légèrement de voir que sa femme

exprimât une opinion contraire à la sienne, et surtout qu'elle

l'exprimât bien; puis tout à coup:

-- Allons! dit-il, je suis battu,.... c'est vous qui avez raison!

Mais, diantre! vous devenez savante,... je ne vous reconnais

plus... Qui est-ce qui vous apprend tout cela?

-- Hélas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant

Sibylle.

M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il

s'arrêta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les

deux mains:

-- Vous êtes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un

accent ému. Vous méritez une récompense, et vous allez

l'avoir, je crois.

Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec

une tendre insistance. Ses yeux étaient humides; il quitta le

salon.

Madame de Vergnes, aussitôt qu'il fut sorti, appela Sibylle

d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra

longtemps sur son coeur en pleurant.

Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre

en patience à Sibylle la campagne un peu artificielle de

Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de

l'automne pour rentrer à Paris, où l'attendait la crise de sa

destinée.

III

RAOUL

Mademoiselle de Férias n'était pas tellement absorbée dans son

rôle de providence domestique qu'elle en oubliât la délicate

question personnelle que son séjour à Paris avait pour objet

essentiel de résoudre, -- autant que possible à son avantage.

Cette question l'occupait au contraire extrêmement à plusieurs

titres. En premier lieu, elle se sentait enchaînée dans

l'hôtel de Vergnes à un genre d'existence qui répondait mal à

ses goûts et qui entravait la liberté de ses affections; elle

voyait dans son mariage une ère d'indépendance relative qui

lui permettrait de disposer d'elle-même plus à son gré et de

se partager quelquefois entre Paris et Férias. Le mariage

apparaissait de plus à cet esprit sérieux et fortement

discipliné comme une grande loi de la vie morale qu'il faut

accomplir à son heure, sous peine de se trouver hors de la

vérité et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave

jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les

tendres défaillances d'une femme: ni les distractions de

Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y goûtait, ni les

devoirs qu'elle s'y était faits, ne parvenaient à remplir

toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait,

lequel, sous les apparences de calme que donne la force, était

très-vivant, très-humain et très-passionné. Elle avait de

profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait

repousser le charme énervant. La source de ces larmes

mystérieuses qu'elle avait répandues autrefois dans la

fontaine solitaire de Férias semblait s'être rouverte dans ses

yeux. Comme toutes les vives imaginations de son âge, elle

s'était formé un type héroïque auquel elle offrait, en

pleurant de tendresse, les pures flammes qui brûlaient dans

son sein. Elle concevait vaguement un être digne de ces

sacrifices tout prêts dans son âme, et sa main se tendait, son

coeur, son souffle et sa vie s'élançaient vers ce doux idéal.

Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours

sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations.

Le premier homme que leur mère leur permet de considérer avec

intérêt revêt facilement à leurs yeux les splendeurs de leur

rêve: à peine l'autel leur est désigné par une main respectée

que leur coeur, dès longtemps préparé, y vole aveuglément, s'y

pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur

choix n'y sont guère plus habiles ni plus heureuses: leur

roman intérieur rayonne un peu au hasard et enveloppe

fréquemment d'une auréole céleste le front quelconque de leur

valseur ordinaire.

Sibylle unissait à ses élans de jeunesse une finesse de

jugement et une fermeté de raison qui devaient la préserver de

cette méprise commune que suivent de si amers

désenchantements; mais les rares qualités de son esprit, en la

sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et

d'une défiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que

ce choix, où le bonheur et la dignité de sa vie entière

seraient suspendus, se trouvait complétement abandonné à sa

prudence. M. et madame de Vergnes s'étaient bien à la vérité

préoccupés de la seconder dans cette recherche périlleuse;

mais ils lui paraissaient dirigés dans leurs estimations par

des motifs si légers et si défectueux qu'elle avait

secrètement résolu de ne s'en fier qu'à elle-même en premier

ressort, et tout au plus à miss O'Neil en appel. Le comte de

Vergnes, qui se divertissait à faire défiler devant sa petite-fille

ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, était le

premier à couvrir de ridicule tout le personnel de cette

intéressante légion; puis il reprochait à mademoiselle de

Férias de se montrer trop difficile et riait des prétentions

inconciliables qu'il lui prêtait.

-- Savez-vous ce que vous voulez, ma chère? lui disait-il; vous

voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre,

musicien, bon écuyer, spirituel et dévot! Eh bien, vous aurez

beau chercher, c'est une variété qui n'existe pas!

-- Mais, mon Dieu, non! répondait Sibylle; je n'en demande pas

tant... Je veux un monsieur que j'aime, voilà tout!

-- Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous êtes une petite

dépravée... Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Reportons-nous à

la création, ma chère enfant... Voilà la nature, voilà la

vérité... Eh bien?

-- Eh bien, quoi, grand-père?

-- Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de façons?... Mon Dieu!

on lui présenta Adam, qui était un homme tout simple,... le

premier venu,... et elle dit: "C'est très-bien!" Voilà la

nature!

Des arguments de ce genre, qui étaient familiers au comte de

Vergnes et qui le charmaient profondément, n'avaient que fort

peu d'action sur les sentiments et sur les idées de

mademoiselle de Férias. La personne et l'exemple de son grand-père

étaient bien plutôt faits pour lui suggérer des

réflexions qui ajoutaient encore à ses perplexités. Elle

n'avait pas tardé d'ailleurs à reconnaître que les habitudes

matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien

d'exceptionnel, et qu'elles étaient, à divers degrés,

régulièrement établis dans les moeurs de la société polie. Le

coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait à la

pensée de contracter une de ces unions dont la conséquence

fatale paraissait être, au bout d'une période de temps plus ou

moins longue, une sorte de gêne réciproque, de séparation

amiable et de divorce moral.

Obéissant à un penchant caractéristique de la supériorité

d'esprit, Sibylle avait le goût des idées générales: elle ne

cessait donc de généraliser ses observations, peut-être

démesurément, et elle avait cherché à la singularité de ces

mariages mal édifiants une cause générale, qu'elle crut même

découvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans

le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient

vivement frappée dans le plaidoyer vengeur de madame de

Vergnes, surtout les chers souvenirs de Férias, l'avaient

aidée peu à peu à se former sur ce mystérieux sujet une

opinion qui n'était pas sans vraisemblance. Cette opinion,

fortifiée par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit

de mademoiselle de Férias une profonde consistance, et devait

avoir une influence capitale sur sa destinée. Pour

l'interpréter ici avec un peu de concision, nous serons forcé

d'employer un langage qui ne pouvait être celui de Sibylle,

mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pensée.

L'union du marquis et de la marquise de Férias, dans son

étroite intimité pleine à la fois de gravité et de douceur, et

plutôt resserrée que détendue par la main du temps, lui avait

imprimé dans l'imagination une sorte de type idéal du mariage

chrétien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait

chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractère si

différent, n'était-ce point qu'elles manquaient du seul lien

qui ne périsse point, le lien religieux? Elle avait comme la

sensation du souffle matérialiste qui passe dans les veines de

ce siècle, et dont la société parisienne, modèle en relief de

toute la société française, paraît particulièrement infectée.

Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une

lettre morte dont l'esprit s'est retiré: on se mariait pour

obéir à l'usage, à la coutume, et pour avoir les bénéfices

d'une situation légale; c'était une routine qu'on suivait,

mais sans conviction: on épousait un nom, une dot, une place,

quelquefois de belles épaules. Des liens si purement humains

ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement

dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait

déterminées.

-- Au lieu d'être votre femme, avait dit madame de Vergnes à

son mari, je n'ai été que votre maîtresse d'un jour!

La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou

les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe

vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait

comprise, retenue et commentée. Elle n'entendait pas, quant à

elle, être la maîtresse de son mari: elle voulait être sa

compagne aimée et fidèle dans le temps et (elle l'espérait)

dans l'éternité. Tout amour moindre eût désolé son coeur et

révolté sa fierté. Elle se disait que le mariage, pour porter

ses véritables fruits, devait avoir ses racines non pas

seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la

religion qui l'a institué et qui le consacre. Le sentiment

religieux, une foi commune, la fraternité des croyances

élevées et des espérances éternelles, pouvaient seuls donner

aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et

de la durée des amours divines.

Telles étaient en résumé les pensées de Sibylle, et, comme

elle avait appris à traduire fermement dans sa conduite tout

ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'était déterminée à ne

jamais épouser qu'un homme qui partageât sérieusement sa foi.

Cette idée, qui n'était peut-être pas mauvaise en soi, avait

le défaut de n'être point très-pratique, et la pauvre enfant

s'en aperçut. Bien qu'il soit donné à notre temps de respecter

dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes

facultés de l'intelligence et des plus ferventes convictions

religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces

exceptions sont aussi rares qu'elles sont éminentes, et que

l'extrême émancipation de la pensée, l'esprit de critique, de

doute, de négation, le flottement de toutes les bases morales,

sont les signes accusateurs de ce siècle. Même dans la région

sociale où vivait mademoiselle de Férias, ces signes ne

pouvaient lui échapper, et il lui était difficile de ne pas

remarquer que la convenance, le ton et l'étiquette y

sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain

exercice régulier des devoirs religieux. En voyant cette

société sceptique conserver banalement des usages, des

errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir

perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds étonnements.

-- Ces gens-là, disait-elle à miss O'Neil, n'ont pas l'air de

croire à ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par

suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu étranger...

Tout cela me fait penser à ces figures d'étoiles qui brillent

et marchent encore dans le ciel quand les astres d'où elles

émanent sont éteints depuis des siècles.

Elle n'était pas cependant sans trouver dans le cercle de ses

relations habituelles quelques exemples de piété sincère, de

croyances sérieuses et d'admirables vertus chrétiennes; mais

cette condition d'une foi pareille à la sienne, pour être à

ses yeux la plus essentielle, n'était pas la seule qu'elle

recherchât dans l'homme à qui elle lierait sa destinée. Elle

avait, par sa supériorité même, d'autres exigences qu'elle ne

se formulait pas, et qui n'en étaient pas moins impérieuses et

exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet,

un esprit très-libéral dans ses prétentions, se montrant

indifférente aux avantages de la fortune, et même à ceux de la

naissance, bien que cette seconde concession lui eût été plus

sensible; mais elle voulait que son mari lui fût égal par

l'éducation, les goûts et les habitudes de l'intelligence;

elle voulait même, sans s'en rendre compte, qu'il lui fût

supérieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu'à ce prix.

Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle

ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore

singulièrement les difficultés du choix qu'elle se proposait.

Il lui fallait bien reconnaître que le plus grand nombre des

jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de piété avaient

reçu dans le giron maternel cette éducation précieuse et un

peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris à

redouter les réveils. Parmi ceux qui avaient été trempés de

bonne heure dans le vif courant du siècle, la plupart étaient

entachés d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui

paraissaient puérils. La maturité prononcée de son caractère

et de son esprit l'eût rapprochée plus volontiers des hommes

qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi

cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain

de très-rares représentants, elle voyait les mines les plus

sérieuses recouvrir la vanité et le vide, et si le hasard

mettait sur son chemin quelques personnages vraiment

distingués par leurs mérites ou leurs talents, ils lui étaient

aussitôt signalés comme des penseurs fort libres, et souvent

comme des viveurs qui ne l'étaient pas moins.

Sibylle, après avoir poursuivi ses discrètes observations

pendant la première moitié de l'hiver qui succéda à la

villégiature de Saint-Germain, commençait donc à se décourager

et à croire, comme son grand-père le lui disait, qu'elle

cherchait une variété qui n'existait pas. Peut-être avait-elle

raison, mais son erreur était d'en conclure que son coeur ne se

donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par

raison démonstrative; les orages y soufflent quand ils

veulent, et non quand on l'a décidé. Les délibérations de la

raison la plus droite et les desseins de l'âme la plus haute

peuvent servir sans doute à vaincre ces orages, mais jamais à

les soulever ni à les prévenir.

Au nombre des salons où mademoiselle de Férias avait été

introduite sous les ailes de sa grand'mère, il y en avait un

vers lequel elle se sentait attirée par un charme secret.

C'était celui de la duchesse douairière de Sauves, qui

occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune

duchesse sa belle-fille, un des opulents hôtels du faubourg

Saint-Honoré. Ce salon, où la vieille duchesse n'admettait,

sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe

social sévèrement limité par ses fougueuses prédilections de

race et d'opinion, ne semblait présenter aucune des ressources

ni aucun des intérêts dont Sibylle se montrait curieuse:

cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une

confuse émotion qui lui était douce, et dont elle osait à

peine se dire la cause, tant elle la jugeait déraisonnable. Ce

singulier sentiment se liait à un des souvenirs les plus

lointains de sa vie, qui avait gardé dans son imagination une

place extraordinaire: c'était sa fugitive entrevue dans le

parc de Férias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les

traits, le langage et la personne, vaguement mêlés aux

légendes féeriques de son enfance, étaient demeurés empreints

dans sa pensée d'une poésie délicieuse. Ce nom de Raoul lui

était cher et presque sacré. Le lecteur voudra bien se

rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouvé

dans le récit du premier amour de Clotilde: c'était encore ce

nom, souvent répété dans les salons de l'hôtel de Sauves, qui

les remplissait pour Sibylle d'un mystérieux attrait.

Elle rejetait à la vérité de toute sa raison l'idée que le

Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves

pût avoir quelque identité avec son prince Charmant du parc de

Férias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne fût en

propre le Raoul dont Clotilde lui avait conté la passion un

peu fictive et le départ censément désespéré pour la Perse.

C'était d'ailleurs une découverte que Sibylle avait dû faire

toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle

elle entretenait à Paris des relations assez froides, avait

quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait

aisément reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, née Blanche

de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si

peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en

qualité de cousine de son héros. Il n'y avait pas loin de là à

conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune

duchesse appelait _mon cousin Raoul_, et qui précisément était

revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une

extrême ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis

autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de

demoiselles. Sibylle se disait que la curiosité et l'intérêt

que ce personnage lui inspirait à divers titres

s'évanouiraient, suivant toute apparence, dès qu'elle le

verrait; mais il n'avait pas le goût du monde, et elle avait

eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer,

pas même chez madame de Sauves, où elle savait cependant qu'il

se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris

n'a rien d'extraordinaire, préoccupait cependant mademoiselle

de Férias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de

Chalys il n'était pas tout à fait naturel, et dans sa secrète

impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains

invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans

cesse à les écarter l'un de l'autre.

Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la

conversation tous les détails relatifs à cet invisible cousin,

desquels il paraissait résulter que M. de Chalys était un

homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherché dans

le monde, peut-être parce qu'il s'y faisait rare; mais la

réserve imposée aux jeunes filles et la timidité particulière

qu'éveillait en elle ce sujet délicat défendaient à Sibylle de

satisfaire sa curiosité par des informations plus directes.

Malgré l'affection enthousiaste que lui témoignait la vieille

duchesse de Sauves, elle se sentait rougir à la seule pensée

de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle eût tenté

plus volontiers cette fortune auprès de la jeune duchesse,

vers laquelle elle était entraînée par un vif mouvement de

sympathie; mais cette jeune femme avait vis-à-vis de Sibylle

une attitude singulière qui ne l'encourageait nullement aux

confidences. Elle lui marquait en général une froideur et une

contrainte voisines de l'éloignement, quoique, de temps à

autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle

parût se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et

puissant. Même quand elle semblait la traiter en étrangère, la

capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur

mademoiselle de Férias des regards dont celle-ci ne savait

comment interpréter l'expression profondément intense,

curieuse et passionnée.

Nous allons donner au lecteur l'explication des allures

mystérieuses de cette jeune femme vis-à-vis de Sibylle, en lui

présentant quelques nouvelles connaissances.

IV

LA DUCHESSE BLANCHE

Histoire de Sibylle · 第 10 / 22 段