Le départ de Sibylle avait eu un autre témoin à peine moins

désespéré: c'était Jacques Féray, à qui la jeune fille avait

adressé la veille, non sans émotion, quelques mots d'adieu.

Elle doutait que le pauvre homme l'eût comprise; elle fut

étonnée et touchée de l'apercevoir le lendemain à l'entrée de

la gare. Peu d'instants après, comme elle montait en wagon

avec miss O'Neil, elle le vit de nouveau appuyé contre le

treillage qui séparait la ligne de chemin de fer d'une lande

communale. Au moment où le train se mit en marche, le

malheureux diable prit sa course à travers la lande pour le

suivre; il ne renonça à cette lutte disproportionnée que

lorsqu'il tomba d'épuisement sur le sol. Il s'obstina pendant

plusieurs jours à attendre à cette place même le retour du

convoi qui avait emporté Sibylle, vivant on ne sait comment;

mais une idée singulière qui vint se loger dans sa cervelle ne

laissa pas de le décourager assez promptement. Il s'était

arrêté par hasard à deux pas de la cabane d'un cantonnier;

voyant ce cantonnier sortir de sa maisonnette et étendre la

bras régulièrement au passage de chaque train sur la ligne, il

s'imaginait apparemment que c'était là une obligation, une

servitude imposée aux riverains. Elle lui parut tellement

lourde après quelques jours d'épreuve, qu'il s'y déroba et

qu'il fut heureux de retrouver son chaume sur la falaise, loin

du monde et de ses lois capricieuses.

Le comte de Vergnes reçut Sibylle à la gare de la rue

Saint-Lazare, et la mena aussitôt à son hôtel de la Chaussée-d'Antin,

où la comtesse attendait impatiemment sa petite-fille

dans la société de trois chiens, qui du fond de leurs

corbeilles ouatées saluèrent par des grognements lugubres

l'entrée de mademoiselle de Férias. Elle fut ensuite installée

dans un appartement fort mignon, où le comte avait fait

allumer toutes les bougies en signe de fête et de bienvenue.

Elle ne tarda pas à s'y endormir paisiblement malgré les

agitations de son coeur et de son cerveau, et malgré les bruits

inaccoutumés de la rue, car à son âge le sommeil est encore un

dieu.

Le lendemain, dès qu'elle fut levée, M. de Vergnes lui

présenta dans la cour de l'hôtel deux chevaux de pur sang

qu'il lui avait destinés, et qui étaient deux gazelles. Elle

ne demanda pas mieux que d'en essayer un sur l'heure et

d'accompagner son grand-père dans la promenade qu'il avait

l'usage de faire avant déjeuner. Le comte, qui était encore

beau cavalier, trouva du plaisir à montrer le bois de Boulogne

à Sibylle et à se montrer lui-même escorté de cette jolie

personne. Un incident, fort insignifiant en apparence, vint

cependant jeter un peu d'ombre sur son front. Ils

rencontrèrent dans une allée du bois une dame d'un physique

fort agréable, qui conduisait elle-même un de ces chars à

bancs anglais auxquels on attelle les chevaux qu'on essaye.

Deux ou trois jeunes gens en élégante toilette du matin

fumaient derrière elle dans la voiture. La dame, en passant

près du comte, le salua légèrement d'un sourire; puis elle

regarda Sibylle, et sourit de nouveau à M. de Vergnes, en

affectant d'ouvrir de grands yeux étonnés. M. de Vergnes,

distrait apparemment par une pointe que son cheval poussa au

même instant, ne salua pas.

-- Pourquoi donc ne saluez-vous pas cette dame qui vous salue?

demanda Sibylle.

-- M'a-t-elle salué? dit le comte. Croyez-vous?... Mais je ne la

connais pas... Au reste, voilà Paris, ma chère enfant... Il y a

comme cela une foule de personnes qu'on rencontre,... qui vous

connaissent,... qu'on connaît,... et en réalité... on ne les connaît

pas... Quelle délicieuse matinée, ma chère petite!

Pendant trois semaines environ, M. de Vergnes se consacra au

service de sa petite-fille avec l'ardeur juvénile et la grâce

chevaleresque qui le distinguaient. Il la promena dans les

musées, dans les palais, dans les lieux historiques, et la

mena à tous les théâtres; puis un beau jour, prétextant un peu

de fatigue, il délégua pour vingt-quatre heures à miss O'Neil

ses fonctions de cicerone, et ne les reprit point. Son zèle

était épuisé, il rentra dans ses habitudes, et Sibylle ne le

vit plus qu'aux heures des repas; mais à ces heures il était

charmant, il était coquet avec sa petite-fille; il lui

apportait des sacs de bonbons, des gâteaux, des chinoiseries,

des bamboches d'étalage. Il était plaisant avec miss O'Neil;

il avait adopté vis-à-vis d'elle un genre de facétie dont il

modifiait chaque jour la forme, mais dont le fond consistait

invariablement à se prétendre amoureux de la pauvre Irlandaise

et désespéré de ses rigueurs.

-- Miss O'Neil, lui disait-il, je vous en supplie, ne me

regardez pas! Vous m'empêchez de manger, et ce n'est pas bien...

Si vous me retranchez l'idéal,... le divin idéal, laissez-moi au

moins les plaisirs de la matière!

Ou bien il la contemplait d'un oeil profond, et s'écriait tout

à coup:

-- Miss O'Neil!... une île inhabitée au milieu de l'océan

Pacifique, un palmier au milieu de cette île, vous sous ce

palmier et moi à vos pieds... Quel rêve!

Cette drôlerie lui était commode. Quand il voulait s'en aller

un peu plus tôt que de coutume à son cercle ou ailleurs:

-- Miss O'Neil, disait-il, je n'y puis plus tenir: un mot

d'espoir, ou je pars!

Et il partait. Il ne restait jamais le soir chez lui, pour

être fidèle sans doute à la définition qu'il donnait lui-même

de Paris, qui est, disait-il, une ville de France où l'on

passe quelquefois ses soirées avec les femmes des autres,

jamais avec la sienne.

Les allures indépendantes du comte de Vergnes ne semblaient

d'ailleurs faire aucun vide dans l'existence de la comtesse,

qui était extraordinairement remplie.

-- Je ne sais vraiment pas, disait-elle chaque matin, comment

je pourrai faire tout ce que j'ai à faire aujourd'hui!

Elle s'éveillait vers huit heures, prenait du chocolat dans

son lit, partageait quelques tartines avec ses trois chiens,

puis s'assoupissait jusqu'à dix heures. Elle se levait alors

et commençait sa toilette, qui était quelquefois terminée à

midi. C'était l'heure de son second déjeuner, qui était

opulent et prolongé. Elle partait ensuite à la hâte, visitait

deux ou trois magasins, faisait déplier deux ou trois mille

mètres d'étoffes, et n'achetait rien. Elle revenait à son

hôtel, procédait à une seconde toilette, et se rendait au

bois. Au retour, elle entrait régulièrement chez un pâtissier,

mangeait des petits pâtés au foie gras et au macaroni, avalait

une glace, appuyait le tout d'un verre de vin d'Espagne, et

commençait ses visites, pendant lesquelles elle croquait ça et

là une demi-livre de bonbons. A sept heures elle dînait comme

elle pouvait. En accomplissant sa troisième toilette, pour

faire ses visites du soir, elle se plaignait assez

généralement de vagues malaises dans l'estomac, organe qu'elle

avait toujours eu faible, disait-elle. Elle essayait de le

soutenir dans le cours de la soirée en buvant quelques tasses

de thé accompagnées de quelques tranches de baba; mais c'était

en vain. Son estomac, malgré une hygiène si fortifiante,

demeurait inquiet; elle y sentait des bizarreries, des creux,

des défaillances, puis des dégoûts, et c'est à peine si elle

pouvait toucher du bout des dents à l'en-cas qu'on lui tenait

prêt dans sa chambre pour le retour. Cela était pénible; cela

empoisonnait sa vie. Sibylle, confidente des désespoirs de sa

grand'mère à ce sujet, se demandait tout bas par quel miracle

du Seigneur cette frêle Parisienne résistait depuis cinquante

ans à un régime qui eût tué un cannibale en huit jours.

Madame de Vergnes s'était naturellement fait un devoir

d'entraîner sa petite-fille dans le cercle d'oisiveté affairée

où elle tournait chaque jour avec la frivolité convulsive d'un

écureuil. Elle la produisit successivement chez toutes ses

amies, dont le nombre était tel qu'il lui fallut plusieurs

mois pour en épuiser la liste. Une des plus intimes était

morte depuis six semaines, quand la comtesse et Sibylle se

présentèrent à sa porte.

-- Comment! dit la comtesse au concierge, qui s'était approché

de sa voiture pour lui annoncer cette fâcheuse nouvelle,

morte! Qu'est-ce que vous me dites là?

-- Oui, madame la comtesse, reprit le concierge, qui était

goguenard, elle est morte depuis six semaines; elle est même

enterrée.

-- Ah! mon ami, ne me dites donc pas cela! répliqua la

comtesse. Quelle horreur!... C'est vraiment inouï, ces

choses-là!... Voilà la vie, ma chère enfant!... Eh bien, mon pauvre Jean,

chez le pâtissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous

savez?

Sibylle accompagnait de même sa grand'mère dans ses tournées

du soir, où elle effleurait le plus souvent trois ou quatre

salons sans prendre pied dans aucun. Un caractère particulier

de ces réunions mondaines qui surprit mademoiselle de Férias,

c'était la rareté des hommes. Quelques vieillards

mélancoliques et quelques jeunes gens imberbes y

représentaient seuls, en général, le sexe fort. On eût pu

croire qu'une guerre désastreuse avait cruellement décimé la

population virile. Même dans les circonstances solennelles et

obligatoires, à la suite d'un dîner par exemple, il était

clair que les hommes invités et les maîtres de la maison

eux-mêmes attendaient avec impatience que la soirée des dames fût

terminée pour commencer la leur. Il semblait à Sibylle que

cette séparation remarquable des deux sexes dans les coutumes

de la société polie avait l'inconvénient de réduite trop

souvent la conversation des femmes à des commérages de harem;

elle ne pouvait savoir qu'en revanche elle avait l'avantage de

réduire la conversation des hommes à des entretiens de corps

de garde.

Si ce premier aspect à vol d'oiseau de la société parisienne

ne répondait pas pleinement aux espérances de Sibylle, ce

mécompte n'était pas d'ailleurs sans compensation. En dehors

de l'insipide tourbillon mondain, dans quelques salons

exceptionnels, dans ses excursions du matin avec miss O'Neil,

dans les musées, les théâtres et même dans les rues, elle

goûtait ces vives jouissances que donnent à un esprit actif et

heureusement cultivé le mouvement, le spectacle continuel,

l'électricité partout répandue des choses de l'esprit. Elle

respirait avec allégresse cette atmosphère intellectuelle qui

enveloppe Paris et qui en est le charme propre et

incomparable. Les navigateurs antiques qui posaient le pied

sur les rivages de Chypre y flairaient aussitôt une odeur

d'encens et de volupté qui pénétrait leurs veines et leur

révélait la puissante déesse du lieu. Paris semble avoir de

même d'enivrantes émanations qui dénoncent son culte, son

culte unique, mais fervent et passionné jusqu'à l'idolâtrie,

celui de l'intelligence, dont on peut dire avec vérité que

Paris est la ville sainte.

Après quelques mois de séjour à l'hôtel de Vergnes, Sibylle,

dans une lettre qu'elle écrivait au marquis de Férias,

essayait de résumer en ces termes les impressions diverses

dont elle était frappée: -- "Je flotte perpétuellement,

disait-elle, entre l'extrême intérêt et l'extrême ennui. Paris me

paraît être le lieu du monde qui offre le plus de ressources à

l'esprit et le moins à l'âme. Mon esprit y est joyeux et mon

âme y est triste. Il est impossible de sentir plus vivement

que je ne le fais ici que l'esprit et ses plaisirs les plus

élevés ne sont pas tout pour une créature humaine. Si je garde

quelque empire sur ma destinée, je ne serai jamais à Paris

qu'un oiseau de passage. Cette vie tumultueuse, cette

distraction sans trêve, ces gens toujours debout, toujours en

l'air, toujours gais, toujours fous, me font entendre aux

oreilles un bruit de grelots qui m'étourdit et me gêne. Je

cherche mon pauvre moi et je ne le trouve plus. Quand je suis

arrivée, j'ai cru tomber dans un carnaval dont j'attendais

toujours la fin, mais inutilement, car il ne finit point, et

c'est ici le fonds même de la vie. Tous ces gens vont,

viennent, s'agitent, s'empressent, se moquent et meurent tout

à coup. La mort à Paris m'étonne toujours; elle ne m'y paraît

pas naturelle. Tout est si factice à l'entour que ce détail y

choque comme un accident dans une fête. C'est la seule loi

réelle de la vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle

s'impose. Il me semble qu'on y méconnaît toutes les autres.

L'accessoire, le luxe, l'ornement, la broderie, sont le

principal et le tout. On vit de gâteaux, et point de pain... Ah!

le bon pain quotidien, Seigneur, donnez-le-moi!... et donnez-moi

aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement,

miette à miette, devant mon vieux foyer de famille, et tout

près, tout près du fauteuil de mon cher grand-père!"

Sibylle ne confiait de la sorte à M. de Férias qu'une faible

part de ses ennuis: les lacunes qu'elle croyait sentir dans

l'ensemble de existences parisiennes s'accusaient chaque jour

sous ses yeux dans des exemples qui touchaient son coeur de

trop près pour qu'elle n'en fût pas affectée plus gravement

qu'elle n'osait le dire. Les bizarres relations conjugales

dont l'hôtel de Vergnes lui donnait le spectacle formaient

dans sa pensée un contraste douloureux avec le vivant souvenir

de l'intimité charmante et presque sainte de Férias. Il était

évident, en effet, que M. et madame de Vergnes, hors du

déjeuner et du dîner, leur dernier point de contact, vivaient

aussi étrangers l'un à l'autre que si l'océan les eût séparés.

Ils n'avaient en commun ni une joie, ni une peine, ni un

souvenir, ni une espérance. Ils échangeaient pendant leurs

repas quelques banalités courantes, et se hâtaient de

retourner chacun à son plaisir.

Cherchant à s'expliquer un état de choses qu'elle regarda

d'abord comme une anomalie particulière à sa famille, Sibylle

fut disposée à en rejeter le tort sur sa grand'mère, dont elle

ne pouvait se dissimuler la dissipation extravagante et la

profonde inanité d'esprit. Séduite au contraire par les

brillantes qualités du comte, elle supposa qu'il avait fini

par se fatiguer de l'incurable puérilité de sa femme, et par

en être découragé jusqu'à l'éloignement. Une fois entrée dans

cet ordre d'idées, elle y rapporta tout, comme il arrive, et

s'étonna moins des brusqueries de langage auxquelles le comte

de Vergnes, si gracieux et si galant avec le reste du monde,

se laissait quelquefois emporter vis-à-vis de la comtesse,

comme par quelque ressentiment de son coeur incompris et de sa

vie désenchantée. Pénétrée de compassion pour les souffrances

présumées de son grand-père, Sibylle crut devoir redoubler

envers lui d'attentions et de prévenances. Un matin, comme

elle entrait à l'improviste dans l'appartement particulier du

comte, guidée par ce sentiment délicat, elle éprouva une

surprise énorme en voyant se tourner vers elle d'un air à la

fois irrité et confus un personnage dont elle eut peine

d'abord à discerner l'identité: c'était un vieillard dont le

visage ridé et la tête chauve étaient tout ruisselants de

pommade au concombre; cette figure luisante avait deux faces,

comme Janus: elle présentait d'un côté l'arc d'un sourcil du

plus beau noir et une touffe de favoris grisonnant à peine,

tandis que de l'autre le sourcil et la touffe de favoris

parallèles s'effaçaient dans un vague neigeux. Forcée à son

grand regret de reconnaître son aïeul dans ce grotesque,

Sibylle poussa un faible cri, tourna les talons, et se sauva à

la hâte. Elle se rappela aussitôt les soins tout différents

que le marquis de Férias prenait de sa personne, et comment,

au lieu de masquer sa vieillesse, il aimait à la parer en

mettant de la poudre blanche sur ses cheveux blancs. -- Elle se

souvint en même temps d'une violente sortie que le comte de

Vergnes avait faite quelques jours auparavant, à l'usage de la

comtesse, contre les femmes qui ne savaient pas vieillir et

qui s'obstinaient à affliger les yeux par des nudités d'un

demi-siècle. Elle se demanda si cette moralité, excellente en

soi, avait été parfaitement placée dans la bouche du comte.

Ces réflexions et l'incident qui les avait provoquées

plongèrent Sibylle dans de nouvelles incertitudes, qui ne

tardèrent pas du reste à s'éclaircir.

Le soir même de ce jour fatal où M. de Vergnes avait été

surpris par mademoiselle de Férias dans l'intimité de son

laboratoire, ce vieux gentilhomme éprouva dans quelque amour

de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mécompte

tellement sérieux que toute sa belle humeur ne put le digérer.

Il eut dans la nuit un léger accès de goutte qui ne lui permit

pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut étonnée de voir

aussitôt sa grand'mère interrompre absolument le cours de ses

chères habitudes et se vouer à la garde de son mari avec un

zèle d'autant plus méritoire qu'il était assez mal récompensé.

M. de Vergnes n'aimait pas à être malade, et quand il l'était,

il voulait bien ne laisser ignorer à personne dans sa maison à

quel point cela le contrariait. -- Il se piqua toutefois en

cette circonstance de conserver vis-à-vis de sa petite-fille

un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi étrangère

que possible à la cause première de ses souffrances, en

recueillit pleinement les bénéfices. Elle supportait

d'ailleurs avec une résignation louable la maussaderie froide

et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il

arriva pourtant un jour que la patience lui échappa. M. de

Vergnes, étendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les

mérites d'une pièce en vogue. Madame de Vergnes allait et

venait par la chambre, apprêtant une potion, fermant un

rideau, calfeutrant une porte.

-- Que diable! s'écria M. de Vergnes, aurez-vous bientôt fini

de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus

agaçant, quand on cause, que ce trottinement perpétuel autour

de soi! Allons, venez vous asseoir.

Elle vint s'asseoir avec docilité. La conversation reprit;

elle voulut, par bonne grâce, y placer son mot. M. de Vergnes

haussa les épaules:

-- Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chère amie! Quand

on n'a pas deux idées dans le cerveau, il faut se taire!

-- Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous êtes par

trop désagréable! -- Et elle porta son mouchoir à ses yeux.

-- Bien, parfait! reprit le comte, une scène maintenant! Une

scène dans la chambre d'un malade... Le lieu est bien choisi,...

ingénieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chère, je sais ce qui

vous tient... Je sais d'où vient votre humeur... Voilà trois ou

quatre soirées que vous passez chez vous!... Cela excède vos

forces. Eh bien, partez; allez, allez commérer chez vos amies,

éreinter vos chevaux, étaler vos jupes! C'est le seul bonheur

que vous conceviez en ce monde... Je ne veux pas vous en priver

plus longtemps!

Cette attaque démesurée fit sortir la comtesse de son inertie;

elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vérité

peuvent arracher des lèvres de la femme la moins éloquente:

-- Ah! dit-elle, cela est trop injuste,... cela est indigne!... Je

ne fais point de scène,... mais je veux vous répondre... Vous ne

m'ôterez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de

le reprendre!... Il y a d'ailleurs une leçon pour elle dans ce

qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi,

j'étais une enfant quand vous m'avez épousée, et si je suis

restée ce que j'étais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux

idées dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon

insuffisance devant vous et devant le monde entier,... à qui la

faute? Si j'avais été vraiment pour vous ce que je devais

être, votre femme, votre amie, et non votre maîtresse d'un

jour, cela serait-il arrivé?... Est-ce que je ne vous aimais pas

assez pour recevoir vos leçons, vos conseils, vos

enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir?

Ah! je les aurais reçus à genoux! Je ne demandais que cela, je

ne rêvais que cela... Etre près de vous, vous voir, vous

entendre, m'élever jusqu'à vous! Toute jeune fille qui se

marie et qui a un brave coeur est prête, comme je l'étais, à se

faire l'élève soumise, heureuse, passionnée de son époux... Une

femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien

que de lui... C'est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y

laissez!... Vous m'y avez laissée! Vous n'avez pas voulu

sacrifier un seul de vos goûts, une seule de vos habitudes,

une seule de vos soirées, pour faire de cette enfant qui vous

adorait une femme qui vous comprît! Et vous me reprochez ma

nullité, qui est votre ouvrage!... Et vous me reprochez, grand

Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!... Mais qui

donc, de nous deux, a déserté le premier ce foyer de famille,

auprès duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde,

m'enchaîner à vos pieds?... Même après tant d'années, j'y

accours, je m'y attache à ce foyer, dès que vous y êtes... Et

voilà comme vous m'y recevez!... Ah! si je ne m'étais pas jetée

tout entière dans cette vie d'étourdissement et de vanité, le

chagrin m'aurait tuée... ou il m'aurait perdue, comme tant

d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis restée

une enfant et une sotte femme, je suis restée une honnête

femme... Et si ma vie est misérable, si ma tête est vide, si mon

coeur est brisé,... eh bien, votre honneur est entier du moins,

et votre nom sans tache!

Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme

s'étouffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la

chambre.

Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'égoïsme et de

libertinage, n'était point un sot ni un méchant homme; il

avait à peine essayé d'interrompre au début, par quelques

interjections d'impatience, les énergiques récriminations de

sa femme; puis, étonné et comme dompté par la défense

inattendue et véhémente de cet être inoffensif, il avait fini

par l'écouter avec une sorte de confusion et de respect. Quand

il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui était

pas ordinaire et dit à Sibylle:

-- Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mère n'est

point souffrante.

Sibylle y courut. La scène dont elle venait d'être témoin

avait eu pour effet naturel de reporter complétement sur

madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle

avait un instant égarés sur son grand-père. Elle trouva la

comtesse qui sanglotait à genoux sur son prie-Dieu. En lui

prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque

exagération, de l'intérêt attendri avec lequel le comte

l'avait envoyée en mission près d'elle. Elle lui présenta la

perspective de quelques douces années qui l'indemniseraient un

peu de la longue déception de sa vie. M. de Vergnes serait

nécessairement ramené plus souvent de jour en jour à son foyer

par le sentiment de ses torts, et aussi par l'âge et le besoin

de repos; c'était à madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y

fixer peu à peu en lui ménageant une intimité où son

intelligence ne se sentît point trop esseulée. La comtesse se

laissa prendre au charme de ces consolations et de ces

espérances.

-- Ma pauvre petite, dit-elle à Sibylle, il est bien tard.

Pourtant j'essayerai... Je ferai ce que tu me diras... Je

m'abandonne à toi!

Histoire de Sibylle · 第 9 / 22 段