-- Pourquoi rougis-tu? répéta Clotilde, dont le ton s'anima

brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!

-- Je rougis parce que tu me dis des choses qui me

bouleversent... Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?

-- Au fait, c'est impossible... Eh bien, ma chère, il avait une

cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il

venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure

m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est

pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que

j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne

pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un

jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa

que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui

venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un

petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux

épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les

petits papiers.

-- C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.

-- Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre... Enfin il fut

accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier

qu'elle mit ensuite dans une corbeille... Eh bien! quand on vint

à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même

nom: Raoul!

-- C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.

-- Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais

pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais

au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je

m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui

était mon amie, -- quoique je ne l'aimasse guère au fond, -- se

leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant

auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant

cinq minutes!" -- Je vis alors qu'il avait un album sur les

genoux et qu'il dessinait... Il paraît, par parenthèse, qu'il

peint divinement... Quand il eut fini, il m'adressa de la tête

et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est

impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de

tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de

lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je

chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut

hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en

fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde,

si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès

ce moment que nous étions liés pour la vie.

Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses

grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses

serments d'inviolable fidélité.

-- Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.

-- Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous

étions liés pour la vie?

-- Mais il me semble que non, dit Sibylle.

-- Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement

les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie

m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa

famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et

très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui

supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, -- car elle

ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, -- quelque

inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans

fortune et sans naissance... Est-ce assez clair?... Pauvre Raoul!

c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,...

car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien,

tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,... et

il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si

nous étions morts tous deux.

Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de

Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit

une à une de ses lèvres émues.

C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que

les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux

épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de

voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps

un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur

lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs

caresses.

-- Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui

vient donc là? à qui ce beau chien?

On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la

marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait

passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond,

élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants

lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul

porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en

désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux

secondes elle était parée pour le combat.

-- Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les

Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.

Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt

de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup

plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa

présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de

Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience

leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils

avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux

menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille,

dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après

s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre

étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt

renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs

entaché d'égoïsme.

Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait

poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était

l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé

d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce

de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit

bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les

bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt,

crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait

découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans

l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix.

"J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse,

pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai

trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de

Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un

nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui

est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle

que peut espérer votre petite iconoclaste... Tenez! vous pouvez

voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du

mien... Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval

dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,... un peu jeune,

vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut;

d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre...

Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant

d'être sage, est la mère naturellement,... une sainte, -- pas un

aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son

aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté.

Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une

situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne

pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la

pensée de le plonger dans le tourbillon parisien... Quant au

jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,... il est

bien! -- Mon Dieu! il n'y a rien à dire,... mais il est bien!

Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille... Tenez!

voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;... elle

monterait en croupe, si elle osait... Pauvre femme!"

M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec

transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec

madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais

épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se

trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive

cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des

intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient

l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de

Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en

présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier

les voeux de leurs familles.

Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de

Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir

Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était

l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur

liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait

souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait

jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les

animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à

leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui

laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu

d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout

soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux

projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne

se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un

séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. -- Ce

fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une

parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit

paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui

s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune

baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une

manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay,

après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée

d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son

cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas

l'opportunité.

A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit

plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du

parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant

ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de

Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle

démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui

gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en

exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à

son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame

de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille,

s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme

elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même,

figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les

signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son

genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru

déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de

l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses

favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres

daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des

morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"

Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle

suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien

du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de

mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs

que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.

Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on

quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se

trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour

un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque,

transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit

presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris,

répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans

réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de

Férias.

-- Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une

pause silencieuse, comment le trouves-tu?

-- M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit

Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.

-- Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.

Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:

-- Bah! dit-elle, quelle sottise!... Ah! cela vient bien!

Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle

avait vivement esquissé:

-- Tiens! le voilà, mon mari!

C'était, en effet, à ne pouvoir s'y méprendre, M. de Val-Chesnay

lui-même avec ses favoris blonds poussées au roux et

inondant ses épaules, une raie qui traversait le centre de sa

tête comme un coup de hache, un col d'une roideur métallique,

et une cravate bleue semée de pois blancs dont Sibylle avait

fait des lunes. Cette tête absurde reposait sur un buste

imperceptible, d'où sortait une énorme paire de gants du plus

beau lilas, et que soutenaient les jambes grêles et arquées

d'un cavalier consommé.

Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber

aussitôt dans une véritable convulsion de gaieté.

-- Oh! dit-elle dès qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi

cela!

-- Mon Dieu! prends, dit Sibylle.

Clotilde lui sauta au cou:

-- Tu es bonne, ma petite Sibylle.

Et, en effet, Sibylle était bien bonne.

Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrètement à

madame de Val-Chesnay quelques études peintes par son élève,

devant lesquelles la digne baronne se pâma de confiance,

tandis que le jeune Roland proférait du haut de son col

l'épithète de "magistral!" Dès que Sibylle rentra dans le

salon, elle fut sollicitée de mettre le comble à l'ivresse

publique en exécutant un morceau, un rien, sur la harpe, --

instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les

fumées des caves de Férias, qualifia d'idéal, -- non-seulement,

ajouta-t-il, à cause de sa forme délicieuse, mais encore parce

que c'était vraiment un instrument charmant, surtout quand on

en jouait bien. -- Il n'y avait pas moyen de résister à ces

éloquentes instances, et mademoiselle de Férias n'y résista

pas.

Sibylle jouant de la harpe était généralement adorable; mais

ce soir-là en particulier, vêtue d'une légère toilette

blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes

déployées, sa gracieuse personne, sa jolie tête, ses yeux

profonds et pleins de feu, son front couronné de nattes

dorées, avaient une expression, une élévation, un rayonnement

séraphiques. Le mot _ange_ venait aux lèvres en la regardant et

cessait d'être banal, tant il semblait fait pour elle.

Toutefois le caractère de sa beauté, qui, surtout à ce moment

de sa vie, était plutôt intellectuel que physique, devait

médiocrement frapper un esprit aussi complétement dénué

d'esthétique que l'était celui du dernier des Val-Chesnay.

Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut terminé, de

frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les

avait remis), en faisant à part lui l'observation pénible que

sa fiancée était un peu maigre.

L'instant d'après, Sibylle, qui souffrait du rôle secondaire

dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la

pria de se mettre au piano. Clotilde, après quelques

cérémonies, s'y laissa traîner. Elle ôta ses gants d'un air

rêveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les

favoris transatlantiques du jeune baron, qui était assis

vis-à-vis d'elle à l'un des angles du piano, et après avoir

quelque temps tourmenté le clavier, elle commença à chanter

d'une belle voix de contralto un air célèbre de Donizetti: -- _O

mon Fernand_, -- qui était son triomphe. Elle le chantait, en

effet, et elle le chanta ce soir-là surtout avec un accent de

mélancolie passionnée, auquel sa pâleur ardente, son oeil

sombre et noyé, sa narine mobile, son corsage palpitant

ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que

toute cette magie pittoresque et sculpturale était perdue pour

le plus grand nombre des assistants, groupés derrière la

chaise de la chanteuse; mais elle ne l'était pas, Dieu merci,

pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus

avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des

traits adressés fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune

homme ne s'était jamais sans doute trouvé à pareille fête.

Clotilde avait cessé de chanter qu'il attachait encore sur

elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte

et son attitude affaissée témoignaient que pour le moment le

code du parfait _gentleman_ était la dernière de ses

préoccupations. Il n'eut pas une parole pour féliciter

mademoiselle Desrozais, -- malgré le plaisir réel qu'elle lui

avait procuré; mais, sur la demande que lui en fit la jeune

fille, il s'empressa d'ôter ses gants, afin de l'aider à

chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se

flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours

de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des

mains éblouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer

que le jeune baron était fort présomptueux. Cependant il ne

l'était pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne

fortune.

On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais,

lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout

cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie

d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une

âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si

audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a

des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un

salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une

autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet

instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe,

prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions

sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration

naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que

d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui

qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès

de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland,

suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre

plus sérieux et plus formel.

Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa

nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les

sentiers ombragés et odorants du pays:

-- Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la

fortune des Val-Chesnay?

-- Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!

Clotilde fit entendre un profond soupir.

-- Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après

une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!... Il suffit

que le bon Dieu le veuille!

-- Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.

Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement

son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit

l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit

ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse,

comme si elle eût conquis son étoile.

Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la

sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le

petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit

détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la

force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous

entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour

en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité

de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du

personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime

d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse

malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude,

Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie

sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents

principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants

à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre

racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et

salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux

passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant

l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle

idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat

jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main

à la fois faible et violente.

Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien

des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les

bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des

injonctions légales en autorisant un mariage qui restait

étrangement disproportionné, malgré les avantages

testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son

mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la

bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une

vive allégresse publique, entretenue par de copieuses

libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice

tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec

Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la

joie à tout le monde."

Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines après,

à la suite de petits démêlés avec sa belle-fille, la baronne

douairière demeurait préposée à la garde de la demeure

patrimoniale des Val-Chesnay et à l'entretien du mobilier,

tandis que le jeune couple s'installait gaiement à Paris, dans

un joli hôtel des Champs-Elysées.

II

L'HOTEL DE VERGNES

Le mariage de Clotilde et les événements qui l'avaient précédé

laissèrent entre la famille de Beaumesnil et la famille de

Férias une impression de gêne et de tiédeur dont Sibylle

elle-même ne put se défendre. Elle avait à la fois trop de droiture

et d'inexpérience pour apprécier sous leur vrai jour les

intrigues de mademoiselle Desrozais, qui lui avait paru

sérieusement éprise de Roland; elle était encore plus éloignée

d'éprouver le sentiment d'envie par lequel madame de

Beaumesnil et la jeune baronne aimaient à expliquer le

refroidissement de son affection; mais elle avait été surprise

peu agréablement de la promptitude extrême avec laquelle M. de

Val-Chesnay avait conquis dans le coeur de Clotilde la place

tout chaude de ce Raoul qui était en Perse. La personne du

baron ne lui paraissait pas suffisamment foudroyante pour

justifier une si brusque révolution; elle voyait là tout au

moins une légèreté et une inconsistance qui avaient fort

diminué son amie dans son estime.

Les parents de Sibylle jugeaient naturellement la conduite de

Clotilde avec plus de maturité et aussi avec plus de rigueur;

mais ils se jugeaient eux-mêmes plus sévèrement encore, et ne

pouvaient se pardonner l'innocent égoïsme qui leur avait si

longtemps fermé les yeux sur la valeur infime du jeune baron.

Après avoir couru le risque d'engager Sibylle dans des liens

si indignes d'elle, ils rejetèrent absolument la pensée de la

marier en province, ou du moins dans la partie de la province

qu'ils habitaient, ne voulant laisser prise sur eux, en

matière si grave, à aucun sentiment d'intérêt personnel. Le

départ de Sibylle pour Paris fut donc définitivement résolu.

On manda cette nouvelle au comte de Vergnes, qui répondit que

cela était fort heureux, attendu qu'une armée de soupirants

assiégeait jour et nuit son hôtel avec des guitares, et que la

police commençait à s'en préoccuper. Sur ces entrefaites, la

santé de Sibylle souffrit quelque altération. M. et Madame de

Férias saisirent avidement ce prétexte pour essayer de garder

leur petite-fille auprès d'eux une année de plus. Ils en

écrivirent avec timidité à M. de Vergnes, qui répondit que

cela était parfait, qu'une année de plus passée à la campagne

serait infiniment salutaire à mademoiselle de Férias, et que

quant aux soupirants, une année de plus les mortifierait et

qu'ils en seraient plus tendres.

Le marquis et la marquise avaient peut-être espéré mourir

avant la fin de cette année de grâce. Ils n'eurent pas cette

douceur. Par une triste matinée de l'automne qui suivit, ils

conduisaient Sibylle à la gare du chemin de fer et lui

faisaient leurs adieux. Ennemis de toute démonstration et de

tout éclat, ils subirent cette heure suprême avec calme et

dignité, quoique la contraction de leurs traits témoignât

d'une angoisse mortelle. Cependant, lorsque après un trajet

silencieux les deux vieillards rentrèrent dans leur château

solitaire, toute force les abandonna: ils s'enfermèrent à la

hâte dans la chambre vide de leur petite-fille, et, se jetant

dans les bras l'un de l'autre, ils pleurèrent amèrement.

Histoire de Sibylle · 第 8 / 22 段