brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!
-- Je rougis parce que tu me dis des choses qui me
bouleversent... Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?
-- Au fait, c'est impossible... Eh bien, ma chère, il avait une
cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il
venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure
m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est
pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que
j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne
pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un
jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa
que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui
venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un
petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux
épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les
petits papiers.
-- C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.
-- Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre... Enfin il fut
accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier
qu'elle mit ensuite dans une corbeille... Eh bien! quand on vint
à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même
nom: Raoul!
-- C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.
-- Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais
pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais
au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je
m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui
était mon amie, -- quoique je ne l'aimasse guère au fond, -- se
leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant
auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant
cinq minutes!" -- Je vis alors qu'il avait un album sur les
genoux et qu'il dessinait... Il paraît, par parenthèse, qu'il
peint divinement... Quand il eut fini, il m'adressa de la tête
et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est
impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de
tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de
lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je
chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut
hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en
fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde,
si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès
ce moment que nous étions liés pour la vie.
Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses
grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses
serments d'inviolable fidélité.
-- Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.
-- Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous
étions liés pour la vie?
-- Mais il me semble que non, dit Sibylle.
-- Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement
les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie
m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa
famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et
très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui
supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, -- car elle
ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, -- quelque
inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans
fortune et sans naissance... Est-ce assez clair?... Pauvre Raoul!
c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,...
car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien,
tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,... et
il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si
nous étions morts tous deux.
Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de
Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit
une à une de ses lèvres émues.
C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que
les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux
épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de
voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps
un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur
lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs
caresses.
-- Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui
vient donc là? à qui ce beau chien?
On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la
marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait
passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond,
élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants
lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul
porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en
désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux
secondes elle était parée pour le combat.
-- Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les
Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.
Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt
de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup
plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa
présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de
Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience
leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils
avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux
menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille,
dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après
s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre
étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt
renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs
entaché d'égoïsme.
Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait
poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était
l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé
d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce
de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit
bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les
bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt,
crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait
découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans
l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix.
"J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse,
pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai
trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de
Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un
nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui
est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle
que peut espérer votre petite iconoclaste... Tenez! vous pouvez
voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du
mien... Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval
dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,... un peu jeune,
vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut;
d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre...
Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant
d'être sage, est la mère naturellement,... une sainte, -- pas un
aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son
aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté.
Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une
situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne
pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la
pensée de le plonger dans le tourbillon parisien... Quant au
jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,... il est
bien! -- Mon Dieu! il n'y a rien à dire,... mais il est bien!
Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille... Tenez!
voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;... elle
monterait en croupe, si elle osait... Pauvre femme!"
M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec
transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec
madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais
épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se
trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive
cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des
intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient
l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de
Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en
présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier
les voeux de leurs familles.
Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de
Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir
Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était
l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur
liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait
souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait
jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les
animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à
leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui
laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu
d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout
soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux
projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne
se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un
séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. -- Ce
fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une
parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit
paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui
s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune
baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une
manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay,
après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée
d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son
cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas
l'opportunité.
A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit
plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du
parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant
ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de
Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle
démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui
gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en
exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à
son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame
de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille,
s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme
elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même,
figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les
signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son
genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru
déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de
l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses
favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres
daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des
morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"
Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle
suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien
du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de
mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs
que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.
Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on
quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se
trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour
un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque,
transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit
presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris,
répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans
réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de
Férias.
-- Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une
pause silencieuse, comment le trouves-tu?
-- M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit
Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.
-- Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.
Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:
-- Bah! dit-elle, quelle sottise!... Ah! cela vient bien!
Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle
avait vivement esquissé:
-- Tiens! le voilà, mon mari!
C'était, en effet, à ne pouvoir s'y méprendre, M. de Val-Chesnay
lui-même avec ses favoris blonds poussées au roux et
inondant ses épaules, une raie qui traversait le centre de sa
tête comme un coup de hache, un col d'une roideur métallique,
et une cravate bleue semée de pois blancs dont Sibylle avait
fait des lunes. Cette tête absurde reposait sur un buste
imperceptible, d'où sortait une énorme paire de gants du plus
beau lilas, et que soutenaient les jambes grêles et arquées
d'un cavalier consommé.
Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber
aussitôt dans une véritable convulsion de gaieté.
-- Oh! dit-elle dès qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi
cela!
-- Mon Dieu! prends, dit Sibylle.
Clotilde lui sauta au cou:
-- Tu es bonne, ma petite Sibylle.
Et, en effet, Sibylle était bien bonne.
Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrètement à
madame de Val-Chesnay quelques études peintes par son élève,
devant lesquelles la digne baronne se pâma de confiance,
tandis que le jeune Roland proférait du haut de son col
l'épithète de "magistral!" Dès que Sibylle rentra dans le
salon, elle fut sollicitée de mettre le comble à l'ivresse
publique en exécutant un morceau, un rien, sur la harpe, --
instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les
fumées des caves de Férias, qualifia d'idéal, -- non-seulement,
ajouta-t-il, à cause de sa forme délicieuse, mais encore parce
que c'était vraiment un instrument charmant, surtout quand on
en jouait bien. -- Il n'y avait pas moyen de résister à ces
éloquentes instances, et mademoiselle de Férias n'y résista
pas.
Sibylle jouant de la harpe était généralement adorable; mais
ce soir-là en particulier, vêtue d'une légère toilette
blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes
déployées, sa gracieuse personne, sa jolie tête, ses yeux
profonds et pleins de feu, son front couronné de nattes
dorées, avaient une expression, une élévation, un rayonnement
séraphiques. Le mot _ange_ venait aux lèvres en la regardant et
cessait d'être banal, tant il semblait fait pour elle.
Toutefois le caractère de sa beauté, qui, surtout à ce moment
de sa vie, était plutôt intellectuel que physique, devait
médiocrement frapper un esprit aussi complétement dénué
d'esthétique que l'était celui du dernier des Val-Chesnay.
Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut terminé, de
frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les
avait remis), en faisant à part lui l'observation pénible que
sa fiancée était un peu maigre.
L'instant d'après, Sibylle, qui souffrait du rôle secondaire
dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la
pria de se mettre au piano. Clotilde, après quelques
cérémonies, s'y laissa traîner. Elle ôta ses gants d'un air
rêveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les
favoris transatlantiques du jeune baron, qui était assis
vis-à-vis d'elle à l'un des angles du piano, et après avoir
quelque temps tourmenté le clavier, elle commença à chanter
d'une belle voix de contralto un air célèbre de Donizetti: -- _O
mon Fernand_, -- qui était son triomphe. Elle le chantait, en
effet, et elle le chanta ce soir-là surtout avec un accent de
mélancolie passionnée, auquel sa pâleur ardente, son oeil
sombre et noyé, sa narine mobile, son corsage palpitant
ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que
toute cette magie pittoresque et sculpturale était perdue pour
le plus grand nombre des assistants, groupés derrière la
chaise de la chanteuse; mais elle ne l'était pas, Dieu merci,
pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus
avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des
traits adressés fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune
homme ne s'était jamais sans doute trouvé à pareille fête.
Clotilde avait cessé de chanter qu'il attachait encore sur
elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte
et son attitude affaissée témoignaient que pour le moment le
code du parfait _gentleman_ était la dernière de ses
préoccupations. Il n'eut pas une parole pour féliciter
mademoiselle Desrozais, -- malgré le plaisir réel qu'elle lui
avait procuré; mais, sur la demande que lui en fit la jeune
fille, il s'empressa d'ôter ses gants, afin de l'aider à
chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se
flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours
de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des
mains éblouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer
que le jeune baron était fort présomptueux. Cependant il ne
l'était pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne
fortune.
On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais,
lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout
cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie
d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une
âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si
audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a
des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un
salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une
autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet
instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe,
prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions
sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration
naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que
d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui
qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès
de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland,
suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre
plus sérieux et plus formel.
Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa
nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les
sentiers ombragés et odorants du pays:
-- Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la
fortune des Val-Chesnay?
-- Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!
Clotilde fit entendre un profond soupir.
-- Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après
une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!... Il suffit
que le bon Dieu le veuille!
-- Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.
Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement
son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit
l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit
ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse,
comme si elle eût conquis son étoile.
Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la
sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le
petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit
détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la
force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous
entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour
en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité
de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du
personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime
d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse
malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude,
Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie
sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents
principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants
à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre
racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et
salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux
passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant
l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle
idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat
jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main
à la fois faible et violente.
Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien
des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les
bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des
injonctions légales en autorisant un mariage qui restait
étrangement disproportionné, malgré les avantages
testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son
mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la
bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une
vive allégresse publique, entretenue par de copieuses
libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice
tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec
Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la
joie à tout le monde."
Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines après,
à la suite de petits démêlés avec sa belle-fille, la baronne
douairière demeurait préposée à la garde de la demeure
patrimoniale des Val-Chesnay et à l'entretien du mobilier,
tandis que le jeune couple s'installait gaiement à Paris, dans
un joli hôtel des Champs-Elysées.
II
L'HOTEL DE VERGNES
Le mariage de Clotilde et les événements qui l'avaient précédé
laissèrent entre la famille de Beaumesnil et la famille de
Férias une impression de gêne et de tiédeur dont Sibylle
elle-même ne put se défendre. Elle avait à la fois trop de droiture
et d'inexpérience pour apprécier sous leur vrai jour les
intrigues de mademoiselle Desrozais, qui lui avait paru
sérieusement éprise de Roland; elle était encore plus éloignée
d'éprouver le sentiment d'envie par lequel madame de
Beaumesnil et la jeune baronne aimaient à expliquer le
refroidissement de son affection; mais elle avait été surprise
peu agréablement de la promptitude extrême avec laquelle M. de
Val-Chesnay avait conquis dans le coeur de Clotilde la place
tout chaude de ce Raoul qui était en Perse. La personne du
baron ne lui paraissait pas suffisamment foudroyante pour
justifier une si brusque révolution; elle voyait là tout au
moins une légèreté et une inconsistance qui avaient fort
diminué son amie dans son estime.
Les parents de Sibylle jugeaient naturellement la conduite de
Clotilde avec plus de maturité et aussi avec plus de rigueur;
mais ils se jugeaient eux-mêmes plus sévèrement encore, et ne
pouvaient se pardonner l'innocent égoïsme qui leur avait si
longtemps fermé les yeux sur la valeur infime du jeune baron.
Après avoir couru le risque d'engager Sibylle dans des liens
si indignes d'elle, ils rejetèrent absolument la pensée de la
marier en province, ou du moins dans la partie de la province
qu'ils habitaient, ne voulant laisser prise sur eux, en
matière si grave, à aucun sentiment d'intérêt personnel. Le
départ de Sibylle pour Paris fut donc définitivement résolu.
On manda cette nouvelle au comte de Vergnes, qui répondit que
cela était fort heureux, attendu qu'une armée de soupirants
assiégeait jour et nuit son hôtel avec des guitares, et que la
police commençait à s'en préoccuper. Sur ces entrefaites, la
santé de Sibylle souffrit quelque altération. M. et Madame de
Férias saisirent avidement ce prétexte pour essayer de garder
leur petite-fille auprès d'eux une année de plus. Ils en
écrivirent avec timidité à M. de Vergnes, qui répondit que
cela était parfait, qu'une année de plus passée à la campagne
serait infiniment salutaire à mademoiselle de Férias, et que
quant aux soupirants, une année de plus les mortifierait et
qu'ils en seraient plus tendres.
Le marquis et la marquise avaient peut-être espéré mourir
avant la fin de cette année de grâce. Ils n'eurent pas cette
douceur. Par une triste matinée de l'automne qui suivit, ils
conduisaient Sibylle à la gare du chemin de fer et lui
faisaient leurs adieux. Ennemis de toute démonstration et de
tout éclat, ils subirent cette heure suprême avec calme et
dignité, quoique la contraction de leurs traits témoignât
d'une angoisse mortelle. Cependant, lorsque après un trajet
silencieux les deux vieillards rentrèrent dans leur château
solitaire, toute force les abandonna: ils s'enfermèrent à la
hâte dans la chambre vide de leur petite-fille, et, se jetant
dans les bras l'un de l'autre, ils pleurèrent amèrement.