dépérit, et qu'il prend à grands pas le chemin du paradis, le
pauvre homme! mais à qui la faute, mam'zelle? Il y a assez
longtemps que je lui dis que vous le ferez tourner en
_bourrique_ et en _esquelette!_
Malgré ses préventions, Marianne finit par céder au charme de
cette nature angélique, et il y a apparence qu'un traité
d'alliance fut signé entre elles; car dans l'après-midi du
même jour, comme le curé terminait à la hâte un de ses repas
d'ermite, il ne fut pas peu surpris de respirer tout à coup
dans l'atmosphère de sa petite salle un arome depuis longtemps
oublié. L'instant d'après, Marianne plaçait devant lui une
tasse de café fumante.
-- Mais, Marianne, dit-il, devenez-vous folle? Vous savez que,
depuis plus de six mois, je ne prends pas de café!
-- Bah! dit la vieille femme en grimaçant un sourire; quand
vous saurez quelle main a préparé celui-là, vous le prendrez,
j'en réponds!
-- Comment! quoi? quelle main?... reprit le curé en la regardant
d'un air interdit.
La riante apparition de Sibylle dans le cadre de la porte lui
expliqua le mystère.
L'abbé Renaud remarqua, à dater de ce jour, que les talents
économiques et culinaires de Marianne se développaient dans
des proportions étonnantes, puisque, sans aucune augmentation
de dépense, son menu lui paraissait chaque jour plus
fortifiant, tant elle mettait d'art à le choisir et à
l'apprêter.
-- Vous voyez, ma fille, lui disait-il avec bonhomie, que je
n'avais pas tort de vous reprocher quelquefois un peu de
négligence, et qu'avec du soin et de l'ordre on fait des
miracles.
A quoi Marianne haussait les épaules sans répondre.
Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son
cours et touchait à son terme. -- L'abbé Renaud, se rendant un
jour au château pour donner à mademoiselle de Férias, qui
avait alors une douzaine d'années, une de ses dernières
leçons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scellée
des armes épiscopales. Il s'assit pour la lire sous un des
arbres du chemin. Il l'eut à peine parcourue qu'il devint pâle
comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui
coulait près de là dans le fossé, y puisa de l'eau avec sa
main et ne but quelques gorgées, puis il se remit en route
d'un pas chancelant. Comme il arrivait au château, M. et
madame de Férias, frappés du bouleversement de ses traits,
l'interrogèrent avec anxiété: il leur tendit en soupirant la
lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un
avertissement sévère et même menaçant: on lui reprochait son
esprit de novation et de désordre, ses discussions avec son
conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations
d'intimité avec des personnes appartenant à la secte
protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire
scandaleux, et qui le poussaient dans des voies à peine
orthodoxes. Ce dernier grief, qui était celui auquel on
paraissait attacher le plus de gravité, reposait sur un fait
véritable, bien qu'on en tirât des conséquences erronées:
depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale,
fruit d'une mutuelle estime, s'était établie entre l'abbé
Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vénération pour
les vertus du vieillard, se plaisait à lui témoigner sa
déférence en assistant plus régulièrement qu'autrefois à ses
leçons, qui présentaient d'ailleurs plus d'intérêt que par le
passé. Le curé, qui avait du reste abandonné toute idée de
prosélytisme vis-à-vis de l'Irlandaise, se montrait touché
d'un respect et d'une sympathie dont il appréciait la valeur.
Leurs relations se bornaient là, et la méchanceté la plus
noire avait pu seule y trouver le prétexte d'une dénonciation.
-- Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abbé Renaud
en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car,
où il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien
de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je
demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de
Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra.
Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle
qui précédait la bibliothèque et qui était particulièrement
réservée aux études de l'enfant. Ayant épuisé depuis quelque
temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir
consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore
avant la première communion de Sibylle, à lui retracer une
histoire générale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il
avait à parler ce jour-là de la réforme et de la naissance du
protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer.
-- Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi?
L'Irlandaise, les yeux penchés sur un ouvrage de broderie,
reprit alors l'attitude muette et réservée qu'elle avait
coutume de garder pendant les leçons du curé. Il rappela
d'abord brièvement les détails historiques de la révolution
religieuse du XVIe siècle; venant ensuite au commentaire moral
de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mélange de
simplicité et d'élévation qui était devenu de jour en jour
l'accent de son langage:
-- En résumé, ma fille, personne ne peut nier qu'à cette époque
l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne
fussent en proie à des abus et à des scandales affligeants;
mais ces désordres n'étaient qu'à la surface; l'Eglise avait
en elle-même, dans sa constitution, dans ses propres forces,
dans ses lois, dans sa liberté, tous les éléments de sa
régénération: elle l'a prouvé. La conscience publique avait
donc raison de réclamer des réformes; mais fallait-il les
chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger
quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des siècles,
l'oeuvre de tant de génie et de vertu, cet édifice de l'unité
de la foi, dont j'ai essayé de vous faire concevoir la
grandeur? Fallait-il briser cette chaîne irréparable de
traditions qui, de concile en concile, de saint en saint,
d'apôtre en apôtre, remontait fidèlement jusqu'au Christ
lui-même, rompre à jamais cette union touchante et sublime de tous
les enfants de l'Evangile au pied des mêmes autels, autour de
la même table? -- Non, il ne le fallait pas. L'impatience de
l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut être
patient devant les choses éternelles. -- Il y a des jours, ma
fille, où le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et
l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La même
confiance n'était-elle pas permise, et même commandée vis-à-vis
de l'Eglise obscurcie, mais restée pure sous ses voiles?
Ceux qui la profanaient étaient des hommes: ils pouvaient
s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait
attendre; au lieu d'attaquer et de détruire, il fallait prier
et espérer... Et comment ne pas espérer? L'Eglise n'avait-elle
jamais, avant cette époque, traversé des jours sombres? n'en
était-elle pas sortie avec tout son éclat? Dieu ne pouvait-il
d'une heure à l'autre susciter une fois de plus un saint
pontife, de sains évêques? Il lui faut si peu de chose pour
toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un
enfant y suffit... Je suis bien humble sans doute, ma fille,
pour entrer en comparaison avec ces grandeurs... Mais voyez
cependant! Moi aussi, j'ai été un scandale; moi aussi, j'ai
été pour vous, pour d'autres peut-être, une cause de trouble,
de doute, d'éloignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix
m'a parlé, et j'ai tâché d'être moins mauvais... J'ai prié, j'ai
veillé, j'ai souffert, et ma foi a été justifiée: Dieu vous a
reprise, et quoiqu'il m'éprouve, je sens qu'il me pardonne!
En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se
leva, comme n'étant plus maître de son émotion, et entra
brusquement dans la pièce voisine.
La bibliothèque du château, où l'abbé Renaud venait de se
réfugier, était une vaste salle, à laquelle des solives
saillantes, des meubles rares, des armoires s'élevant jusqu'au
plafond, et la couleur uniforme du vieux chêne noirci par les
années, prêtaient un caractère claustral. Il s'y promena
quelque temps à grands pas, en passant par intervalles une
main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil,
près d'une grande table qui occupait le centre de la pièce, et
demeura plongé dans une méditation dont la contraction de son
visage révélait les douleurs.
La porte s'ouvrit tout à coup en face de lui: il se leva, et
vit entrer M. et madame de Férias, suivis de Sibylle, qui
tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de
mystère et d'allégresse illuminait les traits de tous ces
personnages, que le curé, sans concevoir ni soupçonner la part
qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son
coeur bondir dans sa poitrine.
Le marquis et la marquise, s'effaçant un peu, firent signe à
Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avança, tenant toujours miss
O'Neil par la main.
-- Mon père, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait
catholique, et qui veut communier avec moi.
L'abbé Renaud étendit soudain ses deux bras par un geste
d'étonnement inexprimable: ses joues maigres et pâles se
teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, après avoir
interrogé chacun des assistants, s'arrêtèrent sur ceux de miss
O'Neil.
-- C'est vrai, monsieur le curé, dit-elle.
Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas;
ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne
pouvait parler; il tomba à genoux sur le parquet, et, appuyant
sa tête grise sur la table qui était devant lui, il se mit à
sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de
son front heurtant le bois.
Peu de jours après, la nouvelle se répandit dans le pays que
l'évêque de *** était arrivé au château de Férias: le prélat
avait cédé en effet à la prière du marquis; il avait cru juste
de donner à l'abbé Renaud une éclatante réparation, et il
voulut recevoir lui-même l'abjuration de miss O'Neil.
L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs jugée
si complète qu'on put la dispenser du noviciat usité en de
pareilles circonstances.
Ces événements avaient été, comme on pense, des coups de
foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour
où elle connut l'arrivée de l'évêque à Férias, elle prit son
parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abbé
Renaud, qui eut la bonté de l'embrasser. Elle passa de là dans
les bras de M. de Férias, qu'elle avait cessé de saluer, puis
dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant à
travers ses pleurs "qu'elle avait la tête un peu vive, un peu
près du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!"
La première communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le
1er mai. Le printemps était cette année-là tiède et doux.
Pendant la nuit qui précéda ce grand jour, un rossignol, qui
chantait habituellement dans les bois de Férias, s'exalta fort
et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec
les sons de harpe extrêmement mélodieux qui s'envolaient par
une fenêtre entr'ouverte du château.
Jacques Féray se trouvait le lendemain dans le cimetière au
moment où Sibylle le traversa, toute blanche comme une
marguerite qui vient d'éclore. Elle lui sourit en passant, et
on remarqua que pour la première fois depuis quinze ans
Jacques Féray franchit ce jour-là le seuil de l'église. Il
resta près de l'entrée, suivit la cérémonie avec un intérêt
profond, et vers la fin, -- pensant vaguement sans doute à sa
petite fille morte, au ciel, aux anges, -- il pleura.
SECONDE PARTIE
I
CLOTILDE
Nous ne nous étendrons pas sur les trois ou quatre années qui
suivirent la première communion de Sibylle. Pour elle et pour
ceux qui l'entouraient, ce fut une ère de parfaite félicité.
Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout,
prirent sous la direction de miss O'Neil des développements
qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-même
en charmant les autres. En même temps son intelligence, plus
largement éclairée et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers
contacts de l'expérience, perdit peu à peu cette rigidité de
l'enfance qui avait été l'excès et le défaut de ce caractère.
Puis le coeur de la femme s'éveillait en elle, et tempérait
d'une teinte plus douce la sévérité de ses grâces.
Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans
l'ordre religieux par un trait digne d'intérêt. Peut-être a-t-on
remarqué chez Sibylle, dans la première partie de ce récit,
une disposition d'esprit dont son aïeul n'avait pas laissé de
se préoccuper, une étrange tendance à s'élancer pour ainsi
dire d'un seul bond jusqu'à Dieu en négligeant les
intermédiaires. Ce penchant était particulier sans doute dans
une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il était
aussi de son âge. L'âme des enfants, volontiers passionnée et
enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament
est-il leur livre plutôt que le Nouveau. L'idée simple de Dieu
saisit immédiatement leur intelligence et la domine; mais le
drame évangélique, quoiqu'il intéresse leur curiosité par des
représentations figurées qui sont pour eux des jouets, ne
parle véritablement ni à leur pensée ni à leur coeur. Le sens
divin de ce grand mystère leur échappe absolument, et ses
parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand,
au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le
Christ y entre -- comme un Dieu, mais aussi comme un ami.
Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons
généralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de
Férias. Ce qui n'avait été pour elle durant tout le cours de
son enfance qu'un article de foi un peu effacé sembla prendre
vie dans sa pensée: la poésie incomparable de l'Evangile la
captiva profondément, et elle eut à un haut degré la seule
idolâtrie permise à une chrétienne, l'idolâtrie du Christ.
Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le
curé, à s'exalter sur ce texte, à rappeler les épisodes les
plus touchants de cette pure existence, à admirer le mélange
d'impassibilité divine et de faiblesse humaine qui en est le
saisissant caractère: elle passait de douces heures dans ces
enthousiasmes partagés, tantôt prolongeant avec l'Irlandaise
ses promenades du soir à travers les bois, pendant que l'or
des étoiles étincelait sur le dais sombre du feuillage, tantôt
assise près du vieux prêtre sur le gazon de la falaise,
regardant vaguement l'horizon en feu, ou égrenant d'une main
distraite les grappes bleues des bruyères.
L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du curé ne
s'était pas affaibli; mais avec les années la forme s'en était
adoucie et comme détendue. Mademoiselle de Férias commençait à
sourire de quelques excès de son propre zèle. Son intervention
dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu'à de
rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolérance
plus marquée, surtout vis-à-vis de la personne du vieillard.
Loin de le pousser désormais dans la voie de l'ascétisme, elle
employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps à autre
aux rigueurs de sa solitude et de son régime. Toutefois sur
les points qui lui paraissaient essentiels à la dignité de la
religion, elle demeurait inflexible et n'hésitait pas à
suggérer à l'abbé Renaud des conseils qui étaient aussitôt
appliqués avec une docilité dont M. de Férias se divertissait
avec la marquise.
-- Ma chère, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et
elle voudrait spiritualiser la paroisse!
Cette plaisanterie du marquis était la formule assez exacte
des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives
méritoires de l'abbé Renaud. Nous n'entrerons à cet égard dans
aucun détail nouveau sur des matières délicates que nous
n'avons déjà sans doute que trop agitées, quoique nous ayons
tâché d'y apporter la réserve respectueuse qu'elles
commandent: il nous suffira de dire que, sous le régime
pastoral de l'abbé Renaud, le culte fut pratiqué dans la
paroisse de Férias avec une rare pureté, sans que le dogme
parût en souffrir.
Ce fut vers cette époque que Sibylle eut l'avantage de faire
connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aïeule du côté
maternel. Le comte de Vergnes avait eu à deux reprises, depuis
la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher à
ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre
jours à Férias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps,
et elle l'aimait, parce qu'il était aimable d'abord, et
ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un
cadre magnifique où les bonbons, les poupées à ressort et les
colliers de perles fines se mêlaient agréablement; mais elle
avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mère de Vergnes,
laquelle, pour ménager l'exquise sensibilité qui était une de
ses prétentions, avait ajourné d'année en année des émotions
dont elle s'était probablement exagéré la violence, car, en
apercevant pour la première fois sa petite-fille dans le salon
de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se
retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de
près pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement:
-- Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi à quinze
ans! Cela me fait mal!... Pauvre petite!... Mon Dieu! ajouta-t-elle
alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont
la source restait assez mystérieuse.
On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de
Vergnes allait fixer sa résidence à Férias, tant elle se
montrait sensible à la poésie de la campagne: les bois, la
mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait;
elle ne sortait point des transports.
-- Mon Dieu! disait-elle à ses hôtes, que vous êtes donc
heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y
êtes-vous point trop habitués pour en bien savourer toutes les
douceurs?... Ce calme, ce silence,... et puis ces bruits, ce vent
dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le
lointain,... ces petits faisans, -- ce sont des faisans, n'est-ce
pas, ces petites bêtes jaunes?... Non? Ce sont des poulets,...
simplement? Tiens! -- Eh bien, ces petits poulets qui trottent
derrière leur mère en faisant _piau_, _piau_,... comme c'est
délicieux, mon Dieu! comme c'est intéressant! On passerait
l'éternité à sa fenêtre... à voir et à entendre tout cela! Ah!
voilà la vie,... la voilà!... La nature, la campagne! Mon Dieu!
que vous êtes donc heureux de vivre ici!
Cependant le troisième jour au matin madame de Vergnes confia
à la discrète Julie qu'elle n'avait point fermé l'oeil de la
nuit.
-- Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conçois pas comment ils
font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habituée à la
plus grande tranquillité (elle demeurait rue de la Chaussée-d'Antin),
je ne me ferai jamais à ce tapage-là!... Il y a un tas
d'oiseaux qui jacassent dès le point du jour... Mon Dieu! j'aime
beaucoup à entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il
y a temps pour tout!... Et puis les vaches, les moutons qui
hurlent dès l'aurore!... On se croirait dans l'arche, ma
parole!... Et puis toujours ce vert épinard sous les yeux!...
C'est à dégoûter du vert!... Ca devient un cauchemar, ce vert!...
Je vois tout vert, moi, maintenant!... Donnez-moi donc ma petite
glace carrée, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois
verte! Au surplus, ce n'est pas étonnant,... je dois l'être
après une nuit pareille!
Le quatrième jour enfin, madame de Vergnes reçut une lettre
qui fut censée la rappeler en toute hâte à Paris. Elle exprima
d'amers regrets, se plaignit de sa destinée, et monta en wagon
à midi.
-- Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille
au départ, tenons-nous, tenons-nous, point d'émotion! A
bientôt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis
pour notre enfer... Ah! voilà la vie, ma pauvre enfant! Adieu!
adieu! Tenons-nous, ma chère petite!
Les déchirements de cette séparation n'étaient pas au-dessus
de la force d'âme de Sibylle; mais elle eût trouvé en tout cas
un appui et des consolations dans la cordiale intimité qui
l'unissait alors à son amie Clotilde Desrozais. Clotilde était
sortie du couvent depuis deux ans, et à son retour madame de
Beaumesnil, sa tante, s'était empressée de la présenter à tout
le voisinage. Mademoiselle Desrozais était d'ailleurs fort
bonne à montrer: elle avait tenu amplement toutes les
promesses de son enfance. Elle était grande, souple,
ondoyante; elle avait une masse épaisse de cheveux noirs dont
elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait,
elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les
retroussait en diadème sur son front. Ses bras, ses mains, ses
épaules, modelés en plein marbre, faisaient songer aux
déesses. Quand elle soulevait sa paupière un peu lourde, sa
prunelle lançait un jet de flamme qui se noyait aussitôt dans
un fluide velouté. -- Sous le rapport moral, on se plut à
reconnaître que Clotilde avait beaucoup gagné. Effectivement,
comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil
en matière d'éducation, l'enfant terrible, turbulente,
opiniâtre, maussade, était devenue une jeune personne timide,
modeste, parlant peu et à demi-voix, obligeante, prête à tout,
même à faire un quatrième au whist, bref une demoiselle
exemplaire.
Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces
heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractère de
Clotilde aucune des aspérités qui avaient autrefois inquiété
son affection, elle se livra sans réserve au penchant de son
coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes
s'établit entre elles. La beauté de son amie inspirait à
Sibylle une admiration mêlée de fierté: elle aimait à la citer
comme une espèce de type au-dessus duquel son imagination ne
concevait rien. Clotilde se prêtait en souriant à cet
enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en
Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la
dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui
disant de temps à autre, dans ses impatiences d'artiste:
-- Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu
es ridiculement belle! Dieu! que c'est bête d'être beau comme
ça!
Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se
formaliser.
Elle entrait avec la même complaisance dans tous les goûts
favoris de mademoiselle de Férias, et se faisait l'écho de ses
sentiments, de ses rêves, de ses exaltations avec une facile
ardeur, une sorte d'éloquence naturelle et une parfaite
sincérité, car elle avait dans l'âme un océan de passion
toujours prêt à se répandre, même sur le bien. Si quelque
chose lui manquait, ce n'était pas le fonds, mais le
discernement, la règle, la prédilection morale. Quoi qu'il en
soit, les imaginations élevées, poétiques, généreuses, la
passionnaient de très-bonne foi à ses heures, et elle
paraissait même souvent, dans la chaleur de son langage,
dépasser les aspirations les plus idéales de Sibylle.
Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tardé à
remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers
entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prît
aussitôt un air de mystère, de profonde mélancolie et
d'incurable désespoir. Elle se décida donc à l'interroger sur
le sens de ces attitudes.
-- Tu es trop jeune, ma chère! dit mademoiselle Desrozais en
secouant la tête et en soupirant douloureusement.
Cette réponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer
la curiosité de Sibylle, qui flairant un roman dans
l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de
sa confiance. Clotilde résista quelque temps; puis enfin,
après avoir fait jurer à Sibylle un éternel secret:
-- Ma chère, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me
marierai jamais!
-- Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un
redoublement d'intérêt.
-- Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime
quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aimée ne peut
m'épouser: les circonstances nous séparent à jamais.
-- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Sibylle; mais comment cela est-il
arrivé? Où l'as-tu rencontré? Comment s'appelle-t-il?
-- Je ne puis te dire que son nom de baptême: il s'appelle
Raoul... Pourquoi rougis-tu?
A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain
jusqu'au front.