naufragés, qu'on avait eu le bonheur de sauver tous,
recevaient dans le village les soins nécessaires, firent
monter le curé dans leur voiture et le reconduisirent au
presbytère. Ils reprirent ensuite le chemin du château.
Sibylle ne cessa, pendant la route, de presser leurs mains et
de les baiser avec effusion, mais sans parler.
-- Mon enfant, lui dit M. de Férias comme ils descendaient de
voiture, vous êtes fatiguée: si vous voulez, nous attendrons
jusqu'à demain ce que vous avez à nous dire.
-- Oh! non, répondit-elle vivement, vous n'avez que trop
attendu; tout de suite.
On fit aussitôt une joyeuse attisée dans le boudoir bleu de la
marquise, et Sibylle, assise sur le tapis aux pieds des deux
vieillards attentifs, leur ouvrit son coeur. Son récit fut
long. On peut le résumer en quelques mots. Le lecteur a
d'ailleurs pressenti la vérité. Sibylle, étonnée et blessée
dans son enthousiasme religieux par les puérilités d'une
étroite dévotion, froissée dans la pureté de son goût par
quelques détails inconvenants, troublée dans la rectitude de
son jugement par des pratiques malséantes soutenues de paroles
malheureuses, en était venue à douter que la religion de ses
parents -- puisqu'il y en avait deux, -- fût la véritable et la
meilleure, et que le bon Dieu de madame de Beaumesnil valût le
Dieu de miss O'Neil. Une telle pensée, une fois entrée dans un
esprit aussi ardent et dans une âme aussi tendre, y avait
sourdement creusé des abîmes. Tombée en défiance contre ses
guides naturels, Sibylle s'était trouvée, disait-elle, aussi
triste et aussi abandonnée que si elle eût été au fond de la
mer. Elle avait désiré mourir. Elle avoua, en insistant sur
quelques particularités expressives, que la bonhomie et les
habitudes familières du curé l'avaient souvent choquée et même
irritée, cette physionomie un peu vulgaire contrastant
péniblement avec l'image idéale qu'elle s'était faite d'un
prêtre et d'un apôtre: mais dans cette soirée même l'abbé
Renaud s'était tout à coup comme transfiguré à ses yeux. Au
moment où il appelait sur les marins en péril de mort
l'absolution suprême, au moment où il s'élançait seul au
secours des naufragés, elle avait compris que le vrai Dieu et
la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grandes paroles et
ces grands dévouements. Dès cet instant, malgré les objections
de détail qui pouvaient encore tourmenter sa pensée, Sibylle
s'était sentie reconquise pour jamais à la religion de ses
pères.
Le marquis et la marquise avaient écouté la confidence de
Sibylle avec un soulagement de coeur inexprimable.
-- Ma chérie, lui dit M. de Férias quand elle eut terminé, --
car jusque-là il ne l'avait interrompue que par des caresses
ou par des sourires, -- vous voulez toujours monter sur le
cygne; vous voulez l'impossible. Ce sera, je le crains,
l'écueil de votre vie. Vous apportez aujourd'hui dans la
recherche de la vérité, et vous apporterez un jour dans la
recherche du bonheur, un rêve de perfection qui est noble,
mais qui expose à beaucoup d'erreurs et de mécomptes. Pour ne
parler que de ce qui nous occupe, mon enfant, une religion
divine divinement pratiquée, c'est Dieu servi par les anges,
c'est le ciel; mais nous sommes sur la terre, et la religion
la plus parfaite n'y peut obtenir qu'un culte imparfait, car
ce sont des hommes qui le lui rendent. Songez à cela, Sibylle,
et ne faites jamais un crime à la Divinité de la faiblesse ou
de l'ignorance de ses adorateurs. Ce n'est pas, ma fille, que
j'approuve toutes les formes que la piété peut affecter en ce
monde. Parmi ces formes, il y en a de regrettables, il y en a
même de funestes. Je suis de ceux qui aimeraient à dégager la
religion des pratiques excessives, des symboles exagérés, des
coquetteries déplacées, qui, à mes yeux comme aux vôtres,
profanent ses purs autels. Toutefois à mon âge on est plus
tolérant qu'au vôtre; plus tard, vous aurez plus de justice,
ayant plus d'indulgence; vous pardonnerez beaucoup aux coeurs
sincères, vous pardonnerez même à la superstition, car elle
est encore un hommage à la vérité. Là-dessus, ma fille, allez
dormir; allez jouir vous-même de la paix que vous venez de
nous rendre.
Sibylle toutefois ne prit point possession de sa couche
blanche sans avoir auparavant embrassé miss O'Neil, qu'elle
mit en deux mots au courant des circonstances. Miss O'Neil
saisit aussitôt sa harpe, tristement abandonnée depuis
plusieurs mois, et, jusqu'à une heure fort avancée de la nuit,
des sons éoliens, se mêlant aux murmures des vents apaisés,
éveillèrent dans l'imagination des habitants du château des
idées confuses de béatitude céleste, de lacs et de clairs de
lune.
VIII
LE PRESBYTERE
Le lendemain, un soleil radieux faisait étinceler sur les
collines les bruyères humides. M. et madame de Férias
montèrent en voiture dès le matin et se rendirent au village
pour visiter les marins naufragés. En passant, ils déposèrent
Sibylle devant la barrière d'un petit jardin qui formait, à
peu de distance de l'église, sur le versant méridional de
lande, une agréable oasis. A travers les lianes de clématite
et de chèvrefeuille qui masquaient à demi le treillage de la
barrière, on apercevait au fond du jardin une maisonnette
tapissée de vigne vierge et ornée de volets blancs. Sibylle
sonna: ce fut le curé qui vint ouvrir. Il avait sa soutane des
dimanches, dont la partie inférieure était soigneusement
relevée par des épingles; il tenait un outil de jardinage qui
lui échappa des mains quand il reconnut Sibylle.
-- Comment! comment! dit-il en balbutiant, c'est vous, ma chère
demoiselle?
-- Oui, mon père, c'est moi qui viens prendre ma leçon de
catéchisme.
Le curé la regarda longuement, regarda le ciel, et essuyant
furtivement une larme qui se détachait de sa paupière:
-- Oh! dit-il, est-ce possible! Venez, ma chère enfant, venez,
je suis à vous!
Puis, montrant avec confusion ses mains souillées de terre:
-- Marianne! cria-t-il, Marianne, vite, de l'eau!
Presque aussitôt une vieille femme, en costume du pays, sortit
de la maison, portant un vase rempli d'eau.
-- C'est mademoiselle de Férias, Marianne! reprit le curé.
-- Oui, oui, mam'zelle de Férias, parbleu, oui, sans doute, je
la connais bien! dit la vieille femme, qui ne semblait pas
être de la meilleure humeur du monde.
Et pendant que le curé se lavait les mains avec un
empressement fébrile:
-- N'est-ce pas, mam'zelle, reprit-elle sur le ton d'une amère
ironie, qu'il a bonne mine ce matin... après ses folies et ses
castilles! Il a l'air d'un déterré!
-- Bah! répliqua gaiement le curé; où voyez-vous cela,
Marianne? Je suis frais comme une rose au contraire!
-- Oui, belle rose, ma foi! dit Marianne, et elle rentra en
grommelant dans le presbytère.
L'abbé Renaud secoua la tête en riant et fit asseoir Sibylle
près de lui sur un banc demi-circulaire qu'ombrageaient les
larges feuilles d'un figuier. Elle lui mit aussitôt dans les
mains son catéchisme, qu'elle avait apporté.
-- Mais, mon enfant, apprenez-moi d'abord par quel miracle vous
nous êtes rendue.
-- Le miracle, mon père, dit-elle, c'est vous qui l'avez fait.
Depuis hier je vous regarde comme un saint.
-- O Dieu! dit le vieillard en rougissant, ma pauvre petite!
Elle lui conta alors avec effusion ses impressions de la
veille, et pendant ce récit l'abbé Renaud ne cessa de porter à
ses yeux son mouchoir à carreaux, large comme un plaid de
_highlander_.
-- Mais ne puis-je savoir, demanda-t-il, quelles raisons vous
avaient écartée de la foi?
Sibylle les lui dit, mais elle n'apporta pas dans cette partie
de sa confidence la même franchise d'accent. Elle parla un peu
vaguement des pratiques, des discours qui l'avaient choquée;
elle nomma les Beaumesnil et quelques autres dévots de la même
trempe, puis elle s'arrêta court et baissa les yeux.
-- Allons, ma fille, dit le curé avec bonté, continuez; je vois
bien que c'est mon tour... Parlez, je vous en prie.
Elle avait déposé depuis un moment son chapeau près d'elle sur
le banc, et quelques rayons de soleil, filtrant à travers la
cime épaisse du figuier, versaient sur sa tête blonde une
lumière de nimbe; elle releva sur le curé ses grands yeux
pleins de feu, et, mettant dans son sourire toute la
délicatesse qui pouvait manquer à son langage d'enfant, elle
lui confia les griefs qui l'avaient éloignée de lui. -- Pour
elle, un prêtre était un personnage sacré, un peu mystérieux,
placé sur les marches d'un autel entre les hommes et Dieu;
c'était un homme différent des autres, exempt de faiblesses,
toujours occupé de hautes méditations, penché sur les livres
saints, s'entretenant de Dieu ou avec lui, étranger à tout le
reste. Elle aurait voulu qu'il ne se montrât habituellement
que dans l'église au milieu des nuages de l'encens, comme
autrefois les lévites, et qu'il vécût le reste du temps retiré
dans l'ombre de son presbytère, comme les anachorètes des
légendes, n'en sortant que pour visiter les malades et les
pauvres. Elle ne pouvait respecter suffisamment à son gré,
devant l'autel, dans la chaire et sous les ornements sacrés,
l'homme qu'elle avait vu l'instant d'avant manger à ses côtés,
prendre le café, jouer au billard ou au whist, lire le
journal. En se mêlant ainsi aux réunions banales de la vie
mondaine, un prêtre lui semblait jouer un rôle peu digne du
caractère auguste qu'elle aimait à lui attribuer: sur ce
terrain en effet, ce n'était plus un prêtre, c'était l'abbé,
le curé, -- comme on disait le percepteur ou le notaire.
C'était un homme pauvre qu'on mettait volontiers au bout d'une
table avec les enfants. Elle ne voyait pas là de l'humilité,
mais de l'humiliation. Elle exprimait même, dans sa langue, la
pensée que les inconvénients de ces relations familières avec
ses riches paroissiens suivaient le prêtre jusque dans son
église, où il demeurait l'obligé subalterne de ceux dont il
n'eût jamais dû être que le supérieur spirituel. Peut-être
alors se croyait-il forcé par reconnaissance, par politesse,
de tolérer des paroles, des pratiques, des scènes contre
lesquelles sa conscience, plus libre, eût protesté. -- Bref,
ces circonstances et quelques autres de même nature, qu'elle
avait sans doute interprétées légèrement, lui avaient mis de
la tristesse et du désordre dans l'esprit; mais la soirée de
la veille lui avait ouvert les yeux: elle demandait pardon à
l'abbé Renaud de l'avoir méconnu. Rien ne pourrait ébranler
désormais le respect dont il l'avait pénétrée; seulement ce
qui ne pouvait plus la troubler, elle, pouvait en troubler
d'autres.
-- Et voilà pourquoi, mon père, dit-elle en finissant, vous
serez peut-être bien aise de savoir ce qui s'est passé dans ma
tête et dans mon coeur, quoique ce ne soient que la tête et le
coeur d'un enfant.
Pendant ce discours, dont nous n'avons présenté que la
substance, le visage de l'abbé Renaud avait pris peu à peu
l'expression d'une gravité inquiète et presque douloureuse.
Son intelligence, plutôt paresseuse que faible, semblait
s'éveiller à des clartés qui lui causaient une sorte
d'éblouissement. Sa conscience, profondément honnête, était
bouleversée. Il ne cherchait point à s'atténuer les torts qui
lui étaient reprochés; il se les exagérait plutôt et en
étendait la portée bien au delà des circonstances
particulières à Sibylle. Il repassait rapidement dans son
esprit tout le cours de sa vie pastorale et se demandait avec
anxiété si la tiédeur de son troupeau spirituel et les
scandales dont sa paroisse avait pu être affligée ne devaient
pas être imputés à ses défaillances personnelles, qui avaient
compromis le prestige et l'autorité de la parole divine; mais
n'y eût-il eu que Sibylle au monde, il ne se pardonnait pas
d'avoir pu contribuer à détourner de la foi cette jeune âme
dont il sentait la valeur exquise. Il se promettait du moins
de réparer sa négligence, de secouer sa mollesse, de fortifier
son esprit par l'étude et la méditation, de purifier sa vie
par les privations, de tout faire pour s'élever à la hauteur
morale où l'appelait cette douce voix qu'il n'était pas loin
de croire inspirée. Ces dignes pensées prêtaient à ses traits
et à son accent une noblesse touchante, quand, après quelques
minutes de muet recueillement, il répondit à Sibylle:
-- Je vous remercie, ma fille; je ne suis plus jeune, mais à
tout âge on peut devenir meilleur, et je le prouverai, avec
l'aide de Dieu.
Ces notions idéales sur la vie et sur le caractère du prêtre,
que Sibylle venait de lui indiquer naïvement, n'étaient point
d'ailleurs pour l'abbé Renaud une conception nouvelle. Il
n'avait qu'à descendre dans son souvenir pour y retrouver ces
généreuses imaginations mêlées à la ferveur première de sa
studieuse jeunesse. C'était bien ainsi, c'était bien sous cet
aspect à la fois humble et grand qu'il avait rêvé, dans sa
pauvre chambre d'étudiant et dans sa cellule de novice, la
destinée, les devoirs, les austères douceurs de son ministère;
mais, une fois aux prises avec la réalité et engagé dans les
complications de la vie sociale, il s'était laissé glisser sur
la pente commune et s'était assoupi peu à peu dans la routine.
Quelques songes d'ambition qu'il avait eus autrefois étaient
tombés avec le reste; c'était en vain qu'on lui offrait des
cures plus importantes que celle de Férias; il ne voulait
rien, il était heureux. Il n'aimait pas la peine, et il en
avait peu dans sa petite paroisse. On l'y gâtait d'ailleurs.
Né dans une ferme, il était l'hôte et le commensal quotidien
des plus grands personnages du pays, chez lesquels il portait
le respect un peu servile d'un fils de la glèbe pour son
seigneur. Bref, le jeune diacre enthousiaste était devenu un
brave curé de campagne, honnête, effacé, apathique et vivant
bien: -- mais qu'une circonstance exceptionnelle vînt frapper
sur cette âme endormie, elle en faisait jaillir soudain la
flamme évangélique, et au fond ce vieillard ami de ses aises,
indolent et timide, était toujours prêt pour le martyre.
C'était précisément au martyre qu'il se dévouait en ce moment
même avec résolution, et au plus difficile de tous peut-être,
au martyre froid et patient qui chaque jour, à chaque heure,
se résigne au sacrifice de quelque douce habitude, de quelque
goût enraciné, de quelque faiblesse chère. Depuis longtemps,
du reste, cet excellent homme était entré dans cette voie
d'abnégation en prenant chaque nuit plusieurs heures sur son
sommeil pour élever son enseignement au niveau de
l'intelligence de Sibylle; dès cet instant, Sibylle fut
étonnée de ne plus sentir, dans les explications dont il
accompagna sa leçon, la molle banalité qui les caractérisait
autrefois. Déjà son langage était empreint d'une pensée plus
personnelle, plus précise et plus haute.
L'arrivée du marquis et de la marquise interrompit la leçon.
Pendant qu'ils échangeaient avec le curé d'expansives
félicitations, un coup de sonnette impérieux retentit, et l'on
vit s'avancer, à travers les allées bordées de buis, la
superbe madame de Beaumesnil, serrant sur son corsage une
brassée de fausses fleurs aux nuances éclatantes. Après s'être
suffisamment informée de la santé de l'abbé et suffisamment
étonnée de l'amendement de Sibylle:
-- Enfin, mieux vaut tard que jamais, dit-elle.
Elle demande la clef de l'église. Le curé pâlit un peu et
regarda Sibylle à la dérobée.
-- La clef de l'église!... Pourquoi faire, madame?
-- Mais, curé, pour mettre ces fleurs dans les vases de
l'autel... Vous savez que personne ne s'y entend comme moi... Et,
à propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont
donné assez de mal pourtant, surtout les tulipes... Mais quand
on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la
peine, n'est-ce pas, curé?
-- Non, madame, et vos fleurs sont très-belles; mais, si vous
le permettez, je les placerai moi-même sur l'autel avec l'aide
de mon sacristain. Cela me semble plus convenable.
A cette réponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme
pétrifiée, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui
refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'église, en
effet, était pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait
presque chaque jour, perchée sur les chaises et même sur
l'autel, faire le ménage, époussetant, arrangeant, combinant,
-- et parfaitement convaincue que ces petits travaux la
sanctifiaient à tel point qu'elle pouvait hardiment, en
sortant de là, cultiver à coeur joie le sept péchés capitaux.
Dès qu'elle put parler:
-- Ah çà! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela
signifie, mon cher abbé? Si vous ne voulez plus que je
m'occupe de la décoration de votre église, dites-le!
-- Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon église,
madame, sera reçu avec reconnaissance; mais si vous avez la
bonté d'y réfléchir, comme j'y ai réfléchi moi-même, vous
penserez, j'en suis sûr, que la dignité du culte souffre de
ces interventions étrangères. Les soins de l'autel ne
regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres,
dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je
les offrirai à Dieu en votre nom.
Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs
artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier
froissé, puis, se dirigeant à grands pas vers un vieux tonneau
où croupissait une eau bourbeuse destinée à l'arrosage, elle y
jeta violemment le bouquet. Après cet exploit, elle vint
tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie à la
moins intéressante des attaques de nerfs.
On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu à peu aux
paroles affectueuses du curé, et finit même par l'inviter à
dîner; mais il refusa, comme il avait déjà refusé l'invitation
des Férias, en alléguant le prétexte de sa santé.
Cependant, lorsqu'après le départ de ses hôtes, l'abbé Renaud
se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle
fumait un pigeon des plus maigres, flanqué d'un triste coulis
d'épinards, il sentit un moment, -- il était homme! -- le coeur
et l'appétit lui manquer à la fois.
-- Est-ce que vous êtes malade, monsieur le curé? dit la
vieille Marianne de son ton bourru. Vous ne mangez pas!
-- Un peu de fatigue, Marianne, un peu de fatigue.
-- Votre café va vous remettre, allez!
Il hésita quelques secondes; puis, avec un profond soupir:
-- Je ne prendrai pas de café, Marianne; je n'en prendrai plus
à l'avenir.
-- Bon! Qu'est-ce que c'est encore que cette lubie-là? Avisez-vous
de changer vos habitudes à votre âge, et vous verrez
qu'on vous portera en terre avant six mois!
-- Soit, Marianne; on me portera en terre.
Et il alla s'enfermer dans l'église.
Pendant les jours et les mois qui suivirent, la conduite de
l'abbé Renaud, dans son intérieur comme au dehors, répondit à
la fermeté de ce début. Il se cloîtra dans son presbytère, où
l'on sut qu'il menait la vie frugale et recueillie d'un
cénobite. A la mortification de quelques-uns, mais à la grande
édification de tous, il rompit toutes les relations qui
n'avaient pas pour objet direct les devoirs de son ministère,
et, ne se montrant plus que dans l'exercice de ses saintes
fonctions, une sorte d'idée solennelle devint peu à peu
inséparable de sa présence et de sa personne. Outre le respect
public, il gagna, par cette gravité de moeurs, une indépendance
précieuse; il resta maître dans son église; il put en écarter
tous ces empiétements laïques qui, sous couleur de dévotion,
tournent si souvent au scandale: il en bannit tous les abus
qui s'y étaient introduits à l'abri de sa complaisance, et
dont la décence du culte était parfois étrangement altérée. --
Parmi ces heureuses réformes, lesquelles, comme on s'en doute,
n'allèrent point sans résistance et sans combats, nous n'en
citerons qu'une, parce qu'elle fut particulièrement réclamée
par Sibylle. Le chevalier Théodore Desrozais daignait, comme
nous l'avons dit, chanter au lutrin tous les dimanches. Cet
honneur qu'il faisait à Dieu était en même temps pour les
fidèles un agrément des plus vifs, car le chevalier, qui était
connu dans le pays pour un bon compagnon, ne pouvait paraître
dans aucun lieu sans éveiller des pensées joviales; il portait
ce privilège jusqu'au pied de l'autel, et il n'était pas rare
qu'il outrât son rôle de plaisant accrédité jusqu'à égayer les
cérémonies sacrées tantôt par quelques paroles saugrenues
lancées dans l'auditoire, tantôt même par de bizarres
intonations nasales dont il jugeait charmant d'entremêler la
psalmodie. Le curé avait toujours, au fond du coeur, gémi de
ces licences; elles étaient souverainement odieuses à Sibylle.
Quelques avertissements amicaux n'ayant pu réprimer les
bouffonneries intempestives du chevalier, l'abbé Renaud en
vint à lui interdire formellement les approches du lutrin.
Cette mesure, s'unissant peut-être à quelques sévérités
pastorales d'une nature plus confidentielle, exaspéra le
chevalier. Le dimanche suivant, il ne parut pas à l'église, et
il fit savoir qu'il avait emprunté au juge de paix les oeuvres
de Voltaire. Pendant six semaines environ, il se plongea dans
ces lectures philosophiques et courut les campagnes en
répétant que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple
pense; puis, l'agitation de ses humeurs s'étant résolue tout à
coup en une violente attaque de goutte, il renvoya soudain le
Voltaire au juge de paix, et fit mander le curé, qui se rendit
aussitôt à son appel.
On peut croire que la réconciliation du chevalier avec son
pasteur fut sincère, car ce vieil étourdi était bon homme au
fond; mais cet incident ulcéra le coeur vaniteux de madame de
Beaumesnil, et porta au comble le ressentiment qu'elle
nourrissait contre l'abbé Renaud depuis la fatale scène du
bouquet. Les réformes successives accomplies par le curé
l'avaient personnellement atteinte en beaucoup de points, et
la pensée que Sibylle était dans une certaine mesure
l'inspiratrice de ces innovations, n'avait nullement atténué
l'irritation qu'elles lui causaient. Au fait, madame de
Beaumesnil était malheureuse: sa haute réputation de piété et
la suprématie qu'elle s'arrogeait dans le canton en matière
religieuse ne reposant que sur son intimité avec le curé,
qu'on ne voyait plus au manoir, et sur quelques menues
pratiques de dévotion aisée, qu'elle ne pouvait plus étaler en
public, tout l'édifice de son orgueil s'écroulait. Il fallait
désormais, si elle voulait passer pour une sainte femme,
qu'elle eût quelques vertus chrétiennes. Cela était dur. Il
lui vint une idée qui lui parut meilleure. Elle partit un beau
matin pour la ville de ***, chef-lieu du diocèse dont relevait
la paroisse de Férias. Malgré le mystère dont elle entoura ce
voyage, on sut qu'il avait pour objet d'obtenir de l'autorité
compétente qu'une vieille chapelle attenante au manoir de
Beaumesnil fût rendue au culte, et qu'un chapelain spécial fût
affecté à la desservir. De cette façon, madame de Beaumesnil
aurait eu son église, son prêtre et son Dieu à elle, dont elle
aurait fait ce qu'elle aurait voulu, ce qui eût été de la
dernière commodité. Par malheur, l'autorisation qu'elle
sollicitait lui fut refusée, et quoiqu'elle n'eût pas
d'ailleurs absolument perdu son voyage, comme on le verra
bientôt, elle en rapporta une nouvelle dose de fiel et de
malignité. Les viles passions qui l'agitaient ne manquèrent
pas de trouver des complaisants et des complices, comme elles
en trouveront toujours dans ce misérable monde, tant qu'il y
aura quelque mérite à rabaisser, quelque beauté à flétrir,
quelque juste à crucifier, et dès ce moment un système de
calomnies, de tracasseries et de vexations de toute nature
s'organisa contre le curé avec cet art de perfidie souterraine
où les mauvais dévots excellent.
Les dégoûts dont l'abreuvaient ces pharisiens de village, se
joignant à ses excès de travail et aux rigueurs ascétiques de
son régime, éprouvèrent cruellement le courage et même la
santé de l'abbé Renaud. Sibylle elle-même ne tarda pas à
s'inquiéter de lui voir prendre les apparences physiques des
sains légendaires dont il avait pris les vertus. Elle confia
ses alarmes à ses parents, et, sur leur conseil, elle eut à ce
sujet une conférence avec la fidèle Marianne. La vieille
servante lui fit un accueil médiocre, car l'influence étrange
que l'enfant avait usurpée sur son maître ne lui échappait
pas.