-- Sans doute, reprit-elle en hésitant, assurément;... mais cela

ne fait rien! Voyons, tâchez de dormir, mademoiselle, au lieu

de bavarder à tort et à travers comme une pie borgne.

Obéissant à cette pressante recommandation, Sibylle appela de

tout son coeur le bienfaisant sommeil; mais elle l'appela

longtemps avant de pouvoir échapper à la confusion d'idées qui

torturait son cerveau.

Les jours qui suivirent cette première journée d'épreuve en

furent la répétition à peu près exacte, et nous n'en dirons

rien. Après trois semaines de ce régime, Sibylle, silencieuse

et douce comme une colombe, était citée avec orgueil par

madame de Beaumesnil comme une néophyte exemplaire.

-- Désormais, disait-elle, mademoiselle de Férias était aussi

bien préparée qu'elle-même aux plus hauts devoirs de la

religion.

Grande fut donc la surprise de la dame, quand un matin

Sibylle, arrivant sous la tonnelle pour prendre sa leçon de

catéchisme, déclara tranquillement qu'elle ne la prendrait

pas, que cela était inutile, puisqu'elle était décidée à ne

pas faire sa première communion cette année-là. A cet étonnant

discours, madame de Beaumesnil, devenue subitement plus rouge

qu'une pivoine, se dressa sur sa chaufferette comme une

pythonisse sur son trépied, tandis qu'une pâleur de marbre

s'étendait sur le visage du curé.

-- Et pourquoi, mademoiselle, ne ferez-vous point votre

première communion, s'il vous plaît? dit madame de Beaumesnil

d'une voix sifflante.

-- J'ai des pensées qui ne me le permettent pas, madame.

-- Quelles pensées?... Voyons! parlerez-vous?

-- Je ne puis les dire.

-- C'est bien, mademoiselle. Ah! la vilaine petite masque! Ah!

comme je vous fouetterais, ma mie, si j'étais votre mère!

-- Heureusement, madame, vous ne l'êtes point! dit Sibylle.

Madame de Beaumesnil descendit de sa chaufferette, la regarda

en face un instant, et, ne pouvant la tuer, se retira.

Une demi-heure après, l'abbé Renaud faisait son entrée dans la

cour du château de Férias, accompagné de Sibylle, qui lui

avait refusé toute explication. Elle gagna sa chambre à la

dérobée, tandis que le pauvre curé, essuyant les gouttes de

sueur qui ruisselaient comme des larmes sur son visage, se

présentait dans le salon.

En apprenant l'étrange détermination de leur petite-fille, M.

et madame de Férias furent atterrés: ce coup les atteignait

dans les parties les plus vivantes et les plus sensibles de

leur être; leur tendresse, leur conscience, leur fierté, tout

souffrait, tout saignait à la fois. Miss O'Neil, qui était

présente, partagea leur douleur. On fit appeler Sibylle. Elle

descendit aussitôt. Sa pâleur était effrayante. Comme elle

s'approchait de son aïeul pour l'embrasser, le vieillard

l'arrêta de la main.

-- Ma fille, dit-il, gardez vos caresses; elles ne sont pas de

saison quand vous nous brisez le coeur. Je ne vous reproche

point vos pensées, vous n'en êtes pas maîtresse; mais votre

confiance dépend de vous, et vous êtes impardonnable de nous

la refuser. Vous me forcez de vous dire que j'ai le droit de

l'exiger, et je l'exige. Vous entendez.

Sibylle l'avait regardé d'un oeil fixe pendant qu'il parlait:

elle sembla vouloir répondre, ses lèvres s'agitèrent

vaguement, puis elles devinrent livides tout à coup, et

l'enfant s'affaissa sur le parquet. On la mit au lit, et un

accès de fièvre succéda à cette violente syncope. En revenant

à elle, elle vit le marquis et la marquise penchés sur elle et

lui souriant.

-- Ma chère fillette, lui dit son aïeul, calmez-vous. J'ai eu

tort de vous presser. Si vous nous affligez, c'est à regret

certainement; c'est pour obéir à quelques-uns de ces scrupules

qui naissent souvent dans les consciences délicates. Ces

chimères s'envoleront d'elles-mêmes quand il plaira à Dieu. En

attendant, dans tout ce qui touche à la religion, je vous

laisserai une pleine liberté.

-- Vous êtes bon! dit Sibylle. Elle passa un bras autour du cou

du vieillard, attira sa tête blanche sur l'oreiller, et

s'endormit paisiblement.

M. de Férias, alarmé du profond ébranlement de ce jeune

esprit, avait en effet résolu, non-seulement d'en respecter

les mystérieuses angoisses, mais de le soustraire absolument

pendant quelque temps à l'ordre de préoccupations qui semblait

y avoir causé ces ravages. A dater de ce jour, les leçons de

l'abbé Renaud furent suspendues: miss O'Neil fut priée

d'éviter dans ses entretiens tout ce qui pouvait servir

d'aliment à une exaltation dangereuse; le marquis enfin,

bravant les murmures de l'opinion, les tristesses du curé et

les froideurs croissantes de madame de Beaumesnil, eut le

courage de dispenser Sibylle, jusqu'à nouvel ordre, de toute

pratique religieuse. Le dimanche suivant, ce fut dans l'église

de Férias une rumeur mêlée de blâme et de pitié quand on vit

le marquis et la marquise prendre tristement place dans leur

banc à côté de la chaise vide de leur petite-fille.

A part les restrictions que la prudence de M. de Férias

jugeait nécessaires, les choses reprirent au château leur

cours accoutumé. Des jours calmes s'y succédèrent. M. et

madame de Férias continuaient à tourner dans le cercle de

leurs habitudes avec le même air de grave bienveillance;

Sibylle et miss O'Neil poursuivaient leurs études et leurs

promenades avec la même régularité. Tout semblait donc aller

pour le mieux; seulement le visage des deux vieillards se

montrait chaque matin plus altéré, comme si des larmes

secrètes y eussent creusé chaque nuit un sillon plus profond:

en même temps un cercle bleuâtre s'élargissait peu à peu sous

les longs cils de l'enfant, et dès qu'elle était seule, sa

tête s'inclinait comme sous le poids d'un fardeau. Quant à

miss O'Neil, dont la structure osseuse était naturellement

saillante, les pommettes de ses joues prenaient un relief

extraordinaire.

-- Monsieur, dit-elle un jour à l'abbé Renaud, qui avait

continué ses visites au château avec l'abnégation d'un vrai

chrétien, vous voyez ce qui se passe: il y a ici une énigme

fatale, un sphinx qui nous dévore tous. Il ne s'agit plus que

de savoir lequel de nous succombera le premier, et je prie

Dieu que ce soit moi.

VII

LA BARQUE

On était arrivé aux premiers jours de l'automne. C'était un

dimanche; M. et madame de Férias, qui dînaient au presbytère,

avaient renvoyé leur voiture le matin, en donnant l'ordre

qu'elle vînt les reprendre à la sortie des vêpres. Quelques

instants avant l'heure indiquée, la voiture s'arrêtait,

suivant la coutume, dans l'unique rue du village; Sibylle en

descendit. Elle avait profité du retour de la voiture pour

venir admirer du haut des falaises une des grandes marées de

l'année, dont les effets devaient être doublés par l'ouragan

violent qui depuis la veille sévissait sur la côte. L'enfant,

un peu affaiblie, gravit avec effort le revers de la lande,

arriva toute haletante sur le sommet, et, passant sous le mur

du cimetière, elle s'avança vers quelques roches saillantes

qui marquaient le bord extrême de la falaise. Au milieu de ces

roches elle aperçut la silhouette familière de Jacques Féray:

il était assis les coudes sur ses genoux, la tête dans ses

mains, et regardait la mer. Sibylle lui toucha l'épaule. Le

fou, troublé dans ses méditations, jeta de côté un regard

furieux qui s'adoucit dès qu'il l'eut reconnue: il s'écarta un

peu comme pour lui faire place et reprit ensuite sa pose avec

sérénité; Sibylle s'assit gravement près de lui. -- Devant eux

s'étendait le livide Océan, grondant, soulevé, terrible: des

légions de vagues, dressant leurs crêtes écumantes, se

précipitaient sur les falaises, et en mordaient la base avec

de confuses et sauvages clameurs, auxquelles se mêlaient les

plaintes aiguës du vent et par intervalles quelque fragments

de psalmodie sacrée qui s'élevaient de l'église voisine. Un

lourd ciel d'automne où fuyaient en désordre des masses de

nuages pareilles à des fumées d'incendie achevait de répandre

sur cette scène un caractère saisissant de mélancolie et même

de désolation.

Après quelques moments de contemplation silencieuse, Sibylle

prit doucement une des mains du fou, qui tourna aussitôt vers

elle son oeil inquiet.

-- Mon pauvre Jacques, dit-elle, nous sommes bien malheureux.

Jacques Féray fit de la tête un triste signe d'assentiment.

-- Dieu nous a abandonnés, mon pauvre Jacques!

Les regards de Jacques s'attachèrent sur elle avec une

expression de profonde surprise.

-- Vous aussi! dit-il à voix basse.

-- Oui, il m'a abandonnée, reprit l'enfant.

Jacques, sans se lever, se retourna vers la petite église, à

laquelle il montra le poing; puis, haussant les épaules, il se

replaça dans sa première attitude. Sibylle, ramenant sa mante

sur son sein, qui frissonnait, se replongea de son côté dans

sa sombre rêverie.

Elle en fut tirée brusquement par des cris de femme qui se

firent entendre derrière elle dans l'enceinte du cimetière.

Sibylle se leva aussitôt et vit s'agiter avec un air de

désordre et d'effroi le petit groupe de fidèles qui, n'ayant

pu trouver place dans l'église, stationnait suivant l'usage

sur le seuil du porche. Quelques-uns étaient montés sur des

tombes, d'autres sur le mur du cimetière, et tous dirigeaient

vers le large des regards empreints d'une curiosité fiévreuse.

Sibylle découvrit bientôt l'objet de cette alarme: c'était une

grosse barque de pêche qui venait d'apparaître à l'angle d'une

falaise, et qui semblait lutter péniblement contre le violence

des vents et de la mer. Elle avait perdu une partie de sa

voilure, et laissait voir d'autres signes de détresse évidents

pour l'oeil le moins exercé. Cette barque devait appartenir à

quelque port voisin, le petit havre de Férias ne pouvant

abriter derrière sa grossière jetée en pierres sèches que des

chaloupes de la plus faible dimension, qui toutes d'ailleurs

s'y étaient réfugiées depuis la veille. L'anse de Férias

cependant pouvait offrir une certaine sécurité relative, grâce

à une série de roches et de hauts-fonds qui la fermaient d'un

côté, et lui formaient, en s'avançant au loin dans la mer, une

sorte de jetée naturelle. Bien que couverte aux trois quarts

par le flot, cette ligne d'écueils et de bancs de sable n'en

protégeait pas moins ce point de la côte contre les lames du

large. C'était la pointe extrême de ces récifs que la barque,

qui était alors en vue, s'efforçait de doubler en ce moment,

avec l'intention manifeste de chercher dans le havre de Férias

le seul refuge qu'elle pût désormais espérer.

Cependant, au bruit de l'événement, l'église avait été

désertée, et une foule bourdonnante, au milieu de laquelle

figurait le curé lui-même, encore revêtu des ornements du

culte, se pressait sur le bord de la falaise, et commentait

avec animation les manoeuvres désespérées de la barque en

péril. On voyait alors distinctement les trois ou quatre

hommes qui la montaient, les uns s'efforçant d'assujettir les

haillons de toile qui leur restaient, les autres paraissant

vider des seaux par-dessus le bord, tous déployant une

activité convulsive. On croyait même de temps à autre entendre

leurs cris. M. de Férias et le curé, profondément émus de ce

spectacle, supplièrent les pêcheurs du village de mettre une

chaloupe à la mer, et d'essayer de porter secours à ces

malheureux; mais les plus libérales promesses du marquis

échouèrent: le meilleur canot du port, lui fut-il répondu,

serait chaviré en deux temps par une mer pareille; on

plaignait ces pauvres gens, mais on ne voulait pas se perdre à

plaisir avec eux.

Depuis une longue demi-heure, la barque affalée se maintenait

laborieusement à la hauteur du petit cap sans pouvoir le

franchir, quand soudain deux ou trois embardées plus heureuses

la portèrent au delà de cette limite fatale qui seule semblait

la séparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de

joie, qui l'instant d'après se changea en une exclamation de

terreur et de pitié: la barque venait d'être rejetée sur la

pointe même du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle

talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui

signalaient l'extrémité du haut-fond; puis elle bondit avec la

vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal blessé,

et ne se releva pas. Elle ne fut préservée d'une destruction

immédiate que par quelques récifs invisibles entre lesquels sa

quille paraissait être engagée; mais chaque coup de mer qui

venait alors l'assaillir, en la couvrant d'écume, semblait

devoir en emporter les épaves flottantes. Au milieu de ce

désordre, on pouvait encore distinguer les hommes de

l'équipage, l'un d'eux couché sur le plat-bord, les autres

suspendus aux agrès. Il n'y avait plus qu'à souhaiter un

prompt dénoûment à l'agonie de ces infortunés, perdus sur ce

débris entre l'abîme bouillonnant qui les séparait de la côte

et la plaine morne de l'Océan, sur laquelle s'étendaient déjà

les ombres du soir.

Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise à ce drame

cruel, le silence s'était fait: il n'était plus troublé que

par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles éleva la

voix tout à coup d'un ton suppliant:

-- Monsieur le curé! s'écria-t-elle, monsieur le curé!

Sa pensée fut comprise aussitôt; il y eut un murmure

d'approbation, puis tous les hommes se découvrirent, et

presque tous s'agenouillèrent. Sibylle, qui avait suivi avec

toute l'ardeur de son âme les moindres détails de cette scène,

fut alors étonnée du caractère imposant que prit soudain la

simple physionomie du vieux curé. Il était monté sur la roche

où elle-même s'était assise quelques instants auparavant: le

vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son pâle

visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque

sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la

direction des naufragés, et dit d'une voix un peu tremblante,

mais fortement accentuée:

-- Vous qui allez mourir, -- que je ne connais pas, mais que

Dieu connaît, -- je vous absous de vos péchés, au nom du Père,

du Fils et du Saint-Esprit!

Ayant prononcé ces paroles au milieu de la vive émotion des

assistants, il se mit à genoux sur le rocher et demeura

quelque temps prosterné dans l'attitude de la prière. Quand il

se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque

échouée, il vit qu'elle résistait encore, bien que sous

l'effort des vagues elle fût agitée par intervalles de

convulsions sinistres.

-- Mais enfin, s'écria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu

de répit, ne peut-on rien faire pour eux? En êtes-vous bien

sûrs, mes amis?

Un murmure négatif lui répondit.

-- Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer...

Mes amis, je vous en prie,... descendez avec moi sur la grève.

Nous verrons mieux, nous jugerons mieux... Vraiment ce spectacle

est insoutenable!

Se dépouillant alors à la hâte des ornements sacrés, il se mit

à descendre le sentier rapide qui conduisait au village,

entraînant la foule sur ses pas.

En ce moment, M. de Férias, qui avait tenté plusieurs fois de

soustraire Sibylle aux douloureuses émotions de la soirée,

insista avec plus de force pour l'emmener au château.

-- Oh! non, dit-elle, je vous en supplie... Laissez-moi encore,...

je suis si heureuse!

M. de Férias la regarda avec étonnement:

-- Heureuse, mon enfant? dit-il.

-- Oh! oui, bien heureuse!

Et, laissant son grand-père réfléchir, non sans inquiétude, à

la singularité de cette expression appliquée à de telles

circonstances, Sibylle suivit la foule en courant.

De la plage, l'aspect de la mer était effrayant. Elle

déferlait furieusement sur ses rives avec des bruits de

cataracte, et dans le bassin même que protégeait la petite

jetée les flots battaient avec force, entrechoquant le barques

qu'on n'avait pas eu la précaution de retirer sur la grève.

Deux ou trois même avaient coulé. Le brave curé, lui aussi,

parut un instant découragé; mais il jeta un regard sur la

barque en perdition dont on apercevait les mâts, et, pris

d'une résolution soudaine:

-- J'irai seul s'il le faut, dit-il, mais j'irai!

Et avant qu'on eût pu songer à le retenir, il avait sauté dans

une des chaloupes qui étaient amarrées au quai. Cet incident

excita dans la masse des curieux une rumeur mêlée de cris.

Quelques hommes paraissaient hésiter, mais ils furent entourés

aussitôt de femmes et d'enfants en pleurs qui s'attachèrent à

leurs vêtements. -- Cependant il y avait au nombre des

spectateurs un personnage qui s'était fait remarquer jusque-là,

au milieu de l'agitation publique, par sa parfaite

indifférence: c'était un vieux pêcheur à la mine froide,

revêche et railleuse, qui passait pour le plus fin matelot du

bourg. Il se promenait à pas lents sur le quai, son bonnet de

laine bleue enfoncé sur les sourcils, les mains plongées dans

les poches de sa vareuse, et une pipe à court tuyau entre les

dents. On avait à plusieurs reprises réclamé les conseils de

son expérience; il s'était contenté de hausser les épaules

sans daigner répondre. Ce bonhomme interrompit tout à coup son

insouciante promenade; il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua

les cendres dans sa main, et la mettant à sa poche:

-- Si le curé risque sa peau, dit-il, je risque la mienne!

En même temps il se laissa glisser dans la chaloupe et

s'occupa d'en détacher l'amarre; mais le brusque dévouement du

vieillard avait soulevé dans la foule un élan de généreuse

sympathie que les larmes et les prières des femmes furent

désormais impuissantes à contenir. Un groupe tumultueux se

précipita sur la marge du quai, et une dizaine de voix mâles

crièrent à la fois:

-- Moi! moi! j'en suis! Accoste! vite!

Le vieux pêcheur fit un signe de la main:

-- Trois avirons seulement avec le curé, dit-il, ce ne sera pas

de trop, mais c'est assez!

Trois hommes descendirent aussitôt dans l'embarcation, et se

partagèrent les rames, tandis que le vieux pêcheur saisissait

résolûment le gouvernail: on entendit le bruit sourd des

avirons broyant le plat-bord, et la chaloupe s'éloigna du

quai. Pendant quelques minutes, on la vit s'élever et

s'abaisser avec une sorte de régularité sur les eaux

relativement calmes du petit bassin; puis, dès qu'elle eut

dépassé la jetée, elle n'avança plus que par bons désordonnés,

tantôt portée sur la croupe d'une vague, tantôt disparaissant

à demi dans le creux des lames; mais ce n'était déjà plus

qu'avec peine que les regards des spectateurs pouvaient suivre

les mouvements du frêle esquif dans lequel se concentraient

pour eux en ce moment tous les intérêts de l'univers; la nuit,

accélérée par le sombre aspect du ciel, achevait de tomber, et

la chaloupe se perdit bientôt dans le brouillard et dans les

ténèbres.

L'anxiété publique, réduite alors, sans diversion aucune, au

vide navrant de l'incertitude et des conjectures, s'éleva peu

à peu à un degré d'intensité qui, pour quelques-uns des

assistants, fut intolérable. Il fallut emmener quelque femmes

et leur donner des soins. M. et madame de Férias, redoutant

pour la sensibilité de Sibylle l'effet de ces ébranlements,

refusèrent de se rendre plus longtemps aux prières de

l'enfant, et lui ordonnèrent de les suivre dans leur voiture;

mais leur détermination céda à une seule parole de Sibylle:

-- Laissez-moi jusqu'à la fin, leur dit-elle, et ce soir même

je n'aurai plus de secret pour vous, je vous dirai tout.

Même au milieu des poignantes préoccupations du moment, le

marquis et la marquise ne purent accueillir sans un doux

battement de coeur l'espérance de voir enfin se dissiper le

mystère qui, depuis de longs mois, empoisonnait leur vie. Sans

comprendre le rapport secret qui semblait exister entre les

événements de cette soirée et les troubles de la pensée de

Sibylle, ils la connaissaient trop pour mettre en doute le

sérieux et la sincérité de sa promesse. Ils se contentèrent

donc de faire apporter de la voiture un supplément de châles

et de fourrures, et l'enfant put rester, comme elle l'avait

demandé, jusqu'à la fin.

Elle s'appuya contre une des bornes du quai, et ses yeux

fatigués continuèrent d'interroger l'ombre épaisse qui tombait

du ciel sur l'Océan comme un rideau fermé. Autour d'elle, la

foule, le plus souvent silencieuse, échangeait par intervalles

quelques mots de découragement ou de timide espérance. Tous

les bruits de l'Océan étaient saisis avec avidité et

interprétés avec inquiétude. De temps à autre on croyait

distinguer des sons lointains de voix humaines, des cris

d'appel, de détresse, d'adieu peut-être. Quelques hommes qui

étaient montés sur la falaise revinrent en disant que le

bouillonnement de la mer autour des écueils y maintenait une

sorte de clarté, mais qu'on n'apercevait sur la surface

blanche des flots aucune trace de la chaloupe ni de la barque

naufragée.

Une heure et demie environ s'était écoulée au milieu de ces

transes, et l'on se disait que la moitié de ce temps eût suffi

pour aller jusqu'au lieu du naufrage et pour en revenir, quand

l'attention fut légèrement distraite par un incident trivial:

c'était une querelle qui s'élevait entre un des assistants et

sa femme. Ce couple, après avoir discuté un instant à voix

basse, en était venu à l'explosion. L'homme s'était offert un

des premiers pour accompagner le vieux pêcheur, son confrère,

dans le canot de sauvetage; mais, pendant qu'il luttait contre

l'énergique résistance de sa moitié, la barque était partie

sans lui. Il en était resté inconsolable, et, chose bizarre, à

mesure que diminuaient les chances de jamais revoir le

malheureux canot, les regrets de ce pauvre homme augmentaient.

Après avoir longtemps ruminé à part lui sur ce texte, il

n'avait pu y tenir. C'était sa femme qui l'avait arrêté; sans

elle, il serait là-bas, avec les autres; grâce à elle, il

passerait le reste de ses jours pour un propre à rien, pour

une demoiselle, pour un Anglais! -- Au milieu de ces

récriminations, cet homme s'interrompit tout à coup, fit un

pas en avant, et parut écouter avec une attention

extraordinaire: un silence de mort régna aussitôt dans la

foule.

-- Je veux être Anglais tout de bon, dit-il, si je n'entends

pas un aviron... Mais ça ne peut pas être la chaloupe, car je

n'en entends qu'un.

Il écouta de nouveau, et tout le monde avec lui.

-- J'y suis, reprit-il gaiement; je n'en entends qu'un, parce

qu'il ne va pas d'ensemble... C'est le curé!

Un frisson d'émotion joyeuse, mais encore incertaine, courut

dans la foule; puis un cri, un seul, mais poussé par toutes

les bouches à la fois, éclata sur le rivage: on voyait la

chaloupe, remplie de formes indistinctes, glisser peu à peu

hors des ténèbres et s'avancer dans la brume, pareille aux

barques charges d'ombres de la mythologie antique.

Pendant le court intervalle qui sépara cette apparition du

moment où la chaloupe accosta le quai, les transports des

spectateurs tinrent de l'ivresse. Beaucoup sanglotaient avec

bruit; d'autres dansaient follement, d'autres s'embrassaient

avec effusion. On jeta à la hâte quelques fagots sur la plage,

et on y mit le feu. Le premier des gens de la chaloupe qui

sauta à terre, écartant à grand'peine les flots de cette foule

en délire, se retourna aussitôt pour tendre la main à celui

qui le suivait: -- c'était le curé. Ce brave homme, ému lui-même

jusqu'aux larmes, transi de froid et de brisé de fatigue,

chancela en mettant le pied sur la rive. On l'entoura, on le

soutint, on le porta: on le fit asseoir sur la quille d'un

canot renversé, auprès des feux qu'on venait d'allumer.

Pendant le trajet, chacun s'efforçait de toucher, de baiser

ses mains, ses vêtements, sa vieille soutane en lambeaux; il

ne put que murmurer d'une voix éteinte:

-- Mes amis! mes bons amis!

Et il défaillit.

Quand il revint à lui après quelques minutes, son premier

regard rencontra le joli visage de Sibylle, éclairé par les

flammes du foyer improvisé; l'enfant attachait sur lui des

yeux humides et rayonnants d'extase. Dès qu'elle se vit

reconnue, elle s'élança, lui sauta au cou, et le serrant

ardemment sur son coeur:

-- Mon bon curé, dit-elle, que je vous aime!

Le réveil du vieux prêtre eût à peine été plus doux, si un

ange descendu de la nue lui eût dit:

-- Dieu est content de toi!

Histoire de Sibylle · 第 5 / 22 段