M. et madame de Férias, comme ils approchaient de la

clairière, s'arrêtèrent soudain au son de la voix de Sibylle,

qu'ils entendirent à quelques pas d'eux. L'enfant s'exprimait

sur le ton d'une réprimande animée et presque menaçante; puis

elle cessa de parler, et l'instant d'après une odeur d'encens

se répandit dans l'air. Le marquis et la marquise, dont la

curiosité était alors vivement surexcitée, quittèrent le

chemin, s'engagèrent dans la futaie et gagnèrent avec

précaution le sommet du plateau. Ils aperçurent Sibylle

agenouillée au pied du chêne et devant la table de pierre: ses

yeux étaient dirigés vers le point de l'horizon où la mer se

fondait avec le ciel, et ses lèvres entr'ouvertes semblaient

prier. Au tronc du chêne étaient suspendues de grandes lettres

figurées par un enlacement de violettes sauvages, et composant

ce mot: -- DIEU. -- Sur la table de granit était posé le

brûle-parfums qui laissait échapper un léger nuage de fumée, dont

la spirale se déroulait lentement sur le bleu lointain de

l'Océan. Un des traits les plus frappants de ce tableau,

c'était la présence du fou Féray, qu'on voyait à quelque

distance accroupi contre un arbre et observant Sibylle avec la

mine en même temps humiliée et farouche d'un chien qu'on a

battu.

Devant cette scène, madame de Férias fondit en larmes, et,

s'agenouillant sur le gazon, elle joignit son ardente prière à

celle qui s'élevait vers le ciel du coeur pur de l'enfant.

Cependant, M. de Férias était demeuré immobile, le front

pensif et presque soucieux.

-- Qu'avez-vous donc, mon ami? dit la marquise en se relevant.

-- Rien, dit-il, allons l'embrasser.

Sibylle, au bruit de leur approche, bondit sur ses pieds et

devint rouge comme une fraise.

-- Mon enfant, dit le vieux marquis en la serrant dans ses

bras, c'est bien; mais il manque une croix à votre autel: il

faut rappeler la bonté de Dieu à côté de sa puissance.

-- C'est vrai, dit Sibylle, je mettrai une croix.

-- Est-ce vous seule, ma mignonne, dit madame de Férias, qui

avez fait ces belles lettres de fleurs?

-- C'est moi, répondit Sibylle, mais c'est Jacques qui a

cueilli les violettes. Et croiriez-vous que je n'ai jamais pu

le décider à prier avec moi? C'est un monstre!

Sibylle accompagna cette objurgation d'un jeu de sourcils

terrible, qui parut affecter cruellement Jacques Féray. Il

baissa ses yeux hagards vers le sol, et murmura d'une voix

timide:

-- Il n'y a pas de bon Dieu!

-- Malheureux! s'écria Sibylle, et, le poussant tout à coup par

les épaules, elle lui fit perdre l'équilibre. Le voyant alors

étendu au pied de l'arbre dans une attitude de gaucherie

effarée, elle lança brusquement dans les bois un de ses doux

éclats de rire, et, haussant les épaules:

-- Grand sot! dit-elle.

Jacques parut enchanté.

La journée que Sibylle avait commencée par cet acte de foi

naïve était un dimanche, et, suivant l'usage, les châtelains

de Férias, après avoir déjeuné à la hâte, se rendirent à

l'église de la paroisse. Ils arrivèrent quelques minutes avant

l'heure de la messe, et la petite nef était encore déserte. Le

choeur seul était occupé par un groupe composé de la famille

Beaumesnil et du curé. Madame de Beaumesnil, remarquable par

un air plus affairé et plus important que de coutume, mettait

alors la dernière main à la décoration d'une petite table

placée devant le maître-autel, et sur laquelle reposait une

figure de cire au visage fardé, aux yeux d'émail et aux

cheveux bouclés, encadrée de fleurs en papier et d'ornements

en chenille. Autour de cette image, don pieux et spirituel de

madame de Beaumesnil, étaient étalées diverses estampes

coloriées où l'on voyait principalement des coeurs de toute

dimension, les uns percés de flèches, les autres enflammés,

quelques-uns avec des ailes. Le curé, le chevalier Théodore et

mademoiselle Constance contemplaient cet édifiant chef-d'oeuvre

d'un oeil profondément charmé, tandis que M. de Beaumesnil se

pâmait dans un rire béat.

-- Qu'est-ce que c'est? dit Sibylle en s'approchant

curieusement.

-- Mon enfant, dit madame de Beaumesnil, c'est un nouveau bon

Dieu que j'ai fait venir de Paris.

La foule se précipitait en ce moment dans la nef, et mit fin

au dialogue. Sibylle prit sa place dans le banc de sa famille;

mais le marquis observa qu'elle ne priait point avec son

recueillement ordinaire. La distraction de Sibylle était du

reste partagée par tous les fidèles qui, pendant la cérémonie,

ne cessaient de jeter des regards impatients sur le petit

autel supplémentaire et d'échanger des chuchotements mêlés de

sourires. Quand le messe fut terminée, la curiosité, si

longtemps et si mal contenue, fit explosion, et le choeur fut

pris d'assaut par la foule. En cet instant critique, le

chevalier Théodore Desrozais, opposant ses grands bras au flot

des envahisseurs et dominant le tumulte des éclats de sa voix

de chantre, réussit à transformer la cohue en un défilé

méthodique; puis, adoptant le rôle de cicerone, il démontra à

chaque groupe de curieux les grâces et les mérites de la

figure de cire dont il se plut même à faire jouer les yeux

d'émail par le moyen d'un ressort ingénieux. Les impressions

que cette scène laissait dans l'esprit des assistants étaient

de diverse nature: quelques hommes, à peine sur le seuil du

porche, riaient à leur aise du bon Dieu de madame de

Beaumesnil; quelques vieilles femmes, prises d'une dévotion

subite pour cette image, lui consacraient des cierges. Madame

de Férias, sur l'invitation pressante de madame de Beaumesnil,

eut la politesse de se ranger au nombre de ces prosélytes

vulgaires.

Sibylle, en retournant au château, resta remarquablement

triste et silencieuse. Avait-elle été choquée des indécentes

familiarités d'un tel épisode, contrastant avec l'idée

solennelle qu'elle s'était faite de la Divinité et du culte

qui lui était dû? La logique droite et même un peu roide qui

caractérise l'intelligence des enfants lui suggérait-elle à

cette occasion des réflexions d'un ordre plus sérieux encore?

Quelles que fussent ses pensées, l'enfant les garda pour elle.

Cependant, l'époque fixée pour sa première communion

approchait. L'abbé Renaud venait alors presque chaque jour au

château de Férias; il y partageait le dîner de famille, qui

avait lieu à midi, et donnait ensuite à Sibylle une leçon de

catéchisme. Une après-midi, M. de Férias, qui peu d'instants

auparavant avait laissé sa petite-fille enfermée avec la curé,

fut surpris de la rencontrer tout à coup dans le jardin.

-- Mais que faites-vous là? lui dit-il; est-ce que l'abbé est

déjà parti?

-- Non, dit brièvement Sibylle, il dort.

-- Comment! reprit le marquis, est-ce qu'il s'endort souvent

ainsi?

-- Très-souvent après dîner.

-- Il n'importe, dit gravement M. de Férias, votre devoir était

d'attendre son réveil avec patience. Je n'aime ni votre

conduite ni votre ton, qui manquent de respect.

Ce n'était pas la première fois que M. de Férias avait

l'occasion de constater dans l'attitude et dans le langage de

Sibylle vis-à-vis du curé une nuance assez indéfinissable

d'irrévérence et presque de dédain. Alarmé de ce bizarre

symptôme, il ne l'était pas moins de l'humeur mélancolique

qui, depuis quelque temps, s'était emparée de l'enfant, et du

goût qu'elle avait repris pour la solitude. En même temps,

chose étrange, il croyait voir qu'une altération analogue se

produisait peu à peu dans le caractère de l'abbé Renaud, dont

la santé même ne paraissait pas aussi bonne qu'autrefois.

L'incident du jour prêtait une nouvelle gravité à ces

observations. La leçon finie, le marquis et la marquise

mandèrent le curé. Le brave homme arriva tout haletant sous le

poids de trois énormes in-quarto qui chargeaient ses bras.

-- Ah! ah! qu'avez-vous donc là, l'abbé? dit M. de Férias.

-- Monsieur le marquis, ce sont les Pères.

-- Ah! ce sont les Pères?

-- Oui, ce sont quelques volumes des Pères que je prends la

liberté d'emprunter à votre bibliothèque, et que j'emporte au

presbytère.

-- Ah! vous relisez les Pères, l'abbé?

-- Oui, monsieur le marquis: je me propose même de les relire à

fond, et je me reproche de ne l'avoir pas fait plus tôt. Au

surplus, j'y passerai mes nuits, s'il le faut.

M. de Férias toussa légèrement.

-- Hem! mais voilà du zèle, l'abbé, voilà du zèle!... Et vous

êtes toujours content de Sibylle, mon ami?

Une faible teinte rosée nuança les jours du vieux prêtre.

-- Toujours, monsieur le marquis; mais, vous le savez, l'enfant

a de l'esprit!

-- Voulez-vous dire, l'abbé, qu'elle abuse de son esprit?

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, si quelqu'un doit être blâmé

en cette affaire, c'est moi seul. Avant d'entrer en lice

contre une intelligence si subtile, j'aurais dû sans doute

fourbir à neuf mon arsenal théologique, un peu rouillé par les

années.

-- Comment! l'enfant discute donc avec vous?

-- A dire vrai, monsieur le marquis, elle ne s'en fait pas

faute depuis quelque temps. Aujourd'hui en particulier elle a

soulevé quelques objections véritablement embarrassantes.

-- Mais à propos de quoi, mon pauvre abbé?

-- A propos de tout, monsieur le marquis, et spécialement à

propos des mystères.

-- A propos des mystères? Mais cela n'est pas naturel, l'abbé.

Les mystères n'ont rien qui doive étonner l'intelligence des

enfants, car pour eux tout est mystère. Il faut qu'il y ait

là-dessous du parti-pris.

-- Véritablement, monsieur le marquis, je serais quelquefois

tenté de le croire.

-- Expliquez-vous, mon digne ami: soupçonneriez-vous miss

O'Neil d'exercer sur l'esprit de Sibylle quelque malfaisante

influence?

L'abbé Renaud écarta les bras et leva légèrement les épaules.

-- Hélas! je ne sais qu'en penser, dit-il. Je dois reconnaître

que miss O'Neil, lorsqu'elle assiste à mes leçons, s'y

comporte avec une parfaite bienséance; mais il est trop

évident que je perds chaque jour davantage la confiance et

même le respect de l'enfant.

Au milieu des angoisses qui déchiraient en ce moment le coeur

du vieux marquis, aucune circonstance ne pouvait lui être d'un

surcroît plus désagréable que l'arrivée de madame de

Beaumesnil, qu'on introduisit tout à coup dans le salon.

Madame de Beaumesnil, cependant, voulut bien ne triompher

qu'avec modération de la douleur de ses voisins et de

l'accomplissement de ses prophéties. Elle se contenta de

prendre l'attitude du sage méconnu pour qui l'heure de la

justice a enfin sonné; puis elle demanda tranquillement si

miss O'Neil était encore au château.

-- Sans doute, madame, dit le marquis. Il ne faut pas que le

malheur nous rende injustes. Miss O'Neil n'est encore que

soupçonnée; mais je conviens qu'une matière aussi grave veut

être éclaircie sans délai. Venez avec moi, l'abbé.

M. de Férias, en sortant du salon, rencontra un domestique qui

avait laissé mademoiselle Sibylle et miss O'Neil au carrefour

du vieux chêne. Le marquis et l'abbé se dirigèrent de ce côté.

Ils convinrent, chemin faisant, que ce n'était pas l'heure

d'écouter de vains scrupules, et que le seul moyen de

connaître la vérité était de surprendre l'entretien de miss

O'Neil et de son élève. Ils s'approchèrent donc avec

précaution à travers le fourré, et parvinrent à gagner, sans

être aperçus, la frange épaisse d'arbres et de buissons qui

bordait la clairière. Miss O'Neil, assise sur la table

druidique, tenait une sphère céleste; elle en expliquait le

mécanisme à Sibylle, agenouillée près d'elle sur un coussin,

et levait de temps à autre la main vers les différents points

de l'horizon, comme pour appliquer sur le firmament ses

démonstrations théoriques. Cette leçon du reste touchait à sa

fin, car l'Irlandaise déposa la sphère, et après quelques mots

insignifiants sur la beauté de la journée, elle détacha du

tronc du vieux chêne quelques brins de mousse qu'elle mit dans

la main de son élève attentive. Miss O'Neil fit admirer

d'abord à Sibylle la structure délicate et compliquée de ces

fleurettes innombrables dont elle lui analysait chaque détail

avec précision; puis découvrant dans ce nid velouté toute une

tribu de petits insectes ailés, elle lui nomma cette peuplade

microscopique et lui en décrivit les moeurs particulières.

-- Vous ne sauriez croire, ma chère enfant, ajouta miss O'Neil,

combien j'aime à descendre dans ces mondes mystérieux et

dédaignés, et à y retrouver la main du Créateur présente,

prévoyante et paternelle comme dans l'ensemble grandiose de

l'univers. Cela me fait du bien à l'âme. S'il m'arrive

quelquefois de craindre qu'une humble créature comme moi, que

sa vie obscure et sa faible prière ne puissent prétendre à

l'intérêt du Dieu qui règne au milieu des étoiles, je regarde

un de ces brins de mousse où sa providence est aussi visible

que dans le soleil même, et je me rassure.

-- J'aime bien Dieu, dit Sibylle.

-- Et il vous aime, ma chère.

-- Je n'en sais rien, dit l'enfant .

Miss O'Neil la regarda fixement.

-- Vous avez de tristes pensées depuis quelque temps, Sibylle.

-- Très-tristes, miss O'Neil.

Et deux larmes glissèrent sur les joues un peu pâlies de la

pauvre petite.

-- Et vous ne me les confiez pas, mon enfant?

-- Vous m'avez défendu de vous parler de religion, dit

timidement Sibylle.

-- Sans doute, mon enfant. Il y a à la vérité quelques grandes

notions religieuses communes à tous les êtres pensants et

au-dessus de toute controverse humaine, comme celle d'un Dieu

créateur, qu'il doit m'être permis de mêler sans cesse à mon

enseignement, puisqu'elles sont mêlées à tout ce qui en fait

l'objet; mais entrer avec vous dans des questions de doctrine,

dans la discussion de points de foi particuliers, ce serait

manquer odieusement à tous les devoirs que la reconnaissance,

la délicatesse, la plus vulgaire probité, m'imposent vis-à-vis

de vos parents et vis-à-vis de ma conscience. Je ne le ferai

jamais. Ne parlons donc plus de vos tristesses, puisqu'elles

se rapportent à la religion. Permettez-moi seulement de vous

dire que je ne les conçois pas. Je crains réellement, Sibylle,

que vous n'apportiez point dans ces matières assez de

simplicité de coeur et d'humilité d'esprit. Il est si facile et

si naturel d'adopter avec confiance la religion de ses

parents, et surtout de parents comme les vôtres.

Sibylle baissa les yeux et ne répondit pas.

Miss O'Neil se leva.

-- Venez courir dans les bois, dit-elle.

Et elle ajouta en souriant:

-- Cela sied mieux à votre âge, ma chère, que de faire l'esprit

fort.

Sibylle l'embrassa, lui prit le bras, et toutes deux

disparurent dans une allée.

Les deux témoins invisibles de cette scène se dégagèrent alors

du fourré.

-- Eh bien, l'abbé? dit M. de Férias, se posant les bras

croisés, et non sans un certain air victorieux, en face de son

compagnon.

-- Eh bien, monsieur le marquis, il est clair que nos embarras

ne nous viennent point de ce côté.

-- Mais au contraire, l'abbé: vous voyez que miss O'Neil nous

seconderait plutôt. Quoi de plus sain, quoi de plus édifiant

même que le ton de son enseignement? Avouez avec moi qu'après

un tel éclaircissement, renvoyer cette jeune femme serait le

comble de l'iniquité!

-- Assurément, monsieur le marquis. C'est mon insuffisance

seule, je le vois trop, qui nous suscite ces difficultés.

-- Non, mon ami, non, ce n'est pas cela. Il n'y a là qu'une

lubie d'enfant qui passera. Venez, allons retrouver ces dames.

Madame de Beaumesnil accueillit avec étonnement d'abord, puis

avec un sourire de fine incrédulité le double témoignage de M.

de Férias et du curé à la décharge de miss O'Neil. -- Tout cela

était fort beau sans doute; mais miss O'Neil, avertie par

quelque indice de la présence des deux observateurs, n'avait-elle

pu déjouer leur surveillance par une adroite comédie?

C'était la question que madame de Beaumesnil se posait dans

l'amertume de son coeur, car il lui en coûtait d'accuser son

prochain, fût-il Turc; mais enfin la résistance de Sibylle aux

instructions du curé était une singularité qu'il fallait bien

expliquer, qui évidemment ne pouvait provenir du fait de

l'enfant elle-même, qui lui était donc suggérée par quelque

inspiration étrangère; et quelle pouvait être cette

inspiration, sinon celle de miss O'Neil?

Encore tout pénétrés de l'accent de sincérité dont le langage

de l'institutrice avait été si clairement empreint, le marquis

et le curé ne pouvaient être que faiblement ébranlés par la

dialectique venimeuse de madame de Beaumesnil; mais la

marquise s'y montra plus sensible: c'était un soulagement pour

elle que de pouvoir attribuer à une cause connue, positive et

facile à écarter, les angoisses qui déchiraient son coeur et sa

conscience. Toutefois, connaissant l'inflexible fermeté de son

mari dans les voies de la justice, elle n'osa lui demander le

renvoi de miss O'Neil: elle le supplia seulement de permettre

que Sibylle allât passer quelques semaines en retraite chez

les Beaumesnil, où le curé lui continuerait ses leçons, loin

de toute influence suspecte. M. de Férias, cédant aux larmes

de la marquise, accepta cet amendement, fruit des insinuations

de madame de Beaumesnil. On prit pour prétexte, aux yeux de

miss O'Neil et de Sibylle, quelques fièvres qui s'étaient

déclarées parmi les enfants de la ferme, et qu'on affecta de

croire contagieuses. On prépara à la hâte le trousseau de

Sibylle, et deux heures plus tard madame de Beaumesnil, pleine

de gloire, emmenait sa proie.

Le moindre événement qui vient agiter un instant la torpeur

monotone de certaines existences provinciales, y est reçu

comme une bénédiction. L'arrivée et l'installation de Sibylle

sous le toit pointu des Beaumesnil eurent ce caractère. Une

allégresse infinie se répandit aussitôt comme un feu de joie

dans toute la maison, depuis le salon chinois, où une

cinquantaine de mandarins souriaient éternellement à M. de

Beaumesnil, qui éternellement souriait aux mandarins, jusqu'à

la cuisine, où mademoiselle Constance courut commenter la

nouvelle aussi vite que le lui permit son embonpoint. Quant au

chevalier Théodore, son premier mouvement en cette grande

conjoncture fut de descendre à la cave, et le second d'en

rapporter deux bouteilles de vin vieux, afin de faire honneur

à mademoiselle de Férias, tout en se faisant plaisir à lui-même.

On se mit à table au milieu de cette agréable

excitation, qui, doucement entretenue par les fumées du repas,

se traduisit par un déchaînement de verbeux commérages. Les

voisins et les voisines, leurs habitudes, leurs opinions

politiques, leur toilette du dernier dimanche, furent tour à

tour passés en revue par la maîtresse du logis, qui

généralement blâma les uns et n'approuva pas les autres. --

N'oubliant pas toutefois le but moral de la fête, madame de

Beaumesnil entremêlait çà et là sa charitable chronique de

quelques anecdotes instructives qu'elle accompagnait de clins

d'oeil adressés à Sibylle. Tantôt c'était une petite fille qui,

pour avoir mal fait sa prière, avait été tirée par les pieds

pendant la nuit; tantôt c'était un petit garçon qui, pour

avoir eu des distractions pendant le catéchisme, avait reçu le

fouet d'une main invisible. Ces effrayantes légendes parurent

malheureusement affecter M. de Beaumesnil beaucoup plus que

Sibylle. Lui-même n'avait-il pas fait la nuit dernière un rêve

bien digne de figurer parmi ces sinistres miracles? Il avait

rêvé qu'il était mouton et qu'il bêlait tristement sur le

sommet d'une haute montagne. M. de Beaumesnil, pour donner

plus de couleur à son récit, voulut bien l'appuyer de quelques

bêlements imitatifs qui eurent le privilège d'amener sur les

lèvres de Sibylle son premier sourire de la soirée. -- Au

dessert enfin, le chevalier Théodore chanta quelques refrains

de ses pères, dont tout ce que Sibylle put comprendre fut que

le chevalier aimait à danser sur la fougère avec les bergères,

ce qui effectivement lui arrivait quelquefois après vêpres.

Puis le chevalier, qui était alors au comble de l'exaltation,

saisissant d'une main la pauvre Sibylle et entraînant de

l'autre l'épaisse Constance, commença à travers la salle une

vive farandole, qui se termina brusquement par l'effraction

d'une pile d'assiettes et par l'interpellation de stupide

animal que sa tendre soeur ne lui fit pas attendre.

Sibylle, qui se sentait comme naufragée au milieu d'une tribu

de cannibales, éprouva enfin un moment de bien-être quand elle

se trouva seule, installée dans la chambrette de son amie

Clotilde et couchée sous ses rideaux blancs. Cachant alors sa

tête dans les plis de l'oreiller, pour n'être pas entendue de

mademoiselle Constance, sa voisine, et mordant une boucle de

ses cheveux, elle pleura abondamment.

Le lendemain, l'abbé Renaud se présenta de bonne heure au

manoir. Madame de Beaumesnil s'inquiéta d'un peu de fatigue

qui paraissait sur ses traits.

-- Ce n'est rien, dit-il: c'est que j'ai lu une partie de la

nuit.

Le déjeuner le remit. Se trouvant alors en bonnes

dispositions, l'excellent homme emmena son élève sous une

tonnelle du jardin, et, posant sur une petite table sa tasse

de café, dans laquelle il puisait une cuillerée de temps en

temps, il répondit victorieusement aux questions épineuses que

Sibylle lui avait posées la veille. Madame de Beaumesnil,

assise à deux pas, tricotait en surveillant Sibylle d'un oeil

sévère. Contre l'habitude, et à la vive satisfaction du curé,

la leçon s'acheva sans que l'enfant eût soulevé la moindre

objection.

En récompense de cette docilité, madame de Beaumesnil organisa

sur-le-champ, dans le salon chinois, une petite chapelle

qu'elle orna de coquillages et d'images de dévotion, et devant

laquelle le chevalier se mit aussitôt à chanter vêpres comme

s'il eût été au lutrin, tandis que Sibylle le regardait avec

épouvante. A ce jeu édifiant succédèrent des lectures pieuses,

faites alternativement d'une voix de psalmodie par madame de

Beaumesnil et mademoiselle Constance, qui s'interrompaient de

temps à autre pour gourmander rudement, de leur voix

ordinaire, les mendiants qui se présentaient dans la cour.

Elles ne semblaient point d'ailleurs comprendre les livres

qu'elles lisaient, et pouvaient au surplus donner pour excuse

qu'ils étaient incompréhensibles. Ces femmes n'avaient garde,

en effet, de demander leur instruction ou leurs consolations à

l'oeuvre, si riche et si variée cependant, des grands hommes et

des saints qui, dans tous les temps, ont honoré à la fois

l'Eglise et l'esprit humain en prêtant à la vérité un langage

digne d'elle. Il leur fallait mieux: il leur fallait

quelqu'une de ces niaises productions mystiques où toute

vérité morale et religieuse disparaît sous les fleurs les plus

fades d'un symbolisme raffiné; la phraséologie précieuse et

vide de cette basse littérature avait l'avantage de bercer

doucement la paresse de leur pensée, la mollesse de leur âme

et le sommeil de leur conscience, en paraissant même les

sanctifier. Sibylle, après avoir essayé vainement de saisir le

sens de ce verbiage, avait fini par s'endormir; elle fut

réveillée en sursaut par la voix formidable du chevalier, qui

entonnait un cantique, soutenu par le contralto de madame de

Beaumesnil et par le fausset de mademoiselle Constance.

Sibylle, invitée à se joindre à ce concert spirituel, s'y

joignit.

M. et madame de Férias vinrent ce jour-là dîner au manoir.

Madame de Beaumesnil les informa de la soumission de Sibylle

et du succès complet de l'expérience, et reçut en retour leurs

affectueux remercîments. Le dîner se passa sans incidents;

seulement, Sibylle s'étonna que miss O'Neil ne fût pas venue

la voir, et madame de Férias alléguant qu'elle avait été

retenue par une indisposition, madame de Beaumesnil crut

devoir exprimer l'espérance que miss O'Neil n'en mourrait pas,

car si elle mourait, elle irait directement en enfer, ce qui

était pénible à penser. Cette proposition, appuyée de quelques

murmures de condoléance, fit ouvrir de grand yeux à Sibylle,

qui apparemment avait peine à se figurer madame de Beaumesnil

couronnée de l'auréole des élus en regard de miss O'Neil

plongée dans les puits de l'abîme.

Le soir, comme Sibylle venait de se mettre au lit, madame de

Beaumesnil, en l'embrassant, découvrit dans les plis de sa

chemisette une petite médaille d'argent que l'enfant tenait de

sa grand'mère.

-- Qu'avez-vous là, ma chère fille?

Elle examina la médaille.

-- Otez cela, reprit-elle, je veux vous donner quelque chose de

mieux.

Elle ouvrit une armoire et en tira une boîte remplie de

médailles. Madame de Beaumesnil avait des médailles de toutes

sortes: elle en avait de bonnes, elle en avait de meilleures,

elle en avait d'excellentes. Ce fut une de ces dernières

qu'elle suspendit au cou de Sibylle en lui en expliquant les

vertus particulières.

-- Mais je voudrais garder la mienne avec la vôtre, dit

Sibylle.

-- Vous le pouvez, mon enfant; seulement ne vous étonnez pas si

la vôtre devient en peu de jours terne comme du plomb.

-- Et pourquoi, madame?

-- C'est un miracle qui arrive souvent, dit madame de

Beaumesnil, quand une médaille est jalouse de sa soeur.

-- Comment! de sa soeur! De quelle soeur? s'écria l'enfant avec

une sorte d'effroi; mais il n'y a qu'une sainte Vierge,

madame!

Madame de Beaumesnil y réfléchit un instant.

Histoire de Sibylle · 第 4 / 22 段