-- Pardon, madame, répliqua un peu vivement le marquis; mais

vous ne prétendez pas sans doute que je chasse cette jeune

femme comme un voleur, si protestante qu'elle puisse être!

Il y eut une nouvelle pause de silence, après laquelle la

marquise reprit avec douceur:

-- J'allais dire, mon ami, que, si vous le désiriez, je me

chargerais d'interpréter vos intentions à miss O'Neil.

-- Non, ma chère, non. Vous voulez toujours prendre les peines

pour vous. Cela n'est pas juste. Miss O'Neil est-elle seule en

ce moment que vous sachiez?

-- Sibylle est avec elle.

-- Faites appeler l'enfant.

La pauvre miss O'Neil cependant, lorsqu'elle était demeurée

seule avec Sibylle après le départ de la marquise, avait lu

facilement dans les yeux de son élève la prévention peu

favorable qu'elle lui inspirait. Elle s'était bien gardée de

chercher à vaincre cette antipathie par des prévenances et des

caresses inopportunes. Elle n'embrassa même point Sibylle,

bien qu'elle en mourût d'envie. Lui souriant seulement le plus

doucement qu'elle put, elle l'emmena dans sa chambre, sous le

prétexte, toujours bien accueilli des enfants, de la faire

assister au déballage de ses caisses. Miss O'Neil, en effet,

commença par exposer à la lumière son humble trousseau qu'elle

casa ensuite dans les armoires avec méthode. Pendant cette

partie de l'opération, qui du reste ne fut pas longue,

Sibylle, debout au milieu de la chambre, les bras croisés par

derrière, le front soucieux, contemplait sans mot dire, et non

sans dédain, les allées et venues de l'affairée miss O'Neil,

qui lui semblait, en vérité, se donner beaucoup de peine pour

peu de chose; mais son joli visage se détendit et s'éclaira

bientôt du plus vif intérêt, quand elle vit sortir

successivement des profondeurs d'une caisse l'herbier de miss

O'Neil, puis sa palette, ses pinceaux et son chevalet, enfin

une demi-douzaine de tableaux, ouvrage de miss O'Neil. Les

questions de l'enfant commencèrent alors ardentes et pressées;

mais elles s'arrêtèrent soudain devant une vision plus

éclatante et plus mystérieuse encore: c'était une harpe que

l'Irlandaise dégageait de son étui; et quand miss O'Neil,

ayant placé l'instrument sur sa base dorée, crut devoir en

tirer quelques accords d'un air rêveur, l'enthousiasme de

Sibylle pour cette merveilleuse étrangère ne connut plus de

bornes.

-- Vous m'apprendrez tout ce que vous savez, miss O'Neil?

-- Tout, certainement, ma chérie.

-- Je saurai, comme vous, le nom de toutes les fleurs?

-- De toutes les fleurs, mon enfant.

-- Je jouerai de ce bel instrument, comme les anges?

-- Comme les anges.

-- Et je ferai des tableaux comme les vôtres?

-- Assurément, et meilleurs que les miens, j'espère.

-- Je ne crois pas que cela soit possible, miss O'Neil, car ils

sont superbes.

Et pour témoigner sans retard à miss O'Neil sa respectueuse

admiration, Sibylle s'empressa de lui rendre tous les petits

services que l'occasion pouvait réclamer. Elle l'aida de son

mieux à classer et à ranger dans la chambre toutes ses

richesses, et quand le moment fut venu de suspendre les

tableaux, Sibylle, montée sur une chaise, présenta les clous à

miss O'Neil. Ces tableaux, par parenthèse, sans être aussi

superbes qu'ils le paraissaient à Sibylle, ne laissaient pas

d'avoir quelque mérite, surtout par le sentiment et par la

couleur; mais on pouvait leur reprocher une certaine monotonie

de composition. Presque tous, effectivement, représentaient le

même sujet, avec de très-légères variantes, comme

l'indiquaient d'ailleurs les inscriptions, vraiment

superflues, que miss O'Neil, dans sa modestie, avait jugé

prudent de faire graver sur les cadres: _Vue d'un lac au clair

de lune_ (par miss O'Neil). -- _La lune se levant sur un lac_ (par

miss O'Neil). -- _Le lac. Effet de lune_ (par miss O'Neil), etc.

L'Irlandaise, ayant terminé ce travail avec le concours de son

officieuse petite amie, prit dans le fond de la caisse un

dernier tableau qui était enveloppé précieusement d'une gaîne

de toile cirée.

-- Celui-ci, mon enfant, dit miss O'Neil, n'est point de moi:

c'est le dernier souvenir de la jeune fille qui a été avant

vous mon unique élève. Elle a travaillé secrètement à cette

toile, la pauvre enfant, pendant tout le mois qui a précédé

mon départ, et en me la remettant elle m'a priée de ne la

découvrir que quand je serais arrivée à ma destination. Ce

n'est donc pas sans émotion, mon enfant, je vous l'avoue, que

je vais détacher cette enveloppe.

L'enveloppe fut détachée d'une main tremblante. Le tableau,

sur lequel miss O'Neil attacha aussitôt son regard impatient,

représentait un lac vert-pomme, violemment éclairé par une

lune monstrueuse, et au milieu du lac, dans un berceau

flottant comme celui de Moïse, un enfant dont les traits,

tournés à la caricature, offraient avec ceux de miss O'Neil

une ressemblance grotesque. Sur le cadre on lisait: _Naissance

de miss O'Neil sur un lac. Effet de lune_.

L'élève de miss O'Neil, jeune personne d'une humeur enjouée

apparemment, avait cru très-ingénieux, très-plaisant et

très-aimable de laisser pour adieu à son institutrice cette

allusion piquante à ses prédilections pittoresques. Miss

O'Neil, malheureusement, n'en jugea pas comme son élève, car

elle fondit en larmes, et, tombant tout éplorée sur une

chaise:

-- Oh,! dit-elle, quelle cruauté! C'est donc vrai,... j'ai eu

beau faire,... elle n'a pas de coeur!... Non, elle n'en a pas!... Ah!

que j'ai de peine!... Vous ne pouvez pas comprendre, ma pauvre

petite, poursuivit-elle en pressant avec angoisse les mains de

Sibylle, qui ne comprenait pas effet, mais qui la regardait

avec une émotion sympathique; mais tenez, je vais vous

expliquer: cette jeune fille, que j'ai élevée, soignée,

caressée pendant dix ans, comme une fleur chérie; pendant dix

ans, elle a été jour et nuit ma vie, mon culte, ma passion...

Pour ne pas la quitter, je lui offrais d'être sa servante et

la servante de ses enfants!... Eh bien, sa dernière pensée, sa

dernière parole, est une moquerie, une dureté, une insulte!...

Vous ne pouvez pas savoir ce que je souffre, pauvre petite,

vous ne pouvez pas,... c'est impossible! Imaginez que je suis

seule au monde, plus seule qu'une autre, parce que je suis

laide et disgraciée, et que cela me condamne à être toujours

seule, sans affection, sans mari, sans enfants!... Et j'aurais

été une si bonne mère, voyez-vous, Sibylle, une si tendre

mère!... Elle le sait bien, elle, cette malheureuse, que j'ai

aimée plus que sa mère ne l'aima jamais. Et voilà,... elle me

brise le coeur!

Et la pauvre fille cacha sa tête dans ses mains.

-- Ne pleurez pas, miss O'Neil, dit Sibylle, essayant de lui

prendre les mains; vous ne serez plus seule maintenant. Ma

mère, à moi, est au ciel, vous la remplacerez: le voulez-vous?

-- Oh! Dieu! chère petite! dit miss O'Neil, qui sanglotait.

-- Nous ne nous quitterons jamais, miss O'Neil.

-- Non, non, jamais.

-- Comment vous appelez-vous, miss O'Neil?

-- Augusta-Mary, murmura miss O'Neil à travers ses larmes.

-- Eh bien, Augusta-Mary, nous ne nous quitterons jamais.

Miss O'Neil n'y put tenir: elle enleva l'enfant dans ses bras,

et, la serrant convulsivement sur son coeur, elle la noya de

pleurs et de caresses.

La nourrice les surprit dans cette expansion.

-- On demande mademoiselle au salon, dit-elle d'un ton sec.

Sibylle suivit sa nourrice, mais non sans avoir envoyé, avant

de sortir, un baiser suprême à son amie.

-- Vous avez les yeux rouges, ma mignonne!... Que s'est-il donc

passé? dit le marquis en voyant entrer Sibylle.

-- C'est que j'ai pleuré avec miss O'Neil. Son élève, l'autre,

lui a joué un méchant tour. Elle en a beaucoup de chagrin;

mais je l'ai consolée en lui promettant d'être sa fille et de

ne la quitter jamais.

-- Bien! dit le marquis: il ne nous manquait plus que cela!

Vous devez renoncer à cette idée, ma chère enfant: une

circonstance imprévue nous force à congédier miss O'Neil.

-- Vous ne le ferez pas, grand-père, je vous en prie. Elle en

mourrait. Songez qu'elle est seule au monde, qu'elle est laide

et disgraciée. Vous ne le ferez pas. D'ailleurs je l'aime de

tout mon coeur, et je crois que j'en mourrais aussi.

-- Parfait! de mieux en mieux! reprit le marquis. J'en suis

aussi fâché que bous, ma chérie, poursuivit-il; mais

malheureusement nous ne pouvons hésiter. Nous venons d'être

informés que miss O'Neil appartient à la religion protestante,

qui est une religion fausse et mauvaise.

-- Je ne puis croire que miss O'Neil ait une mauvaise religion,

grand-père. Soyez sûr que cela n'est pas vrai. Elle a le coeur

trop bon, et d'ailleurs elle joue de la harpe comme sainte

Cécile.

-- Il ne s'agit point de harpe, dit avec un peu d'impatience M.

de Férias: je vous répète, et vous devez me croire, que miss

O'Neil, avec toutes ses vertus, a le malheur de vivre hors de

notre religion, qui est la seule bonne et véritable.

-- Eh bien, il faut la lui apprendre, grand-père. Je suis sûre

qu'elle en sera très-reconnaissante. Le curé la lui apprendra.

N'est-ce pas, cher curé?

Le curé s'agitait sur sa chaise.

-- Ah! si on pouvait espérer cela! dit à demi-voix la marquise.

-- D'ailleurs, reprit Sibylle, qui enlaça de ses deux bras le

cou de son aïeul, elle verra si bien, en vivant avec vous, que

votre religion est la meilleure, qu'il ne peut pas y en avoir

de meilleure au monde... Elle le verra si bien, grand-père! Je

vous jure qu'elle le verra!

-- Laissez, laissez donc, murmura le pauvre marquis en jetant

un regard timide vers le curé.

-- Dieu, monsieur le marquis, dit le curé en soupirant et en

souriant, met quelquefois la vérité dans la bouche des

enfants, vous savez.

Le marquis sauta sur cette branche.

-- N'insistez pas, curé, dit-il; vous voyez mon faible pour

cette infortunée: un mot de plus, et je la garde.

-- On pourrait toujours, dit le curé, essayer pendant quelque

temps.

-- Elle reste! elle reste! cria Sibylle. Merci curé! merci

grand-père!

Et elle bondit hors du salon. On la rappela, mais faiblement.

Elle était déjà dans les bras de miss O'Neil, qui apprit ainsi

tout à la fois son danger et son salut par la douce voix du

séraphin qui l'avait couverte de ses ailes.

VI

SIBYLLE HORS DU GIRON DE L'EGLISE

Cependant la généreuse détermination de M. de Férias à l'égard

de miss O'Neil, aussitôt répandue et commentée dans le pays

par la langue à triple dard de madame de Beaumesnil, fit en

général peu d'honneur à la judiciaire du vieux marquis, et

n'en fit pas davantage à celle du curé, signalé comme son

complice. Il faut convenir d'ailleurs que le monde, qui

n'entre point dans les détails et qui juge les choses au point

de vue absolu, était excusable de trouver bizarre et

irrégulier pour le moins le fait qui était en ce moment soumis

à son appréciation. M. de Férias lui-même, une fois le premier

élan de son enthousiasme apaisé, ne laissa pas d'envisager

avec une certaine inquiétude la responsabilité dont il s'était

chargé en donnant à sa petite-fille une institutrice

hérétique. Quant au curé, il eut, par-dessus la rumeur

publique et les alarmes de sa conscience, le désagrément de

recevoir à cette occasion les compliments du juge de paix du

canton, vieillard d'une foi tiède, qui considérait Voltaire

comme un dieu -- dont il paraissait se croire le prophète.

L'abbé Renaud se rendait au château de Férias deux ou trois

jours après l'arrivée de miss O'Neil, quand il eut à subir,

chemin faisant, les éloges équivoques du magistrat voltairien.

Il continua sa route, le front penché, et, rencontrant le

marquis, qui faisait sous les châtaigniers de son avenue sa

promenade du matin, il lui confia avec candeur ses scrupules

et ses chagrins.

-- Mon digne ami, lui répondit M. de Férias, vous pouvez croire

que je ne suis pas moi-même sur un lit de roses; j'entends

comme vous les fâcheux murmures de l'opinion, je conviens en

outre que le suffrage du juge de paix est un symptôme d'une

mauvaise nature: en effet, après la tristesse de nos amis, ce

que nous devons craindre le plus, dit le sage, c'est la liesse

de nos ennemis. Néanmoins, mon cher abbé, je garderai miss

O'Neil, car dans le cours de ma longue vie j'ai remarqué que

les inspirations du coeur, beaucoup plus difficiles à suivre

que celles d'une prudence égoïste et banale, sont toujours

blâmées par le monde, mais souvent bénies par la Providence.

Cependant il faut nous aider pour que Dieu nous aide, et nous

ne devons rien négliger, vous et moi, mon digne ami, pour

sortir à notre gloire de l'épreuve délicate où nous nous

sommes engagés, c'est-à-dire pour ménager à Sibylle

l'éducation forte et variée que miss O'Neil paraît si capable

de lui donner, tout en maintenant l'enfant dans toute

l'intégrité de la foi de ses pères.

Afin d'atteindre plus sûrement ce but, et bien que deux années

dussent encore s'écouler avant l'époque fixée pour la première

communion de Sibylle, il fut convenu que l'abbé Renaud

commencerait le jour même une série de conférences ayant pour

objet d'asseoir sur des bases inébranlables l'orthodoxie de

mademoiselle de Férias. Concurremment miss O'Neil procéderait

sans danger, on devait s'en flatter, à la culture

intellectuelle et morale de Sibylle-Anne. Miss O'Neil se

conformerait fidèlement, -- M. de Férias n'en doutait pas un

seul instant, -- à la recommandation formelle qui lui avait été

faite de ne jamais traiter les questions religieuses avec son

élève qu'au point de vue de la morale générale; mais si enfin,

-- car il fallait tout prévoir, -- miss O'Neil, trompant

douloureusement les espérances de M. de Férias et cédant à la

manie de prosélytisme qui caractérise sa secte, s'avisait un

jour de tirer une Bible de sa poche et d'entrer dans la

polémique, l'abbé Renaud ne serait-il pas là, l'oeil toujours

ouvert, inquiet même, tout prêt à constater dès les premières

apparences l'égarement de miss O'Neil?

M. de Férias joignit à ces précautions celle d'assister

régulièrement pendant quelque temps aux leçons de l'Irlandaise

ou de s'y faire suppléer par la marquise; mais il ne tarda pas

à se relâcher d'une surveillance qui lui parut en même temps

inutile et injurieuse à mesure qu'il put mieux apprécier, dans

l'intimité de la vie commune, le caractère scrupuleusement

honnête de miss O'Neil.

-- En vérité, disait le marquis, autant s'attendre à voir la

délicate hermine se vautrer tout à coup dans un bourbier

fétide comme le plus vil animal de nos basses-cours que de

redouter de la part d'Augusta-Mary l'ombre d'un procédé

déloyal.

Telle était également la conviction de la marquise, et telle

celle du curé lui-même. Ces trois honnêtes gens, délivrés

alors de tout ombrage du côté de leur conscience, purent jouir

avec un ravissement sans mélange de l'essor que prenaient peu

à peu les heureuses facultés de Sibylle sous la baguette

féerique de miss O'Neil. Cette rare intelligence, en effet,

s'élançait vers la lumière avec une ardeur qui n'eût pas été

sans danger, si elle n'eût été tempérée et guidée par un goût

sûr et une prudente méthode; mais miss O'Neil était à la

hauteur de sa tâche.

-- Je pourrais, en la poussant un peu, en faire un prodige,

disait-elle à M. de Férias; mais j'aime mieux la retenir et en

faire une femme distinguée. C'est à quoi je n'aurai pas

d'ailleurs grand mérite, car cette petite tête aux cheveux

d'or est comme une volière pleine d'oiseaux impatients

auxquels je n'ai que la peine de donner la volée.

M. et madame de Férias, enchantés du zèle et des progrès de

leur petite-fille, ne s'applaudissaient pas moins de

l'agréable changement qu'ils avaient pu observer dans son

caractère à dater du jour où des études positives et

régulières avaient occupé sa pensée. Sans cesser d'être une

fillette remarquablement sérieuse et digne, Sibylle avait

perdu le goût de ces confuses rêveries auxquelles elle

s'abandonnait autrefois avec un singulier plaisir, et qui

répandaient presque continuellement sur son front une

mélancolie étrangère à son âge. Son beau rire d'enfant, frais

comme les cascades des bois, éveillait alors plus souvent les

échos des vieux corridors. Elle montrait même volontiers, dans

l'intimité de sa famille, une disposition d'esprit plaisante

qui tournait quelquefois au burlesque. Cette sorte de

jovialité, quand elle éclatait brusquement chez mademoiselle

de Férias, formait, avec la gravité habituelle de sa

physionomie, un contraste qui n'était pas sans grâce. S'il

n'avait été adouci par un grand fonds de bienveillance

naturelle, ce trait de caractère eût facilement dégénéré en

humeur satirique; car Sibylle, comme une fine petite mouche

qu'elle était, sous sa mine discrète et tranquille, avait le

talent de saisir avec une vive sagacité les travers qui

passaient sous ses yeux. Son goût pur sentait immédiatement le

ridicule, de même qu'une oreille délicate sent les

dissonances. Elle avait à peine un crayon dans les doigts que

ce don de son esprit se révélait dans des esquisses informes,

mais comiquement expressives. M. de Férias dut même un jour

sévir assez durement à l'occasion d'un tableau de genre où les

moustaches pudiques de madame de Beaumesnil et le nez romain

du chevalier Théodore figuraient dans des proportions

insoutenables.

Madame de Beaumesnil, bien qu'elle ignorât cet incident, ne

prenait, on s'en doute, qu'une très-faible part aux douces

émotions que le succès de l'enseignement de miss O'Neil

faisait régner dans le château de Férias. Ce n'était pas

qu'elle ne fût ravie au fond, si on l'en croyait, que

l'événement trompât ses prévisions; mais vraiment il y avait

des gens qui étaient plus heureux qu'ils ne le méritaient.

D'ailleurs il n'y a pas de bonne fin par de mauvais moyens, et

enfin le dernier mot n'en était pas dit.

-- Et vous verrez, curé, qu'un jour ou l'autre il arrivera

quelque chose, je ne sais pas quoi; mais il arrivera quelque

chose qui rabattra l'orgueil des Férias, car enfin le bon Dieu

est juste, et il ne le serait pas, s'il donnait raison

jusqu'au bout à un entêtement si malavisé, à une charité si

mal placée. Quant à vous, curé, je ne vous blâme pas; vos

motifs étaient purs, je le sais: vous espériez convertir cette

malheureuse créature; mais entre nous je crois que vos

espérances sont depuis longtemps à vau-l'eau... hein? avouez-le,

mon pauvre curé?

Le curé l'avoua. Avec l'instinct sûr de la malignité, madame

de Beaumesnil avait posé le doigt sur le point douloureux de

ce brave coeur. Ce n'était pas, en effet, sans une profonde

amertume, encore mal dissipée, que l'abbé Renaud avait dû

renoncer au rêve glorieux dont il s'était bercé un instant, et

dans lequel il s'était vu couronnant miss O'Neil du voile des

catéchumènes; mais il avait suffi de deux ou trois entretiens

avec l'Irlandaise pour reconnaître en elle un certain

développement de lumières et une fermeté de principes contre

lesquels il avait eu la modestie de ne pas engager la lutte.

M. de Férias avait confirmé lui-même le curé dans ce système

de réserve, lui disant avec politesse qu'il ne fallait rien

précipiter, qu'il était bon de laisser mûrir les choses, et

que miss O'Neil n'était pas un esprit ordinaire, ce qui ne

paraissait pas signifier dans la pensée de M. de Férias que le

curé fût un esprit extraordinaire.

Ce digne homme d'ailleurs, dégagé de toutes les illusions

qu'il avait d'abord caressées à l'égard de miss O'Neil, n'en

apportait que plus d'application à la partie de l'éducation de

Sibylle qui lui était dévolue. De ce côté, du moins, il

n'éprouvait que des consolations. Il avait limité à

l'enseignement de l'histoire sainte l'objet de ses leçons

durant la première année, réservant pour la seconde les

instructions dogmatiques du catéchisme. Or les grandeurs

orientales de la Bible et ses touchantes légendes, les

premiers temps du christianisme, leurs martyrs et leurs

saints, parlaient vivement à l'imagination de Sibylle et

éveillaient en elle une ferveur religieuse qui se substituait

peu à peu à la vague poésie de son enfance. Ce n'étaient plus

les fées aux robes d'or, les châteaux magiques et les princes

chasseurs qu'elle évoquait dans les solitudes des bois;

c'étaient les thébaïdes austères, les pâles ermites et les

saintes bergères; c'était surtout ce Dieu mystérieux et

imposant dont la puissance et la bonté, éclatant autour d'elle

dans toutes les scènes de la nature, germant avec les herbes,

grondant avec les tempêtes, resplendissant avec les étoiles,

troublaient sa pensée et charmaient son coeur.

L'enthousiasme religieux de Sibylle, bien qu'il fût en général

pour le curé et pour les Férias une source de satisfaction et

un sujet d'entretien délicieux, ne laissait pas de leur causer

quelque embarras par les formes étranges sous lesquelles il se

traduisait parfois. Il fallut un jour gronder sévèrement

Sibylle, qui, se promenant dans l'avenue par une belle gelée,

avait jugé sublime de se dépouiller de son manteau en faveur

d'une petite mendiante, et y avait gagné un gros rhume. Une

autre fois on la trouva faisant sa prière à genoux sur des

mollettes d'éperons, afin d'imiter les austérités des saints

dans les déserts. Il fut facile au reste de ramener au vrai un

jugement aussi naturellement droit que celui de Sibylle, et

quelques mots de bon sens eurent aisément raison de ces excès

de zèle. Il arriva même plus d'une fois que M. de Férias eut

lieu d'être surpris du caractère d'élévation et de pureté que

revêtaient les élans de cette piété naissante. -- Une année

environ après l'arrivée de miss O'Neil au château, le vieux

marquis, toujours levé avec l'aurore, respirait à sa fenêtre

l'air salubre d'une matinée d'avril, quand il aperçut Sibylle

s'acheminant seule vers le parc.

-- Où peut donc aller Sibylle de si bonne heure, ma chère? dit

M. de Férias en se retournant vers la marquise. Je ne la

croyais même pas levée, et la voilà en campagne. On dirait

qu'elle se cache. Que porte-t-elle donc dans ce panier?

-- J'ignore, mon ami, ce qu'elle complote, dit la marquise;

mais depuis quelques jours elle a eu de nombreuses conférences

avec Jacques Féray. Hier elle s'est enfermée dans sa chambre

pendant deux heures, et ce matin elle m'a emprunté mon brûle-parfums.

Je n'en sais pas davantage.

-- Il faut la suivre, ma chère.

M. et madame de Férias n'eurent point de peine à retrouver sur

le sable soigneusement tamisé qui recouvrait les allées dans

les environs du château la trace des pas de Sibylle, et cette

piste légère les conduisit, après quelques minutes de marche,

aux abords d'une clairière qui couronnait le point le plus

élevé du parc. Ce site était à juste titre renommé dans le

pays. Entouré d'une futaie d'arbres magnifiques, il s'ouvrait

du côté de la mer sur les pentes doucement étagées d'une série

de collines verdoyantes. Entre les croupes de ces collines,

dont les deux chaînes parallèles se touchaient par la base,

une vaste ravine étendait ses déclivités jusqu'à la plage,

formant à l'horizon une baie triangulaire que l'Océan

remplissait tantôt d'un azur radieux, tantôt d'un flot de

moire argentée. Au centre de la clairière, un chêne colossal

et miné par les siècles s'élevait solitairement; il couvrait

de son ombre un des rares monuments laissés sur la côte

normande par les cultes celtiques, une énorme table de pierre

brute, d'un aspect étrangement sauvage, dont il semblait être

le contemporain.

Histoire de Sibylle · 第 3 / 22 段