Deux mois environ après sa première rencontre avec le fou

Féray, Sibylle reçut la visite de son amie Clotilde Desrozais,

qui se préparait à entrer dans un couvent de Paris, afin d'y

achever son éducation, ou plutôt de l'y commencer.

Mademoiselle Clotilde était alors âgée de douze à treize ans;

elle était grande, admirablement faite, l'oeil superbe,

habituellement à demi clos et voilé, mais dévorant quand il

s'ouvrait; elle avait de lourdes nattes d'un noir bleuâtre, et

montrait entre des lèvres pourprées des dents blanches comme

la pulpe d'une noisette fraîche. Elle paraissait douée en

outre d'une vive intelligence et d'une ardente sensibilité;

mais, à vrai dire, on ne savait trop quels éléments

fermentaient dans le chaos brûlant de cette riche nature,

abandonnée à elle-même comme en pleine forêt, et qui inspirait

à Sibylle un sentiment d'affection mêlé d'inquiétude.

Mademoiselle Clotilde la tourmentait le plus souvent par ses

caprices de fougueuse autorité; mais l'instant d'après elle la

séduisait par des effusions de tendresse irrésistibles. Elle

la serrait sur son coeur, les yeux humides. "Je t'aime, ma

Sibylle, disait-elle, et je t'aimerai toujours! Il faut que tu

me jures de m'aimer aussi toute ta vie. Voyons, jure, jure!"

Sibylle jurait timidement. "Vois-tu, reprenait Clotilde,

j'aime tant ceux que j'aime que je voudrais les manger!" En

attendant elle les mordait quelquefois.

Mademoiselle Desrozais était donc venue passer la journée à

Férias. Pendant que Sibylle préparait une collation à son

amie, celle-ci avisa par une fenêtre le fou Féray, qui dormait

à l'ombre dans la cour du château. Clotilde, sans mot dire,

courut à la cuisine, se fit donner un paquet de cordelettes, y

enfila des ferrailles, de vieux éperons, des débris de vitre

qu'elle récolta de côté et d'autre, et alla discrètement

suspendre cet attirail aux vêtements du fou endormi. Puis,

ayant pris la précaution barbare de fermer toutes les grilles

de la cour, elle appela son chien Max, espèce de molosse à

demi sauvage qui la suivait partout. Elle poussa alors le fou

d'un coup de pied et le réveilla en sursaut. "Ici, Max! Ici,

mon chien! cria-t-elle. Mords-le! mords-le!" Jacques Féray

avait grand'peur des chiens, qui lui témoignaient en général

peu d'amitié. En voyant le bouledogue s'élancer vers lui, il

prit sa course follement. Le bruyant appareil qui pendait à

son collet se mit en mouvement et acheva de l'épouvanter. Il

se précipitait et se heurtait d'une grille à l'autre, le chien

sur ses talons, éperdu, haletant et hurlant, à la grande joie

de la belle Clotilde. Cependant Sibylle, attirée par le bruit,

était accourue à la fenêtre. Dès qu'elle eut vu ce qui se

passait, elle bondit dans la cour et atteignit le fou au

moment où le chien venait de saisir les lambeaux de toile qui

enveloppaient ses jambes. L'enfant usa de toutes ses forces

pour repousser loin de son protégé le féroce bouledogue, qui,

tournant subitement sa rage contre elle, lui mordit le bras,

d'où le sang coula. Les domestiques arrivèrent, écartèrent le

chien, et emportèrent Sibylle évanouie. Devant ce résultat

final de son espièglerie, Clotilde fondit en larmes; mais

lorsque son aimable tante l'emmena une heure après, et qu'elle

vit Jacques Féray, qui s'était recouché sur le pavé, se

soulever et lui montrer le poing en agitant la ferraille dont

elle l'avait affublé, elle ne put s'empêcher de rire de la

menace silencieuse de l'idiot: elle eut tort.

Sibylle resta au lit avec la fièvre pendant trois jours.

Jacques Féray passe ces trois jours étendu comme un mort sous

la fenêtre de sa chambre. Après de vaines tentatives pour

l'arracher de cette place, on l'y laissa par l'ordre de M. de

Férias, et on lui donna à manger là. Il n'en bougeait pas même

la nuit. La quatrième jour, au matin, il s'entendit appeler

par son nom, et, se dressant brusquement, il vit Sibylle à sa

fenêtre. Il y eut quelque chose de touchant dans le sourire

qui passa alors comme un rayon de soleil d'hiver sur ce pauvre

visage qui ne riait jamais.

V

MISS O'NEIL

M. de Férias, qui pensait que l'éducation morale des enfants

doit être commencée dès le berceau, n'avait mis aucune hâte à

entreprendre l'éducation intellectuelle de sa petite-fille.

-- L'âme, disait-il, est comme la moelle de ces jeunes arbres:

elle veut être soutenue et dirigée dès qu'ils naissent; mais

nous devons, comme fait la nature, attendre un certain degré

de force et de maturité pour en tirer des fruits. Plus ce

petit cerveau, ajoutait-il en caressant la blonde tête de

Sibylle, témoigne d'heureuses et faciles dispositions, plus il

demande à être ménagé et respecté dans sa fleur.

Cependant il y eut pour le marquis et la marquise de Férias,

lorsqu'enfin ils jugèrent opportun d'initier Sibylle aux

mystères de l'alphabet, il y eut une heure de doute et

d'amertume qui fut pour madame de Beaumesnil une heure

d'extrême jubilation. Cette intelligence, qui semblait si

prompte et si ouverte dans le monde de la fantaisie, le seul

où elle se fût exercée jusque-là, se trouva, devant la science

positive de la lecture, d'une incapacité affligeante. Ni

tendresses ni rigueurs ne pouvaient vaincre le dégoût de cet

esprit rêveur pour une application régulière. La pauvre

marquise, y perdant ses peines et jusqu'à sa patience céleste,

appela à son aide le curé de Férias, comme plus imposant. Le

curé, qui était homme de conscience et de plus pénétré d'un

profond respect pour la famille de Férias, apporta à sa tâche

un soin religieux, et n'eut pas plus de succès.

-- J'en maigris, disait-il.

Avec le temps, il devait en voir bien d'autres.

-- La pauvre petite sera idiote, répondait madame de

Beaumesnil. Ils l'ont abrutie. J'en étais sûre... A cinq ans,

Clotilde savait lire et même elle récitait des fables!

-- Je ne vois qu'un miracle, reprenait le curé, qui puisse nous

tirer de cette impasse.

Le miracle eut lieu, non pas tel peut-être que l'entendait le

curé, mais tel qu'il est toujours permis de l'espérer de la

bienveillance divine. Les miracles se font dans les coeurs,

c'est là qu'ils sont possibles et fréquents. -- Sibylle

n'ignorait pas qu'elle était orpheline, et elle savait le

triste sens de ce mot; mais sur ce douloureux sujet, M. et

madame de Férias, redoutant de donner un objet trop précis à

sa vive sensibilité, lui avaient toujours refusé les

éclaircissements que réclamait parfois sa cruelle curiosité

d'enfant. Son père et sa mère étaient au ciel, et c'était

tout. Les subalternes avaient reçu et exécuté fidèlement

l'ordre de s'en tenir à la même réponse. On leur avait surtout

interdit toute parole, tout signe même qui aurait pu attirer

l'attention de Sibylle sur les deux tombes blanches du petit

cimetière. Malgré ces précautions, Sibylle, qui accompagnait

chaque dimanche ses vieux parents à la messe de la paroisse,

finit sans doute par surprendre dans leur air et dans leurs

regards, lorsqu'ils passaient devant ces deux tombes, quelque

chose de particulier; car un jour, sortant de l'église, elle

alla droit aux deux marbres incrustés de lettres d'or, et se

retournant vers sa nourrice qui la suivait effrayée:

-- Qu'est-ce qu'il y a d'écrit là? dit-elle.

-- Rien, dit la nourrice.

-- Il y a des lettres, reprit Sibylle, le sourcil froncé: lis-moi

ce qu'il y a.

-- C'est du latin, mademoiselle.

Sibylle leva légèrement les épaules et s'en alla. A dater de

ce jour, le bon curé de Férias ne reconnut plus son élève; il

se frottait les mains, il se félicitait:

-- Je savais, disait-il, qu'à force de patience j'en viendrais

à bout.

Un mois après, Sibylle, sous prétexte de s'informer de la

santé de son professeur, qui avait un peu de goutte, se fit

conduire au presbytère. En passant, elle entra dans le

cimetière, s'arrêta devant les tombes, demeura un moment

silencieuse, l'oeil fixé sur les lettres d'or, puis elle

s'agenouilla et pleura. Le miracle était fait, Sibylle savait

lire.

Une fois en possession de cette clef élémentaire des

connaissances humaines, Sibylle, ainsi qu'il arrive souvent

aux esprits de sa trempe, s'en servit avec une ardeur

impatiente qui eut désormais besoin d'être modérée et contenue

plutôt qu'excitée. Cette fièvre de savoir, qui se portait sur

tout et touchait à tout assez indiscrètement, eut deux

résultats principaux: le premier fut d'embarrasser à l'excès,

en mainte occasion, l'humble précepteur de Sibylle, le second

d'engager M. de Férias à retirer les clefs de sa bibliothèque.

Le vieux marquis avait trop de jugement toutefois pour se

contenter de cette précaution banale; il ne s'alarmait pas

d'ailleurs outre mesure de cette fermentation où les rêveries

mystiques et les curiosités positives semblaient s'agiter

pêle-mêle. Ne rien négliger, ne rien étouffer, mais dégager

les éléments confus qui bouillonnaient dans ce jeune cerveau,

en régler les aspirations, en discipliner les forces, féconder

enfin ce chaos en l'ordonnant, c'était une conduite qui lui

était suffisamment tracée par ses principes. Mais M. de Férias

sentit que le gouvernement d'une intelligence si active ne

pouvait être abandonné plus longtemps aux faibles mains et à

la routine pédagogique de l'abbé Renaud: il résolut d'appeler

sans retard une institutrice qui aurait, dans l'éducation de

sa petite-fille, la charge de la partie temporelle, tandis que

la partie spirituelle resterait naturellement confiée aux

soins du prêtre. L'abbé eut la modestie de reconnaître la

convenance et même la nécessité de cette combinaison:

-- L'enfant, dit-il simplement, laisse voir une sorte de petit

génie bizarre dont je suis incapable de débrouiller

l'écheveau; tout ce que je pourrai faire, monsieur le marquis,

ce sera de lui apprendre son catéchisme, et cela encore,

ajouta-t-il en soupirant, avec la grâce de Dieu.

Pour le choix d'une institutrice, M. de Férias crut pouvoir

s'en remettre à la sollicitude de son cousin, le comte de

Vergnes, grand-père maternel de Sibylle, auquel sa résidence à

Paris et ses relations étendues dans le monde devaient

faciliter cette tâche délicate. Il écrivit au comte une lettre

grave et touchante dans laquelle, en l'édifiant amplement sur

les dispositions de sa petite-fille, il le suppliait de ne

rien négliger pour que l'institutrice fût digne de l'élève. Un

mois après, M. de Férias, qui commençait à s'inquiéter du

silence du comte, en reçut la réponse suivante:

"Mon cher cousin,

"A force de plonger, comme un pêcheur de perles, dans l'océan

parisien, je crois avoir mis la main sur le trésor demandé. La

personne n'est pas d'une physionomie très-séduisante. Elle n'a

point d'ailes; néanmoins c'est un ange, dit-on. Je me figurais

les anges autrement, mais n'importe, et je vous l'expédie en

même temps que ma lettre. Envoyer votre voiture à la gare de

***, train du soir (espoir!). La personne vient d'achever une

éducation très-heureuse dont elle a été maigrement

récompensée. Votre domestique la reconnaîtra au signalement

suivant: Miss O'Neil (Augusta-Mary), trente ans, d'un blond

flamboyant, Irlandaise, d'une famille noble très-ancienne,

parle toutes les langues mortes et vivantes, tricote, peint,

joue de la harpe et monte à cheval. Une foule d'_et caetera_.

"Pluie de baisers à Sibylle. Je languis aux pieds de la

marquise."

Une telle lettre, dans une circonstance à ses yeux si

intéressante et si essentielle, parut au marquis de Férias

d'une légèreté à peine supportable, et, bien qu'accoutumé aux

formes mondaines et évaporées qui recouvraient chez M. de

Vergnes un fonds assez sérieux de réflexion et de sensibilité,

ce ne fut pas sans appréhension qu'il se rendit de sa personne

à la gare de *** pour y recevoir l'institutrice qui lui était

annoncée dans un langage si équivoque. Le premier aspect de

miss O'Neil descendant de wagon avec son sac de voyage fut

loin de dissiper les angoisses du marquis: il la reconnut sans

peine, malgré les ombres du crépuscule. Miss Augusta-Mary

O'Neil affirmait immédiatement son identité. C'était une

grande fille maigre, anguleuse, marchant avec une régularité

et une roideur d'automate; instinctivement on évitait ses

coudes, qui semblaient toujours près de percer ses manches; de

chaque côté de son visage aux pommettes saillantes, de longues

boucles couleur de feu pendaient comme deux branches de saule.

Un chapeau d'été en paille brune, affectant vaguement la forme

d'un saladier renversé, surmontait, comme un dôme, cette

disgracieuse anatomie. Le coeur de M. de Férias se serra:

-- Vraiment, murmura-t-il, de Vergnes est bien coupable!

Cependant, lorsqu'il se fut approché de la pauvre miss O'Neil,

il vit briller dans son oeil d'un bleu pâle une clarté pareille

à celle qui tombe des étoiles, si pure, si honnête, si tendre,

en même temps si triste, qu'il en fut soudain ému et à demi

conquis. Miss O'Neil, que la conscience de son malheureux

extérieur rendait timide, répondit aux compliments courtois du

vieux marquis avec un peu de gaucherie, mais en bons termes,

sobres et convenables. Sa voix était d'une douceur musicale.

M. de Férias commençait à croire, comme M. de Vergnes, que la

personne pouvait être un ange, bien que ses ailes fussent

effectivement peu apparentes. Il la fit asseoir à ses côtés

dans sa voiture, qui prit le chemin de Férias, et il ne

différa pas un instant de l'éclairer sur le caractère du jeune

esprit dont la direction allait lui être livrée. L'Irlandaise

l'écouta religieusement sans l'interrompre jusqu'à ce qu'il

eût terminé son discours par un bref résumé de ses principes

an matière d'éducation.

-- Monsieur, dit alors miss O'Neil, je vois ce qu'est l'enfant,

et je suis heureuse qu'elle soit ainsi. Quant à vos principes,

ce sont exactement les miens. Développer et cultiver les dons

naturels d'une intelligence, c'est un devoir et ce n'est

jamais un danger, si l'on fait en sorte que l'idée de Dieu

domine tout et sanctifie tout.

Le marquis respira longuement sur cette phrase. Il secoua la

tête à plusieurs reprises d'un air de satisfaction, et un

nuage de poudre parfumée se répandit dans la voiture.

-- Ma chère miss O'Neil, reprit-il, je vous prierais

maintenant, si je l'osais, de me conter votre histoire, sur

laquelle je vous avoue que mon cousin de Vergnes m'a

très-incomplétement renseigné; mais n'allez pas au moins, miss

O'Neil, vous méprendre sur les motifs de mon indiscrétion:

c'est uniquement au nom de l'intérêt dont vous m'avez tout de

suite pénétré que je sollicite cette faveur de votre

condescendance.

On ne saurait dire combien l'affectueuse urbanité du vieux

marquis parut à miss O'Neil chose nouvelle et savoureuse.

Pauvre et laide jusqu'au ridicule, le monde, on le conçoit, ne

l'avait point gâtée. Enveloppée sans cesse d'une atmosphère

glaciale qui la contractait, toujours empesée, crispée et

nerveuse comme une personne qui marche sous des regards

malveillants et ironiques, elle avait beaucoup souffert dans

sa fierté, qui était grande et légitime. Pour la première fois

de sa vie, elle se sentit appréciée: ce beau vieillard lui

parlait un langage qu'elle n'avait jamais espéré entendre que

dans le ciel, de la bouche des élus ses frères, uniquement

épris de la beauté et de la splendeur morales. Profitant de

l'obscurité, elle laissa glisser de sa paupière deux larmes

qu'elle essuya du bout de son gant de soie noire; puis elle

conta brièvement son histoire, qui était d'ailleurs fort

simple. Le seul point sur lequel elle insista fut l'antique

origine de sa famille: elle descendait des anciens rois

d'Irlande, qui n'étaient à la vérité, ajoutait-elle, que des

chefs de clan; mais enfin un de ses ancêtres, Fergus le Roux,

figurait authentiquement au nombre de ces chefs irlandais

auxquels le prince Jean Plantagenet (dont miss O'Neil ne

prononçait le nom qu'avec une amertume dédaigneuse) avait eu

l'indécence de tirer la barbe dans une cérémonie publique. Le

père de miss O'Neil lui avait laissé une fortune assez ronde;

mais elle avait deux frères qui n'avaient pas apporté dans

l'administration de leur bien toute la prudence désirable. M.

de Férias comprit que l'héritage de miss O'Neil s'était

englouti bénévolement dans les désordres fraternels. Au

surplus, les fonctions auxquelles elle avait dû se consacrer

lui plaisaient extrêmement et lui avaient donné tout le

bonheur possible, jusqu'au jour où elle avait dû quitter son

élève; mais ce jour lui avait déchiré le coeur. Elle avait

offert de demeurer auprès de la jeune personne à des

conditions qui lui répugnaient un peu, mais qu'elle croyait

acceptables (en qualité de femme de chambre probablement, la

pauvre fille!); la famille s'y était refusée pour des raisons

de convenance dont elle-même reconnaissait d'ailleurs la

valeur.

-- Miss Augusta, dit la marquis, permettez-moi de vous affirmer

que vous n'aurez jamais à craindre dans ma maison un pareil

déchirement. Tant que je vivrai, ma chère miss O'Neil, vous

vivrez sous mon toit, et je me tromperais étrangement sur les

sentiments de ma petite-fille, si elle ne faisait pas honneur,

après moi, à la recommandation formelle que je compte lui

laisser à cet égard.

Miss Augusta ne put que murmurer un remercîment indistinct;

mais elle passa de nouveau son gant de soie noire sur sa joue

osseuse.

Ce fut sur ce pied d'heureuse intelligence que M. de Férias et

miss O'Neil descendirent de voiture dans la cour du château.

Peu d'instants après, la marquise, que son mari avait eu soin

de prémunir, par deux mots de préface, contre l'impression du

premier coup d'oeil, complétait le ravissement de l'Irlandaise

par la tendre bienveillance de son accueil. Il était tard. On

introduisit à petit bruit miss O'Neil dans la chambre de

Sibylle, qui dormait dans ses rideaux blancs, un bras replié

sous sa tête et perdu dans ses boucles soyeuses, avec la grâce

que son âge charmant porte jusque dans le sommeil. La nourrice

approcha une lampe, et miss O'Neil contempla longtemps sans

parler l'enfant immobile et dont le souffle même semblait

suspendu, tandis que la marquis et la marquise se penchaient

derrière elle, le visage empreint d'un sourire d'extase. A un

mouvement soudain que fit Sibylle, miss O'Neil posa un doigt

sur ses lèvres, recula discrètement de quelques pas, et,

montrant aux deux vieillards attentifs son oeil humide et

rayonnant:

-- C'est un archange, dit-elle d'un ton de mystère; je l'adore!

Installée aussitôt dans un appartement voisin avec une ampleur

et des raffinements auxquels elle avait été peu accoutumée, la

descendante de Fergus le Roux, malgré la fatigue du voyage,

demeura éveillée une bonne partie de la nuit, promenant un

regard attendri sur les grandes tapisseries à personnages qui

l'entouraient: c'étaient, dans des bocages élyséens, des

bergers en culottes courtes et des bergères à paniers, qui

paraissaient heureux, mais qui l'étaient assurément moins que

miss O'Neil. Il est désolant de penser qu'au moment même où

l'honnête créature prenait si délicieusement possession de ce

paradis, l'épée flamboyante, toute prête à l'en chasser,

planait déjà sur sa tête.

Le lendemain matin, madame de Férias, après un entretien qui

la fortifia dans tous les sentiments qu'elle avait déjà voués

à miss O'Neil sur la parole de son mari, alla présenter

l'institutrice à son élève. Sibylle, qui avait, à un degré

rare pour son âge, le discernement de l'harmonie et de la

beauté, considéra d'abord miss O'Neil avec inquiétude et

répondit froidement à ses avances, en personne mal édifiée par

les circonstances extérieures et qui réserve son jugement. La

marquise les laissa ensemble pour qu'elles fissent

connaissance plus commodément, et descendit au salon. Elle y

trouva M. de Férias contant les mérites de miss O'Neil à

l'abbé Renaud et à madame de Beaumesnil, que l'importance de

l'événement avait attirés tous deux au château dès l'aurore.

-- Eh bien, ma chère? dit le marquis.

-- Eh bien, mon ami, autant que je suis capable d'en juger,

c'est un esprit très-élevé et un coeur évangélique.

-- Vous voyez, reprit le marquis d'un air radieux en

s'adressant à ses hôtes, vous voyez, c'est un diamant, et ce

sera, je le lui ai promis du reste, un diamant de famille! Il

faut avouer que de Vergnes, sous son apparente légèreté, cache

un tact et une sûreté de jugement peu ordinaires! Elle n'est

pas belle, c'est vrai; mais j'en suis bien aise. Ce sera pour

Sibylle un enseignement de plus: nous lui démontrerons en

quelque sorte sur cet exemple vivant, combien les avantages

physiques sont de mince valeur comparés à cette parure morale

qui brille chez miss O'Neil comme dans un riche écrin,

j'entends la noblesse des sentiments, la pureté de l'âme, les

grâces de l'esprit...

-- Les douces vertus du caractère,... dit la bonne marquise.

-- Et les solides principes religieux, ajouta le curé.

Au milieu de ce concert, la porte du salon s'ouvrit avec

fracas, et la nourrice, qu'on appelait dans le château madame

Rose, entra brusquement, les traits si étrangement bouleversés

que l'annonce d'une catastrophe lui sortait pour ainsi dire

par les yeux.

-- Au nom du ciel! nourrice, qu'y a-t-il? s'écria le marquis en

se levant.

-- Monsieur le marquis, dit madame Rose, reprenant

difficilement haleine, elle n'est pas chrétienne!

-- Quoi? qui? Miss O'Neil? Pas chrétienne?... C'est impossible!

Vous êtes folle, nourrice!

-- Elle n'est pas chrétienne! reprit madame Rose en appuyant;

c'est une chose sûre, puisqu'elle a demandé tout à l'heure à

Jean s'il y avait un ministre protestant dans les environs, et

si elle pourrait aller facilement au temps tous les dimanches.

-- Protestante! dit le marquis, retombant anéanti sur son

fauteuil. Protestante!... Puis, après une pause: -- Madame Rose,

reprit-il d'une voix altérée, c'est bien, laissez nous!

Il y eut quelques minutes d'un silence complet: la marquise

échangeait avec son mari des regards douloureux; le curé et

madame de Beaumesnil avaient joint les mains et les levaient

de temps à autre vers le plafond avec un air de consternation

sincère chez le premier, mais qui, chez la dame, n'était

qu'une contenance, car, en réalité, la bombe qui venait

d'éclater chez ses voisins n'avait jeté dans son coeur,

toujours rongé d'envie, qu'une pluie de fleurs et de rosée.

-- Il faut convenir, dit enfin le marquis avec éclat, que de

Vergnes est impardonnable! Voilà bien l'indifférence et la

frivolité parisiennes!... Une chose si capitale! il ne s'en

informe même pas!... Il m'eût envoyé tout aussi bien une juive

ou une mahométane,... mon Dieu! tout aussi bien! Voilà de

Vergnes! Quant à moi, comment m'en serais-je informé? Comment

m'imaginer une pareille négligence? Comment une idée si

insensée, si absurde, m'eût-elle un seul instant traversé le

cerveau?... D'ailleurs elle était Irlandaise, et j'ai dû croire...

car il a fallu vraiment une fatalité particulière!... Au

surplus, je n'apprendrai à personne ici que la nourrice, en

refusant à miss O'Neil la qualité de chrétienne, parlait en

ignorante femme du peuple. Miss O'Neil n'est pas catholique,

voilà tout, et c'est parbleu bien suffisant; mais, à part la

déplorable erreur de sa croyance, elle n'en reste pas moins

une femme digne d'intérêt, digne d'égards,... et véritablement

je me trouve, vis-à-vis d'elle, dans un embarras effroyable...

Que faire?

-- Il me semblerait difficile, monsieur le marquis, hasarda

timidement le curé, de laisser une institutrice protestante

auprès de mademoiselle Sibylle, surtout au moment où l'enfant

se prépare à sa première communion.

-- Oh! Seigneur! s'écria madame de Beaumesnil avec un élan

d'indignation qui se tourna aussitôt en hilarité réservée.

-- Cela n'est pas possible, reprit le marquis, je n'y songe pas

un instant, madame, veuillez le croire; mais j'ai l'âme

navrée, je vous le confesse: outre que je ne renonce point

sans amertume à faire profiter ma petite-fille des talents, et

je dirai même, quoi qu'il en puisse être, des vertus de cette

personne, je frémis du coup que je vais porter à un coeur aussi

sensible, aussi délicat que m'a paru l'être celui de miss

O'Neil. Moi-même j'aurai contribué, par l'imprudence de mon

langage, -- mais mon propre coeur m'entraînait, -- à lui rendre

ce mécompte plus poignant. Oui, je donnerais un de mes bras

tout à l'heure pour lui épargner et pour m'épargner à moi-même

l'explication et la séparation qui semblent désormais

nécessaires.

-- Cela est dur assurément, mon ami, dit la marquise; mais si

vous reconnaissez que cela est nécessaire...

-- Le plus tôt sera le mieux, interrompit brutalement madame de

Beaumesnil.

Histoire de Sibylle · 第 2 / 22 段