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[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Histoire de Sibylle_ (1863),
édition de 1863. L'orthographe de l'édition de 1863 a été respectée.]
OEUVRES COMPLETES
D'OCTAVE FEUILLET
FORMAT GRAND IN-18
SCENES ET PROVERBES un vol
SCENES ET COMEDIES un vol.
BELLAH un vol.
LA PETITE COMTESSE un vol.
LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE un vol.
HISTOIRE DE SIBYLLE un vol.
LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte, en prose.
LA CRISE, comédie en quatre actes, en prose.
PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes, en prose.
LE VILLAGE, comédie en un acte, en prose.
LA FEE, comédie en un acte, en prose.
DALILA, drame en quatre actes et six parties, en prose.
LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes et
sept tableaux, en prose.
LA TENTATION, comédie en cinq actes et six tableaux, en prose.
LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte, en prose.
REDEMPTION, comédie en cinq actes, en prose.
HISTOIRE
DE
SIBYLLE
PAR
OCTAVE FEUILLET
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
DEUXIEME EDITION
PARIS
MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1863
Tous droits réservés.
HISTOIRE
DE
SIBYLLE
PREMIERE PARTIE
I
LES FERIAS
Une belle journée du mois d'août était près de finir. La
petite et massive église de Férias, qui couronne le sommet
arrondi d'une falaise, sur la côte orientale de la presqu'île
normande, agitait ses deux cloches au timbre grêle sur un
rythme d'allégresse. Une multitude endimanchée venait de se
répandre hors de l'église, et bourdonnait dans le cimetière:
elle accueillit d'un murmure satisfait l'apparition d'une
nourrice normande en grand appareil qui se présenta presque
aussitôt sur le seuil du porche, berçant à l'ombre des grandes
ailes de sa coiffe un enfant richement enveloppé dans ses
langes de baptême. La foule s'ouvrit devant cette importante
personne, qui daignait toutefois suspendre de temps à autre sa
marche triomphale pour soulever, au bénéfice des commères
attendries, les voiles de l'enfant. La nourrice était suivie
par deux domestiques en livrée noire, chargés de lourdes
sacoches, qui attiraient exclusivement l'attention de la
partie la moins sentimentale du public. Tout à coup le curé,
encore revêtu de l'étole, sortit de l'église avec une mine
affairée, et adressa quelques mots aux domestiques, qui
s'éloignèrent à la hâte, entraînant la foule sur leurs pas.
Peu d'instants après, le curé, homme robuste, déjà mûr et dont
le visage respirait une honnête bonhomie, se trouvait seul
dans l'enceinte du petit cimetière, et on entendait au loin,
se mêlant à la confuse rumeur des flots sur la grève, les cris
des enfants qui se disputaient, sur le revers de la lande, les
largesses accoutumées. En même temps l'église cessa de faire
résonner son carillon de fête, et sa simple architecture
reprit dans la solitude ce caractère de rigidité et de
mélancolie que l'Océan semble refléter sur tout ce qui
l'approche. Derrière les grands bois qui voilent l'horizon du
côté de la terre, et qui suivent à perte de vue, parallèlement
au rivage, les ondulations des collines, le soleil descendait
dans sa gloire, perçant de mille flèches d'or les masses
épaisses du feuillage: ses obliques rayons glissaient encore
sur le sommet de la falaise et faisaient miroiter les vitraux
de l'église; mais ils n'arrivaient déjà plus jusqu'à la mer,
dont l'azur s'assombrissait brusquement.
En cet instant, la porte de l'église s'ouvrit: un vieux
monsieur et une vieille dame, tous deux d'une taille élevée et
un peu frêle, avec un grand air de distinction et de douce
dignité, descendirent lentement les degrés du porche: ils
s'avancèrent vers deux plaques de marbre blanc accouplées sur
deux tombes voisines, et s'agenouillèrent côte à côte. Le curé
s'agenouilla à quelques pas derrière eux.
Après quelques minutes, le vieux monsieur se releva: il toucha
l'épaule de la vieille dame, qui priait la tête dans ses
mains:
-- Allons, Louise! dit-il doucement.
Elle se leva aussitôt, le regarda, et ses yeux pleins de
larmes lui sourirent. Il l'attira à lui, et posa ses lèvres
émues sur le front pâle et pur qu'elle lui tendait. Le curé
s'approcha.
-- Monsieur le marquis, dit-il avec une sorte de timidité,
celui qui avait donné a repris: que son nom soit béni,
n'est-ce pas?
Le vieillard soupira, attacha un moment son regard sur la mer,
puis sur le ciel, et se découvrant:
-- Oui, monsieur, dit-il, qu'il soit béni!
Il prit alors le bras de la vieille dame et sortit avec elle
du cimetière.
Une demi-heure plus tard, comme la nuit achevait de tomber,
une voiture, roulant sans bruit sur la terre humide d'une
sombre avenue, ramenait au château de Férias tout ce qui
restait alors de l'antique famille de ce nom, les deux aïeux
que nous avons vus penchés sur deux tombes, et l'orpheline aux
yeux bleus qui venait de recevoir au baptême les noms de
Sibylle-Anne, traditionnels depuis des siècles dans sa maison.
Il y avait à cette époque un peu plus d'un an que le marquis
et la marquise de Férias avaient perdu successivement, à
quelques jours d'intervalle, leur belle-fille, Julie de
Vergnes, créature angélique, qui n'avait vécu parmi eux que le
temps de se faire adorer et d'être pleurée, et leur fils
unique, Christian, comte de Férias, jeune homme grave, doux et
tendre, qu'une convulsion de douleur avait foudroyé. Il n'est
pas rare, en ces temps de sensibilités maladives et de molles
croyances, que de tels coups fassent de ceux qu'ils frappent
des désespérés. Le marquis et la marquise de Férias avaient
échappé à ce désastre moral: c'étaient cependant deux coeurs
naturellement délicats jusqu'à la faiblesse, et qui sentirent
leur déchirement dans toute sa rigueur incomparable; mais ils
se soutinrent par la foi, par l'appui d'une affection mutuelle
que les années n'avaient fait qu'épurer, enfin par le
sentiment du devoir qu'il leur restait à remplir auprès de ce
berceau sorti d'une tombe.
II
LES BEAUMESNIL
Une voisine de campagne, qui se nommait madame de Beaumesnil,
avait trouvé, dans la catastrophe qui écrasa la maison de
Férias, une heureuse occasion d'exercer les talents qu'elle
aimait à se reconnaître pour le rôle de consolatrice. On sait
l'histoire de ce chirurgien qui estropiait les passants par le
soupirail de sa cave, afin d'avoir des pratiques. Il y a des
femmes de ce caractère, il y en a même beaucoup. Madame de
Beaumesnil, superbe échantillon de l'espèce, éprouvait un tel
besoin de répandre les trésors de charité déposés dans son
sein par la nature, qu'on devait lui savoir un certain gré
d'attendre, sans les provoquer, les malheurs de son prochain.
Pour une personne animée d'un dévouement si actif, des couches
laborieuses et deux morts presque subites se succédant sous le
toit d'un ami dans une période de quinze jours, avaient été
une triple fête et un opulent banquet. Aux premières douleurs
de la jeune comtesse, on avait donc vu accourir au château de
Férias cette discrète matrone, les poches pleines d'élixirs.
Nageant en plein dans son élément, elle n'avait cessé, pendant
cette fatale quinzaine, de conseiller, de consoler, de crier
et de s'agiter comme une mouette pendant la tempête, le tout
pour être inutile et même importune. De tels transports de la
part d'une étrangère contrastaient avec le calme des deux
vieillards sur qui tombait tout le poids de ces terribles
épreuves, et qui, se dérobant autant que possible au
spectacle, cachaient leurs larmes avec la pudeur des âmes
élevées. Cette attitude avait profondément choqué madame de
Beaumesnil. Quelques jours après, vers la fin d'un de ces
repas énormes et succulents qui sont particuliers à la
province, elle s'en expliquait devant ses convives dans le bas
langage qui lui était habituel et que nous demandons la
permission de reproduire.
-- Décidément, disait-elle, ça n'a pas de coeur, ces Férias... Je
m'en étais toujours doutée,... maintenant j'en suis sûre... Ca n'a
que de l'orgueil! En vérité, si je n'avais pas été là, je
crois que tout se serait passé un peu à la sèche, comme on
dit... Et, ma foi, si ce n'était que pour les remercîments que
j'en ai rapportés, j'aurais aussi bien fait d'épargner mes
mouchoirs et mes pauvres yeux;... mais on a un coeur ou on n'en a
pas... D'ailleurs ce que j'en fais, c'est pour le bon Dieu, qui
voit tout et qui lit dans les âmes: n'est-ce pas, l'abbé?
Buvez donc, mon cher abbé... Allons, vous boirez, curé!... un
petit verre de ma bonne petite liqueur de ménage?... Vous ne
pouvez pas me refuser ça!... Dame! vous n'êtes pas ici au
château de Férias, mon pauvre curé!... Nous n'avons pas des
caves de Cocagne comme eux; mais ce que nous avons, nous
l'offrons de bon coeur... C'est quelque chose. Allons, encore un
verre! Bah! il est versé, vous le prendrez... Il faut vous
refaire, l'abbé... Je vous ai vu joliment émotionné aux deux
cérémonies.... Vous pleuriez sur l'autel comme une rosée... A
propos d'autel, votre nappe avance grand train, elle serait
même déjà finie sans tout ce dérangement... Mais il faut se
soutenir, voyez-vous... La vie n'est qu'une vallée de larmes,
vous savez... D'ailleurs je me demande pourquoi nous nous
montrerions plus désolés que les Férias, qui vraiment m'ont
étonnée... Ce n'est pas l'embarras du reste, la Providence sait
ce qu'elle fait... Cette pauvre Julie avait certainement des
qualités, mais c'était une petite mijaurée parisienne qui
aurait bien pu un jour ou l'autre donner du fil à retordre à
ses beaux parents, surtout avec un mari comme Christian, qui
n'était pas capable de mâter une femme malgré ses grands airs...
C'était un bon garçon, je ne dis pas, mais fier comme un paon,
un vrai Férias de la semelle jusqu'aux cheveux,... et c'est bien
le cas de dire avec le saint Evangile, curé, que ceux qui
s'élèvent seront abaissés!
Sur quoi madame de Beaumesnil essuya modestement ses lèvres
minces ombragées d'un duvet presque viril, sur lequel la bonne
petite liqueur de ménage avait déposé un vernis onctueux.
Malgré l'esprit profondément misérable dont ce bavardage a pu
donner l'idée, madame de Beaumesnil, qui était manifestement
une sotte, n'était point une bête. Une sorte de finesse
vulgaire, qui se loge à merveille dans les cerveaux les plus
étroits, et qui peut être doublée d'ignobles sentiments,
s'unissait chez elle à une volonté tenace et en faisait ce
qu'on nomme une bonne tête, douée de capacité pour les
affaires. Fille d'un mince hobereau de campagne chargé
d'enfants, elle paraissait destinée, comme elle l'eût dit
elle-même, à coiffer sainte Catherine, patronne des vierges
martyres, quand une amie avisée désigna une proie à son
désespoir; c'était un honnête gentilhomme d'un canton voisin,
nommé M. de Beaumesnil, riche et d'une ancienne famille, mais
d'une simplicité d'esprit qui touchait à l'idiotisme. Elle se
dit qu'elle épouserait cet imbécile, et, à sa gloire, elle
l'épousa. M. de Beaumesnil, qui était loin de s'entendre en
affaires comme sa femme, n'en fit pourtant pas une mauvaise en
donnant son nom à mademoiselle Desrozais; car elle s'empara
énergiquement de la direction d'une fortune embarrassée
qu'elle remit sur un bon pied et qu'elle sut y maintenir. M.
de Beaumesnil put désormais, en toute sécurité, s'abandonner à
la douce somnolence qui occupait le plus souvent les
intervalles de ses repas; le reste du temps, cet esprit
mystérieux paraissait envisager la vie comme la chose la plus
plaisante du monde, riant de tout et de rien. Il était du
reste muet comme un poisson, si ce n'est quand il avait rêvé,
car sa manie était de conter ses rêves. Quelquefois il lui
arrivait de rêver qu'il était taureau; cette vision le
charmait, on ne sait pourquoi, et il en régalait volontiers
ses convives.
M. et madame de Beaumesnil n'eurent point d'enfants, et il
faut avouer que cette circonstance n'avait rien de
particulièrement désespérant pour l'humanité; mais elle fut
des plus heureuses pour la parenté de madame de Beaumesnil: un
de ses frères, Théodore Desrozais, qui se faisait appeler le
chevalier pour se donner des airs de noblesse, ne tarda pas à
fixer ses pénates dans le manoir de Beaumesnil. C'était un
homme déjà mûr, avec un grand nez et de petits yeux, fécond en
bons mots épicés qui faisaient rougir agréablement les dames
au dessert. Pendant la semaine, il était tour à tour la
terreur et l'idole des servantes du voisinage, et il chantait
au lutrin le dimanche. Vint ensuite une cousine, Constance
Desrozais, vieille fille grasse, souriante et servile, que
madame de Beaumesnil utilisa sans mesure dans les travaux de
l'intérieur; puis enfin une nièce, Clotilde Desrozais, dont le
père venait d'être tué en Afrique, belle enfant brune,
emportée, capricieuse, follement gâtée, et qui s'annonçait
terriblement.
-- Voyez-vous, curé, disait encore madame de Beaumesnil à son
pasteur, confident assez ordinaire de ses pensées, mais de qui
elle n'obtenait le plus souvent, pour rendre justice à ce
brave homme, qu'une approbation molle et contrainte; voyez-vous,
il n'y a que les enfants gâtés qui tournent bien; j'ai
toujours remarqué cela. A quoi bon contrarier ces chers petits
êtres? Ils ont assez le temps d'être contrariés dans la vie,
pauvres amours! D'ailleurs, c'est manquer de confiance dans le
bon Dieu, qui veille sur eux... Je sais que ce n'est pas l'idée
des Férias, et ils ne se gênent pas pour me l'insinuer à
propos de Clotilde, comme si la chère enfant devait nous
reprocher un jour de l'avoir gâtée, quand, au contraire, elle
a pour M. de Beaumesnil et pour moi un amour et un respect
qu'on peut difficilement imaginer... N'est-ce pas, ma Clotilde
adorée?
Mademoiselle Clotilde, qui avait alors de sept à huit ans et
qui écoutait ce discours les bras croisés, assise en équilibre
sur le plus haut barreau d'une chaise, allongea pour toute
réponse sa langue rose entre ses dents acérées.
-- Charmante espiègle! reprit sans se déconcerter madame de
Beaumesnil; quelle franchise de nature! Quant aux Férias, nous
verrons ce qu'ils feront de leur Sibylle avec toutes leurs
simagrées d'éducation... Ce n'est déjà pas de si bon augure, ce
nom de païenne qu'ils lui ont donné! Encore l'orgueil qui leur
a soufflé cela... Retenez bien ce que je vais vous dire, curé;
ils en feront une pimbêche à prétentions, comme sa pauvre
mère!
On s'étonnera qu'une femme du caractère de madame de
Beaumesnil, escortée d'une famille assortie, pût être admise
dans l'intimité d'une maison comme celle de Férias, où
régnaient un goût naturel, une élégance de race et une
noblesse d'habitudes composant un milieu parfaitement
distingué; mais un des principaux inconvénients de la province
et de la vie de campagne, c'est qu'on y subit ses relations
plus qu'on ne les choisit. D'ailleurs, madame de Beaumesnil,
qui, malgré ses dédains, attachait un prix infini à vivre dans
la familiarité des plus grands seigneurs du pays, avait assez
de sens pour imposer aux siens et pour observer elle-même, en
présence des châtelains de Férias, une réserve particulière de
langage. En outre, elle s'épuisait, vis-à-vis d'eux, en
prévenances obséquieuses par lesquelles ces excellentes gens
se sentaient enchaînés. La tolérance naturelle à d'honnêtes
esprits et la fatale nécessité d'un second au billard et d'un
quatrième au whist, jeux auxquels se plaisait le vieux marquis
et où triomphait le chevalier Théodore, achevaient d'expliquer
la liaison choquante d'éléments si contraires.
III
SIBYLLE
Le comte et la comtesse de Vergnes, aïeuls maternels de
Sibylle, qui demeuraient à Paris et y tenaient un grand état
de maison, ne firent aucune difficulté de souscrire à la
convention qui leur fut proposée par les Férias à la suite de
l'événement qui plongeait dans le deuil leurs deux familles.
Sibylle dut être élevée à la campagne pour venir habiter
l'hôtel de Vergnes quand arriverait le moment de polir son
éducation, de la présenter dans le monde et de songer à son
mariage. La comtesse de Vergnes, en particulier, femme très-mondaine,
encore jeune et qui croyait l'être un peu plus
qu'elle ne l'était, accepta avec empressement une combinaison
qui ajournait son rôle de grand'mère et en éloignait les
apparences sensibles.
Nous sommes forcé d'avouer que les premières années de
Sibylle-Anne de Férias n'offrirent rien de très-remarquable.
L'enfant était jolie: elle avait de grands yeux d'azur
habituellement doux et sérieux, mais qui prenaient une teinte
plus foncée quand elle se livrait à ces bruyantes et
mystérieuses colères qui s'apaisent dans les vagues
incantations des nourrices. Sibylle, pour dire la vérité,
était assez prodigue de ces transports, qui ne sont pas le
charme principal de son âge. Un soir d'été, comme on venait de
la poser dans son berceau, en face d'une fenêtre qu'on
laissait ouverte à cause de l'extrême chaleur de la journée,
elle fut prise d'un accès de fureur si véhément et si prolongé
que la marquis et la marquise accoururent en même temps dans
sa chambre. La nourrice avait épuisé toutes ses ressources
sédatives, et déclarait n'y rien comprendre; la marquise
chanta, le marquis gronda: l'enfant criait toujours et se
pâmait.
-- C'est réellement à n'y pas tenir! dit le marquis. Il faut
qu'il y ait une épingle dans ses langes; voyez, nourrice!
-- Non, mon ami, dit la marquise, ce n'est pas cela; elle veut
quelque chose.
-- Mais que veut-elle, ma chère? Tâchez de le découvrir, je
vous en supplie, car, je le répète, on n'y tient pas!
-- Mon ami, reprit la marquise, qui avait étudié avec la
supériorité de son instinct maternel la direction des regards
et des bras de l'enfant exaspérée, je sais ce qu'elle veut:
elle veut une étoile.
-- Dieu me pardonne, je crois que vous avez raison... Oui, cela
est clair;... elle veut une étoile!
-- Alors, dit la nourrice, il faut allumer un papier, monsieur
le marquis, et le lui mettre dans la main.
-- Non, non, dit le marquis, je n'entends point cela. Outre
qu'il ne faut jamais mentir aux enfants, je ne céderai pas à
ce caprice. Nourrice, ajouta-t-il d'un ton sévère, fermez la
fenêtre.
Ce coup d'état fait et la fenêtre close, Sibylle-Anne, après
un moment de réflexion, prit le parti de s'endormir, et rêva
probablement qu'elle tenait son étoile dans son petit poing
fermé.
Quand Sibylle put joindre la parole au geste, il n'y eut plus
moyen de douter que cette jeune personne n'eût reçu de
quelques méchante fée oubliée à sa naissance le don fatal de
concevoir les fantaisies les moins raisonnables, et d'en
exiger la satisfaction avec une ardeur impérieuse qui, devant
l'obstacle, s'irritait jusqu'à la frénésie. Cette disposition
vicieuse, malignement observée par la bonne madame de
Beaumesnil, lui faisait le plus grand plaisir; elle
désespérait en revanche la marquise de Férias.
-- Convenez, mon ami, disait-elle en soupirant à son mari,
qu'il y a du démon dans cet ange.
-- Non, ma chère, répondait le vieux marquis, c'est de quoi je
ne conviendrai pas. Il est certain que cette enfant voudra
passionnément ce qu'elle voudra; mais tant mieux, si elle veut
le bien. Je vous vois souvent, ma chère, admirer les ongles
rosés et transparents de cette petite fille; je vous prierai
de remarquer que, si vous n'en preniez soin, ils se
tourneraient bientôt en griffes hideuses. Il en est de même
des facultés qui nous sont départies par le ciel: ce sont des
armes à deux tranchants, également propres au bien et au mal.
Plus ces facultés sont déterminées et puissantes, plus le don
est riche: le tout est de les régler et de les diriger
convenablement; ce sera le devoir de Sibylle vis-à-vis d'elle-même
le jour où elle sera entrée en possession de sa liberté
morale; jusque-là, c'est le nôtre. J'ai toujours considéré les
parents, et tous ceux à qui échoit la tâche sacrée d'élever
des enfants, comme responsables pour moitié des destinées
qu'ils préparent. Je me fais cette idée de la justice de Dieu,
qu'elle daigne remonter jusqu'à la source de nos fautes, les
rechercher dans leurs premiers germes, et démêler avec une
délicatesse d'équité suprême la part de tous dans la vie de
chacun. Cette solidarité, dont nous rendrons compte, est un
lourd fardeau sans doute; mais, d'autre part, ma chère, il est
doux de penser que notre influence sur l'avenir et sur le
bonheur de nos enfants ne s'arrête pas à cette vie, et qu'elle
se prolonge dans l'éternité. Quant à Sibylle, sans briser en
elle l'instrument précieux de la volonté, qui est une faculté
d'élite et une arme sans égale en ce combat de la vie,
j'userai de tout mon courage pour le ployer dans le sens du
vrai, du raisonnable et du possible, bien que j'eusse préféré
que cette lutte pénible eût été épargnée à ma vieillesse; car
j'avoue mon faible extrême pour cette enfant, et je serais
désespéré qu'elle prît son grand-père, -- son unique père, --
pour un homme dur et insensible. Dieu sait pourtant que je ne
le suis pas!
-- Dieu et moi! dit la marquise en levant vers son mari son
clair regard empreint d'une tendresse infinie.
L'entretien de ces deux dignes vieillards fut interrompu
soudain par des cris aigus qui venaient des jardins, et qui
appelèrent immédiatement M. de Férias à la pratique de ses
théories. Il se rendit sur-le-champ, le coeur oppressé, à son
cruel devoir, et il aperçut sa petite-fille soutenant des
pieds et des mains un combat acharné contre sa fidèle
nourrice, laquelle avait été promue depuis deux ou trois ans
aux fonctions de gouvernante. Cette scène déplorable se
passait au bord d'un étang sur lequel trois ou quatre cygnes
superbes promenaient sans bruit leur gracieuse majesté. A
l'approche de son grand-père, Sibylle cessa de crier et
l'attendit, l'oeil enflammé, les lèvres serrées, dans une
attitude résolue.
-- Qu'y a-t-il donc, s'il vous plaît? dit M. de Férias.
-- Je veux monter sur le cygne! dit brièvement Sibylle.
-- Comment, monter sur le cygne! reprit le marquis. Quelle est
cette plaisanterie?
La nourrice expliqua alors que Mademoiselle, après avoir
distribué du pain aux cygnes avec beaucoup de gentillesse,
avait tout à coup exprimé le désir énergique et monter à
cheval sur un de ces oiseaux, et de faire en cet équipage le
tour de l'étang. -- N'est-ce pas, monsieur le marquis, qu'elle
se noierait?
-- Cela n'est pas douteux, dit le marquis, et elle mériterait
qu'on lui en laissât faire l'expérience.
-- Le cygne ne se noie pas! dit Sibylle.
-- Le cygne a reçu de Dieu le don de nager, et vous ne l'avez
pas.
-- Je veux monter sur le cygne! reprit Sibylle frémissante.
-- Vous allez monter à votre chambre, dit le marquis, puisque
vous n'entendez pas raison. Emmenez-la, nourrice.
Sibylle se débattant avec un redoublement de cris, M. de
Férias la saisit par le corsage, l'enleva de terre, et,
marchant à grands pas vers le château, alla la déposer dans
une salle basse où il l'enferma; puis il revint vers la
marquise, et, se laissant tomber tout tremblant dans un
fauteuil:
-- Ce qui me console, ma chère, dit-il, c'est que je souffre
plus qu'elle.
Il y a des lecteurs qui n'ont pas d'enfants, et nous ne devons
pas l'oublier. Nous nous garderons donc de suivre pas à pas le
marquis de Férias dans l'application douloureuse et méritoire
de son système d'éducation. Il nous suffira de dire qu'après
un assez bon nombre d'exécutions analogues à celle que nous
venons de raconter, Sibylle comprit à merveille que la nature
des choses et la raison supérieure de son grand-père pouvaient
et devaient, en beaucoup de cas, arrêter le torrent de sa
volonté, en attendant qu'elle connût les lois morales qui
devaient en contenir le cours et en diriger le penchant. Un
jour arriva où il suffisait que M. de Férias lui dît en
souriant: "Sibylle, vous voulez monter sur le cygne!" pour
faire tomber aussitôt l'orage d'un caprice déraisonnable.
Bref, elle ne garda de ses instincts impérieux que la fermeté
persévérante et passionnée dans les aspirations permises.
Madame de Beaumesnil, témoin jaloux de ces heureux résultats,
changea de langage; au lieu de plaindre les parents de
Sibylle, ce fut Sibylle qu'elle plaignit.
-- Il faut vraiment, disait-elle, que ce vieux Férias n'ait pas
plus d'âme que mon soulier pour battre cette pauvre petite,
une enfant sans mère!... car, bien qu'il ne l'ait jamais frappée
devant moi (il ne l'oserait pas,... il connaît mon coeur;... il
sait que je lui sauterais aux yeux, tout Férias qu'il est!),
on voit que cette enfant a l'habitude d'être battue. Elle
tremble devant eux, elle les déteste, et franchement ils ne
l'ont pas volé: ce sera leur punition en attendant que le bon
Dieu ait son tour.
Madame de Beaumesnil se trompait. Grâce à la bonté même de ce
Dieu qu'elle invoquait si souvent, comme toutes les plates
dévotes de son espèce, et qu'elle connaissait si mal, -- une
mère peut châtier bravement sa fille coupable, sans courir
l'horrible risque d'en être haïe. Il y a dans le coeur d'un
petit enfant le même sentiment de profonde justice que dans
l'âme d'une grande nation. Les enfants aiment leurs parents
comme les peuples leurs souverains, -- quand ils les
respectent. Sibylle, loin de détester M. et madame de Férias,
qui d'ailleurs, hors des intervalles de sévérité nécessaire,
lui faisaient entre leurs deux coeurs le plus doux nid du
monde, avait pour eux une affection réfléchie qui n'était
point de son âge. Elle les adorait, elle les admirait. Son
esprit fin, sérieux, un peu enthousiaste, était frappé à un
degré extraordinaire du caractère en même temps élevé et
candide qui présidait aux relations familières des deux
vieillards, de leur exquise intimité, de la dignité
tranquille, de la discipline un peu patriarcale qui
distinguaient et honoraient la maison de ses pères. Les
contrastes ne manquaient pas d'ailleurs pour éclairer son
jugement. On l'envoyait quelquefois passer la journée au
Manoir, chez madame de Beaumesnil, qui déclarait avoir pour
cette enfant les sentiments d'une mère, et qui les lui
témoignait de reste en la bourrant de compliments ridicules et
d'indigestes friandises. En ces occasions, le commérage
trivial de son hôtesse, l'insipide gaieté de M. de Beaumesnil,
les chansons à boire du chevalier, les entreprises bavardes de
mademoiselle Constance avec les domestiques, la turbulence
infernale de la brune et belle Clotilde, plus âgée qu'elle de
quatre ou cinq ans, plongeaient Sibylle dans une surprise
mêlée de malaise qu'elle exprimait naïvement à sa manière:
-- Vous vous êtes amusée, ma chérie? lui disait madame de
Férias.
-- Oui, grand'mère, on m'a bien amusée, mais je me suis
ennuyée.
C'était surtout à la suite de ces excursions dans le voisinage
que Sibylle goûtait sensiblement la saveur de l'atmosphère
morale qu'on respirait à Férias. Elle aimait jusqu'à cette
bonne odeur des vieillards qui se soignent et ces vagues
parfums d'iris qu'elle retrouvait dans les caresses du retour.
Le marquis de Férias s'était réservé une partie de ses
immenses propriétés, et il en dirigeait l'exploitation. Il
avait coutume de distribuer lui-même, tous les samedis, la
paye aux ouvriers qu'il employait, profitant de cette occasion
pour s'informer de leurs intérêts particuliers et pour
prodiguer les oeuvres de charité. Cette cérémonie de la paye
était une des fêtes de Sibylle. Elle s'accomplissait, dans la
belle saison, sur une pelouse qui touchait à la limite du parc
et de la campagne: au déclin du jour, le marquis et la
marquise venaient s'asseoir sur un banc ombragé par un groupe
de sapins; Sibylle se plaçait gravement entre eux. Elle
entendait d'abord au loin les chants des moissonneurs, puis
elle voyait apparaître leur longue file bariolée sur le sommet
d'un coteau qui dominait le parc. Ils descendaient, toujours
chantant, la serpe à la main ou la fourche sur l'épaule, un
sentier qui courait dans les bruyères, et ne se taisaient
qu'en arrivant à une barrière pratiquée dans la haie, en face
des sapins. Ils venaient alors se ranger sur la pelouse, et
recevaient tout à tour leur solde, et souvent quelque chose de
plus, des mains de Sibylle, majestueuse et ravie.
M. de Férias avait hérité de son père une autre tradition
qu'il maintenait avec la même fidélité. A l'heure de
l'_Angelus_, il assemblait dans le salon du château ses
domestiques et les ouvriers résidents de sa ferme et faisait à
haute voix la prière du soir, ajoutant aux formules du rituel
quelques paroles empruntées à l'humble condition de ceux qui
l'écoutaient et à ses malheurs particuliers. Le demi-jour dans
lequel se passait cette scène de famille, le bruit sourd qui
marquait l'entrée et la sortie des subalternes respectueux,
les larmes qui coulaient sur les joues pâles de madame de
Férias, les allusions émues et réservées du vieux marquis,
tout cela faisait encore pour Sibylle, de cette solennité
quotidienne, une heure bénie, pleine d'un charme pénétrant et
mystérieux.
Elle avait des plaisirs moins sévères. Madame de Férias, après
son mari et sa petite-fille, aimait avec passion deux choses:
les fleurs et les poules rares. On ignore si elle avait
réellement ces deux manies, ou si elle se les était données
pour procurer au marquis l'ineffable douceur de les
satisfaire. Quoi qu'il en soit, il ne se passait gère de
semaine où la marquise, à son lever, n'eût l'heur d'apercevoir
sous sa fenêtre une cage ou une jardinière tombées du ciel
pendant la nuit. M. de Férias, cependant, discrètement caché
dans le feuillage d'un massif, et Sibylle blottie à ses pieds,
surveillaient avec des palpitations de coeur l'effet de ces
surprises sur l'esprit de madame de Férias. Il arrivait assez
habituellement que madame de Férias n'avait jamais vu ni même
imaginé qu'il pût se rencontrer dans l'univers des fleurs d'un
si riche éclat, ni des poules d'une beauté aussi phénoménale.
De ces attentions, fidèlement répétées depuis tant d'années,
il était résulté que la basse-cour et les serres de Férias
étaient des merveilles qu'on signalait aux voyageurs. La
marquise passait une bonne partie de sa douce existence dans
ces lieux de délices, où elle bénissait le ciel et son mari,
et où elle pleurait aussi quelquefois; mais pour Sibylle, ce
paradis était sans mélange: tout ce pays de fleurs et
d'oiseaux, dont sa grand'mère lui semblait être la reine,
l'enchantait. Elle croyait vivre dans un de ces contes de fées
dont on l'avait bercée. Son grand-père, créateur de ces
riantes magies, lui paraissait, sous son nuage de poudre, un
être presque divin. Madame de Férias, au reste, ne considérait
pas son mari d'un oeil moins favorable. Sibylle, la voyant un
jour penchée, dans une attitude d'extase, hors du vitrage de
la serre, se pencha à son tout et aperçut M. de Férias
écussonnant un rosier au soleil du matin.
-- Mon Dieu, ma mignonne, dit la marquise, voyez comme votre
grand-père est beau! Que je le trouve beau!
Sibylle partit de son pied léger, et, s'approchant du vieux
marquis, elle lui interpréta ce message affectueux dans sa
langue un peu fière:
-- Grand-père, la marquise de Férias m'envoie vous dire qu'elle
vous trouve beau.
Le marquis sourit.
-- Quelle folie! Allez lui dire que c'est elle qui est
charmante.
Puis, la rappelant:
-- Portez-lui cette fleur, ajouta-t-il.
IV
LE FOU DE SIBYLLE
En été, quand l'aube s'est levée radieuse dans un azur
immaculé, les premières heures du jour ont une pureté et un
calme que l'on croirait éternels. Cependant des brises folles
s'élèvent tout à coup, inclinent les herbes et agitent le
feuillage; des réseaux blanchâtres s'entre-croisent dans le
ciel, d'un horizon à l'autre, comme des voiles tendus soudain
par des mains invisibles. On s'inquiète, et l'on se dit qu'il
pourrait bien venir de l'orage dans la journée.
Aucune image ne saurait aussi exactement que cette vieille
image indiquer la phase nouvelle dans laquelle parut entrer
l'enfance de Sibylle après cinq ou six ans de la parfaite
sérénité que nous avons essayé de peindre. Son humeur devint
subitement inégale. Elle avait des instants de folle gaieté;
plus souvent, un souffle inconnu semblait faire frissonner son
jeune coeur, et courbait sa blonde tête comme la cime d'un épi.
En même temps une vague poésie chantait à son oreille, et elle
se prenait par accès d'un goût bizarre pour la solitude. Elle
entraînait alors sa nourrice dans les bois qui s'étendaient
autour du parc de Férias, et ne rentrait que le soir au
château.
-- Que peut-elle faire tout le jour dans ces bois? Quel plaisir
y trouve-t-elle, nourrice? demanda enfin M. de Férias, se
préoccupant de ces étranges allures.
-- Monsieur le marquis, répondit la nourrice, voici ce qui se
passe. Nous nous promenons d'abord tranquillement un bon bout
de temps, et mademoiselle est sage comme une image. Seulement,
si elle vient à apercevoir entre les arbres un coin du bleu de
la mer, elle s'affole, elle bat des mains, elle de met à
crier: "Nourrice, la mer! la mer!" et puis elle me saisit par
la main et me force à courir avec elle jusqu'à ce que je
tombe, et elle crie toujours: "la mer! la mer! la mer!" et
elle rit de toutes ses forces. Alors je m'assois au pied d'un
arbre et je prends mon ouvrage; mademoiselle s'assoit le plus
souvent à côté de moi; un rien l'amuse: c'est un feuillage,
monsieur le marquis, une fleurette, un brin de mousse, qu'elle
regardera avec son grand sérieux pendant des heures. D'autres
fois elle s'en va en plein fourré, se couche dans les herbes
et s'endort comme une perdrix dans un sillon. Je dis qu'elle
dort, monsieur le marquis, mais je n'en sais rien, car
aujourd'hui, quand j'ai relevé son chapeau, qu'elle avait
rabattu sur ses yeux, elle pleurait. C'était peut-être un rêve
qu'elle faisait.
Cette dernière circonstance alarma la sollicitude du marquis.
Sibylle fut mandée.
-- Pourquoi avez-vous pleuré aujourd'hui dans les bois, ma
chérie? lui dit-il. Avez-vous quelque chagrin? êtes-vous
malheureuse?
-- Oh! Dieu, non! dit vivement l'enfant en sautant au cou de
son aïeul.
-- Pourquoi donc avez-vous pleuré?
-- Je ne sais pas... pour rien.
Il fallut se contenter de cette réponse.
Il y avait dans les bois de Férias un site pour lequel Sibylle
témoignait une prédilection spéciale. C'était un étroit vallon
fort retiré, dans le creux duquel courait un ruisseau à demi
caché sous la verdure de ses bords. A la naissance du
ruisseau, le sol était profondément déchiré en travers du
bois. Une roche était adossée contre cet escarpement et
laissait filtrer de minces filets d'eau limpide qui se
réunissaient dans un bassin d'antique maçonnerie, dont le
trop-plein s'échappait ensuite vers le vallon. Cette roche
pleurante, dominée par d'épais ombrages, festonnée de lianes,
tapissée d'une mousse humide et de grandes feuilles
vernissées, avait dans cette solitude un aspect sauvage et
charmant, qui lui avait apparemment valu autrefois les
honneurs d'une légende dont il ne restait plus que le nom: on
l'appelait la Roche à la Fée. Ce nom, qui évoquait tous les
romans de son enfance, contribuait beaucoup sans doute à faire
de ce lieu une des stations favorites de Sibylle. Elle
demeurait là avec une singulière persévérance, surveillant
d'un oeil curieux cette merveilleuse roche, -- à demi craintive,
à demi enchantée. Elle attendait une aventure. Il lui en
arrive deux.
Un soir d'été, elle était venue rendre visite à la Roche-Fée,
tandis que sa nourrice, suivant l'usage, travaillait au pied
d'un arbre dans la partie supérieure du bois. Sibylle aimait à
être seule avec sa roche. Mademoiselle de Férias était à cette
époque une fillette de sept à huit ans, grande pour son âge,
élégante et marchant bien. La masse épaisse de ses cheveux
blonds était emprisonnée dans un réseau dont le poids semblait
faire fléchir sa tête en arrière par un mouvement d'une grâce
hautaine. Elle portait habituellement un chapeau à bords plats
autour duquel était roulée une plume noire qui retombait
légèrement sur son front et qui jetait sur ses yeux,
naturellement profonds, une ombre un peu farouche; mais
quelquefois elle avait la fantaisie d'enlacer dans ses cheveux
des lianes, des feuillages et des fleurs qui formaient sur sa
tête une de ces épaisses couronnes qui ombragent le front des
jeunes pâtres joueurs de flûte dans les scènes figurées des
âges mythologiques. -- Elle avait eu, ce soir-là, cette
fantaisie, et, se servant de la petite fontaine comme d'un
miroir, elle s'était composé une coiffure d'une grâce sauvage.
-- Elle tenait à la main une baguette qu'elle avait dépouillée
de son écorce: debout sur le bord du bassin, le regard vague
et perdu, elle levait le bras de temps à autre et dessinait
lentement dans l'air avec sa baguette blanche des signes
mystérieux, comme si elle eût joué un rôle dans quelque idylle
féerique dont elle s'enchantait elle-même. Tout à coup, en
face d'elle, la taillis s'entr'ouvrit, et un homme sauta
légèrement sur le terre-plein qui entourait la fontaine.
Sibylle fit un mouvement en arrière et entr'ouvrit les lèvres
pour crier: puis elle demeura immobile, une main appuyée sur
sa baguette, dans une pose intrépide, l'oeil fixé sur
l'inconnu. Cet inconnu n'avait à la vérité rien d'effrayant:
c'était un jeune homme d'une vingtaine d'années au plus, en
tenue de voyage, grand, souple, avec un reste de grâce
adolescente et une douce flamme dans des yeux bien ouverts.
L'aspect imprévu de l'enfant, sa beauté, sa couronne étrange,
son attitude héroïque, avaient d'abord jeté ce jeune homme
dans un étonnement silencieux. Il murmura enfin quelques mots
en souriant et en se parlant à lui-même, puis il dit à haute
voix:
-- Pardon, mademoiselle... Je suis peut-être ici chez vous?
-- Oui, dit Sibylle.
-- Excusez mon indiscrétion. Je vais me retirer. J'étais venu,
ajouta-t-il en montrant un album, pour dessiner dans ces bois
que je croyais ouverts au public.
Sibylle ne répondant point, il fit deux pas comme pour
s'éloigner.
-- C'est dommage, reprit-il gaiement. Quel joli endroit! Puis-je
vous demander comment on l'appelle?
-- La Roche à la Fée.
-- Ah! Et vous êtes la fée? dit le jeune homme, que le sérieux
de l'enfant amusait.
Un sourire effleura la bouche fière de Sibylle.
-- Oui, dit-elle.
-- Mon Dieu! me permettriez-vous de faire votre portrait?
-- Non.
-- Voulez-vous me permettre au moins de vous demander votre
nom?
-- Sibylle.
-- Adieu donc, mademoiselle Sibylle... Me permettez-vous de vous
embrasser, mon enfant?
-- Non.
-- Puis-je vous baiser la main?
Sibylle avança sa main avec un geste d'infante. Le jeune homme
sourit, puis la baisa gravement.
-- Je vous suis reconnaissant, mademoiselle. Maintenant je m'en
vais, et je puis vous assurer que je n'oublierai jamais ni la
roche ni la fée. Gardez-moi aussi un petit souvenir dans votre
jolie tête. Voulez-vous?
-- Je ne sais pas votre nom.
-- Je m'appelle Raoul. Vous en souviendrez-vous?
-- Toujours, dit l'enfant.
Raoul, un peu embarrassé, sans trop savoir pourquoi, la
regarda encore un moment avec un sourire gauche, puis il la
salua respectueusement et disparut dans le taillis.
Quelques jours plus tard, la marquise de Férias, tenant sa
petite-fille attentive sur ses genoux, commençait en ces
termes une de ces improvisations orientales où elle excellait:
-- Il y avait une fois dans une forêt, sur les bords du Gange,
un fils de roi qui chassait; il était beau comme le jour, bien
élevé, spirituel et modeste; il s'appelait...
La marquise cherchant le nom de ce fils de roi, Sibylle le lui
fournit tout à coup:
-- Raoul, dit-elle.
-- Pourquoi Raoul? demanda avec un peu d'étonnement madame de
Férias.
Une légère teinte rosée se répandit sur les joues de l'enfant.
Par un sentiment qu'il lui eût été bien impossible
d'expliquer, elle avait gardé pour elle jusque-là l'innocent
mystère de son entrevue avec l'inconnu. Elle n'hésita pas à le
confier sur l'heure à son aïeule, ajoutant tout bonnement que,
ce Raoul lui ayant paru beau comme le jour, bien élevé,
spirituel et modeste, son nom lui était venu naturellement à
l'esprit pour en baptiser ce fils de roi qui avait tout juste
les mêmes qualités. Madame de Férias rit beaucoup de
l'histoire, et même plus qu'elle n'en avait envie; elle
s'assura discrètement le lendemain, dans une petite excursion
au bourg de Férias, que le prince Raoul, qu'on lui présenta
d'ailleurs comme un jeune homme gai, honnête et du meilleur
monde, avait quitté le pays le soir même du jour où il y avait
paru: moyennant quoi, Sibylle put continuer librement ses
chères promenades et rencontrer peu de temps après dans le
même lieu une seconde aventure qui exige deux mots de préface.
Le ruisseau qu'épanchait l'urne de la fée de Férias, et qui
traversait les bois, allait se jeter dans la mer à deux lieues
de là; mais, chemin faisant, il s'enflait du tribut de deux ou
trois affluents et finissait par former un cours d'eau
respectable, lequel, peu d'années avant celle où commence
cette histoire, avait l'honneur de faire tourner un moulin
établi sur la lisière de la forêt. Le meunier de ce moulin se
nommait Jacques Féray. Il avait gaiement accompli son temps de
service sur la flotte, et avait trouvé au retour une fiancée
fidèle à qui il fit hommage de ses boucles d'oreilles à la
marinière, et qui devint bientôt après une meunière blanche et
de bonne mine. Ce ménage fut heureux. Jacques Féray était un
brave garçon de belle humeur; il était doué d'une jolie voix,
qu'il avait perfectionnée dans les veillées de bord, et qu'il
ne tarda pas à utiliser auprès du berceau d'une petite fille
que lui donna sa femme. Il y avait devant le moulin un carré
de jardin aux deux pieds de figuier et trois ruches à miel;
tout cela avec cette jeune meunière, ce meunier poudré et
chantant, et ce brin d'enfant qui dansait à travers, tout cela
riait à l'oeil sous le soleil de l'été. Après cinq ou six ans,
madame Féray fut favorisée d'une nouvelle grossesse, et
Jacques Féray, qui devait à la vérité le savoir, jurait
joyeusement que cette fois-ci c'était un garçon. Sur ces
entrefaites, par une triste nuit d'automne, une trombe d'eau
s'abattit sur le canton de Férias; ce déluge local se
prolongea toute la journée du lendemain: la nuit suivante, le
paisible ruisseau, métamorphosé en torrent furieux, escalada
ses rives, noya les campagnes et culbuta le moulin. Jacques
Féray se sauva à grand'peine avec sa femme et sa fille; mais
il fut parfaitement ruiné de ce coup, ayant perdu, avec sa
maison renversée et son outillage détruit, une provision
considérable de grains et de farine. La femme, les sens
tournés, comme on dit, mourut trois jours après, et la petite
fille, pour avoir passé la nuit les jambes dans l'eau, suivit
sa mère au cimetière de Férias. -- Le curé, le lendemain de
l'inhumation de l'enfant, eut la charité d'aller rendre visite
au père. Il trouva ce malheureux homme étendu à plat ventre,
auprès d'une roue de moulin brisée, dans le limon jaunâtre qui
recouvrait son jardinet, si gai autrefois.
-- Allons, Jacques! dit le curé en le secouant.
Jacques ne bougea pas.
-- Mon ami, reprit le curé, je vous en prie!
Jacques souleva la tête:
-- Allez-vous-en, dit-il. Il n'y a pas de bon Dieu!
Le curé, n'en pouvant tirer d'autre réponse, s'en alla
tristement. Le lendemain il le retrouva à la même place et
dans la même position, et toujours répondant à ses paroles de
consolation par cette phrase unique:
-- Il n'y a pas de bon Dieu!
On reconnut bientôt que la raison de ce pauvre diable était
sérieusement altérée. Il quitta les ruines de son moulin,
s'empara d'un misérable chaume qu'on avait dressé sur le haut
d'une falaise déserte pour y retirer des moutons pendant la
chaleur, et vécut là comme une bête fauve. On l'entendait
quelquefois, surtout les jours d'orage, pousser des cris qui
glaçaient le sang. Une circonstance bizarre marqua les
premiers temps de sa démence. On trouva le matin, à plusieurs
reprises, les vitraux de l'église de Férias brisés et les
dalles intérieures de la petite nef semées de pierres. On fit
le guet, et une nuit Jacques Féray fut surpris lançant des
pierres avec un acharnement puéril et farouche contre la
maison de ce Dieu qui l'avait si cruellement frappé. Il fut
question de le faire arrêter et enfermer; mais le curé, qui
était bon, en eut pitié, et ne dit rien. C'était d'ailleurs le
seul trait de violence qu'on pût reprocher à cet infortuné. Il
était inoffensif, quoique sa mine fût effrayante. On le
rencontrait souvent assis sur la berge d'un fossé, le visage
tourné vers la haie. Comme tous les malheureux, il avait lassé
la compassion à la longue, et n'était plus qu'un objet de
terreur ou de risée. On l'appelait le fou Féray, et pendant
qu'on lui donnait, un peu par crainte, quelque morceau de pain
à la porte des fermes, les enfants lui attachaient des loques
dans le dos.
Un jour Sibylle, ayant laissé sa nourrice à quelque distance,
était venue s'agenouiller sur le bord de la fontaine qui
recevait les filtrations de la Roche-Fée. Elle avait la tête
nue, et, après avoir examiné curieusement pendant quelques
instants les végétations qui germaient au fond du bassin, elle
s'était affaissée peu à peu dans les herbes et dans les fleurs
du bord; prise d'un de ces attendrissements inexpliqués
auxquels elle était sujette depuis quelque temps, elle se mit
à pleurer, et regarda ses larmes tomber une à une comme des
perles dans l'onde transparente et sonore. Un léger bruit lui
fit soudain lever le front: elle aperçut le fou Féray blotti
vis-à-vis d'elle dans les broussailles. Sa tête couverte d'une
débris de chapeau de paille, maigre, pâle, redoutable
d'aspect, s'avançait hors d'un buisson; ses regards étaient
dirigés sur Sibylle avec une intensité d'attention
extraordinaire; de grosses larmes s'échappaient de ses yeux
creux et coulaient dans sa barbe grise. Devant ce spectre,
l'enfant, quoique brave, sentit un frisson dans ses veines;
elle voulut appeler, et se trouva muette. Le fou comprit son
effroi, et dit d'une voix basse et plaintive:
-- N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal.
Puis il se leva, pendant que Sibylle se levait de son côté par
une sorte de mouvement mécanique, s'approcha d'elle et la
regarda fixement:
-- Pauvre enfant! murmura-t-il, pauvre enfant!
Et, se laissant tomber sur le sol, il sanglota la tête dans
ses bras.
Sibylle connaissait l'histoire de ce pauvre homme; elle
entrevit que quelque vague ressemblance lui rappelait la
petite fille qu'il avait perdue; la pitié domina un instant la
terreur dans son âme délicate; elle se mit à genoux, et passa
doucement sa main blanche sur la tête hérissée du fou. Puis,
comme effrayée de sa hardiesse, elle courut rejoindre sa
nourrice, qui ne fut pas médiocrement alarmée en voyant
l'instant d'après Jacques Féray s'attacher à leurs pas. Il les
suivit comme un chien jusqu'au château. M. et madame de
Férias, émus du récit de Sibylle, s'approchèrent du
malheureux, qui s'était arrêté derrière la grille du parc, lui
adressèrent des paroles de bonté, et lui remplirent son sac de
provisions. A partir de cette époque, on observa que sa folie
affectait un caractère plus calme. Il ne se passait guère de
jour sans qu'il se présentât à la grille du château, où
Sibylle s'empressait d'accourir les mains pleines. Elle le
rencontrait souvent dans ses promenades; il avait remarqué le
goût de Sibylle pour les fleurs sauvages; il savait celles
qu'elle préférait, il en faisait d'énormes bouquets, et venait
sans mot dire les déposer aux pieds de l'enfant. Elle lui
disait: "Merci, mon Jacques," en souriant, et le fou se
retirait satisfait. Le marquis et la marquise l'appelaient le
fou de Sibylle, et les domestiques le fou de Mademoiselle.
Sibylle se montrait touchée et un peu fière de l'empire
qu'elle exerçait sur cet esprit désolé et révolté. Cet empire
toutefois échoua sur un point: conseillée par ses parents,
elle essaya un jour d'emmener Jacques à la messe dans l'église
de Férias; arrivé au seuil du cimetière, il se dégagea
violemment des mains de Sibylle, poussa un cri sauvage, et se
mit à descendre la lande en courant.