Jacques et Mania étaient restés face à face, consternés par cette
intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant
que, de toute façon, l'incident ne pouvait avoir que des suites
désastreuses, n'osait plus regarder Mme Liebling. Pendant une longue
minute tous deux demeurèrent muets. Ils entendirent la voix âpre de
Thérèse monter jusqu'à eux, puis Lechantre engager les trois femmes à
regagner la voiture.--Mania, pâle, les dents serrées, se sentait dans
l'impossibilité d'articuler une parole. Le dépit et la honte la
suffoquaient; elle se rendait compte du rôle humiliant qu'elle venait de
jouer dans cette aventure et tout son orgueil se révoltait.--Si, comme
cela était probable, Thérèse, obéissant à ses rancunes de femme
outragée, ne reculait pas devant un scandale et si les détails de cet
esclandre étaient publiés par elle ou par Lechantre, quelles risées et
quels commentaires peu charitables dans la colonie étrangère de Nice!
Mania se voyait déjà en proie aux railleries des gens de son monde et,
qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du crû...
C'était bien la peine d'avoir résisté jusqu'alors aux entraînements du
milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs à
distance et de s'être fait une réputation d'inattaquable respectabilité,
pour que tout cet effort vint aboutir à un aussi piteux naufrage:--une
intrigue avec un peintre marié à une petite bourgeoise, et
l'intervention de la femme légitime surprenant les coupables dans une
misérable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule?--A la pensée de
cette histoire colportée dans le salon de la princesse Koloubine et
arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania était secouée par un
frisson de dégoût, et la colère donnait à ses yeux des lueurs
fulgurantes.
Jacques lisait sur sa figure contractée les cruelles appréhensions qui
la torturaient. Il aurait voulu exprimer tout le chagrin qu'il
ressentait, en se jetant aux pieds de Mme Liebling et en la suppliant de
lui pardonner cette humiliation involontairement infligée; mais, en ce
moment de désarroi, il lui était impossible de trouver des mots assez
délicats pour traduire ses regrets et, craignant d'irriter encore la
plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait décontenancé et
silencieux.
Tout à coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle
cherchait vainement à renouer son voile; ses mains étaient agitées par
un tel tremblement qu'elle ne pouvait y réussir. Elle arracha le morceau
de tulle, le tordit dans ses doigts et le déchira, puis elle ramassa ses
gants et se dirigea vers la porte.
--Vous voulez partir? murmura péniblement Jacques en essayant de lui
barrer le chemin.
--Oui, dit-elle d'une voix altérée, je ne suppose pas que vous ayez
l'intention de m'en empêcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais mal
si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se
regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je
exposée à cette avanie?... Moi qui me glorifiais de ma réputation
intacte, me voilà bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout
à l'heure j'ai été traitée comme la dernière des filles... Oh! non,
non... jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...
Les sanglots l'étouffaient. Elle fut obligée de s'asseoir, et, les
coudes sur la table, le front dans les mains, elle demeura un instant
haletante. Sa poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se
laissait aller à de brusques mouvements de désespoir, et sa tête
s'agitait convulsivement.
--Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant près d'elle, ne partez pas
dans cet état... Ne vous désolez pas... Me voici à vos pieds, à vos
ordres pour réparer le mal que je vous cause...
--Donnez-moi un verre d'eau!
Il obéit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu à peu la crise
nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire détente: les larmes!
Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui répétant qu'il
l'aimait, en maudissant la fatalité qui faisait porter de si douloureux
fruits à sa tendresse.
--Je voudrais tant vous consoler! s'exclama-t-il, je donnerais le sang
de mon coeur pour guérir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour
empêcher vos larmes de couler?
--Rien, répondit-elle en secouant la tête, le mal est irréparable.
Laissez-moi... Courez retrouver votre femme, raccommodez-vous avec elle,
et redevenez ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un mari
fidèle et docile...
Elle avait prononcé ces mots avec conviction, sans la moindre
arrière-pensée ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques,
elle n'eût pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas
davantage pour qu'il rejetât sur Thérèse tout l'odieux de cette scène et
pour que l'idée de renoncer à Mme Liebling l'exaspérât:
--Me croyez-vous, répliqua-t-il, assez lâche pour vous abandonner après
vous avoir compromise?
--Vous me compromettrez bien plus encore, si cette déplorable aventure
aboutit à un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais! je
n'avais que trop raison quand je vous disais que vous ne vous
apparteniez pas... Notre tort à tous deux est de l'avoir oublié un
instant.
--Je vous prouverai que je suis maître de ma personne et je vous jure
bien que cette incartade n'aura aucune suite fâcheuse!
Un sourire sceptique effleura les lèvres de Mania.
--Vous vous abusez étrangement si vous supposez que Mme Moret se
résignera au rôle d'épouse sacrifiée... Mais soit, j'admets qu'elle
passe l'éponge sur vos méfaits actuels; croyez-vous qu'elle se montrera
plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles
transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel éclat...
Grand merci! L'algarade de tantôt me suffit!
Jacques eut un geste d'impatience et de colère.
--Non, poursuivit Mme Liebling, il faut nous quitter... et cela aussi
bien pour mon repos que dans l'intérêt de votre avenir... Souvenez-vous
de ce que je vous disais à la villa Endymion: «Une mauvaise fée m'a jeté
un sort, et je suis destinée à faire souffrir ceux qui m'aiment le
mieux...» Cela s'est vérifié déjà, tenons-nous-en à cette première
expérience... Adieu!
Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte. Mais Jacques ne
l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable à travers ses larmes,
les obstacles mêmes qu'elle venait de lui faire pressentir,
l'enflammaient davantage et le poussaient à tout sacrifier pour
s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon
sans une atroce douleur.
-Je ne vous laisserai point partir! protesta-t-il en lui saisissant les
mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir
combien je serais misérable si je vous savais perdue pour moi!...
Maintenant que je vous ai serrée dans mes bras, j'ai besoin de vous
comme de l'air que je respire... Vous êtes tout l'intérêt et toute la
passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous
ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus?... Je
vous appartiens et, si, vous me quittez, c'est fini de moi!
Elle lui jeta un pénétrant regard, le jugea profondément épris et
sincère et, gagnée elle-même par la flamme qui brûlait en lui, elle
repartit avec une exaltation hautaine:
--Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous
aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de
partage... Ou moi ou l'autre... Choisissez!
--Vous, murmura-t-il subjugué, mais vous tout entière!
--Soit, reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je
veux être assurée contre le retour possible de scènes pareilles à celle
de tout à l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi...
Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez complètement
libre... Le pourrez-vous?
Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volonté,
acheva chez Jacques ce que le magnétisant regard de Mania avait
commencé. Il releva ce défi jeté à son énergie virile, et s'écria
impétueusement:
--Demain, je serai libre!
Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans
ses bras et boire de nouveau sur ses lèvres l'oubli de ce passé dont il
allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et le tenant à
distance:
--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en même temps, quand vous
aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!...
Maintenant partons.
Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait congé de
l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en
voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction
de Villefranche et ouvert la portière.
--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques,
rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que
lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.
--Vous m'y verrez dès demain!
--Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière, je ne pense
pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi...
Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à six heures...
Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient
le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui
crier:
--Souvenez-vous!
Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de
Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse
par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de
cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins
cette résonance du passé ne réussit ni à toucher son coeur ni à amortir
sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des
lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices
interrompues par la brusque apparition de Thérèse.--Par quel hasard
maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but
de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner
l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller
la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le
paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le
plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait rompre sans
retard; il était las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout
prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se
laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des
scrupules de fausse délicatesse? Thérèse n'avait-elle pas la première
manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement
déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue,
maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces
réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts
pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des
intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où
les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides
changements qui s'étaient opérés dans sa vie depuis la soirée où il
avait pour la première fois suivi ce sentier. Quand il y était venu,
quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine en lui
comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une
romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement chimérique. Il
n'en considérait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les
sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser
ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce château aérien, il lui
faudrait oublier la foi jurée, tromper une femme qui se reposait sur sa
loyauté, mentir à toute heure et, finalement, rompre avec tout son
passé, certes, il se fut récrié, il aurait déclaré la chose indigne de
lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums
qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin
leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru
inadmissibles étaient devenues la réalité. Il avait suffi d'une première
faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des actes
irréparables se succédassent fatalement les uns aux autres, comme ces
générations d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...
En sortant de la gare, Jacques se fit conduire au port Lympia. A peine
eut-il mis le pied sur la passerelle de l'_Hébé_, qu'il aperçut
Lechantre se promenant sur le pont d'un air soucieux. Le paysagiste
agita les bras et courut au-devant de son élève:
--Je t'attendais, dit-il laconiquement.
Il quitta le yacht et entraîna Jacques vers la partie la plus déserte du
quai.
--Mon cher, poursuivit-il, je suis désolé de ce qui est arrivé... C'est
moi qui, sans penser à mal, ai emmené ces dames à Saint-Jean... Mais
aussi pourquoi diable ne me prévenais-tu pas? Quand on commet d'aussi
dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis...
Pouvais-je prévoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner
tes rendez-vous?
--D'abord je n'en savais rien moi-même... Enfin le mal est fait et il
s'agit maintenant de prendre une résolution... Où est Thérèse?
--Je viens de la reconduire chez toi avec ta mère et ta soeur.
--Que vous a-t-elle dit?
--Absolument rien... Devant Mme Moret et Christine elle a jugé
naturellement à propos de se taire. Elle a même affecté pendant le
trajet une sérénité que j'admirais, mais qui me serrait le coeur, car,
telle que je la connais, elle a dû souffrir atrocement... Ah! c'est une
vaillante, celle-là, et les belles dames que tu fréquentes ne lui vont
pas à la cheville!
Jacques eut un geste d'impatience.
--Fâche-toi tant que tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de te parler
net... Mon garçon, je comprends tous les emballements... Je les
comprends d'autant mieux que moi-même, malgré mon âge, je suis toqué de
cette friponne de Peppina qui me mène par le bout du nez; mais moi, du
moins, je suis célibataire, tandis que tu es marié à une respectable et
adorable femme... Et puis, sacrédié, il y a un terme à toutes les
folies!... Si tu as été grisé par ton Autrichienne, l'aventure de tantôt
a dû vous jeter à tous deux un joli seau d'eau sur la tête. Comment
vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes? Es-tu venu me
trouver pour que je te donne un coup d'épaule et un bon avis?... En ce
cas, écoute-moi: tu n'as qu'un parti à prendre... Va rejoindre Thérèse,
jette-toi à ses pieds et humilie-toi; puis, dès demain, file sur Paris
avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame,
après ce qui s'est passé, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au
fond, et quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constaté ton
repentir et ta ferme résolution de ne plus pécher, elle trouvera encore
dans son coeur assez de tendresse pour te pardonner... Ça y est-il et
dois-je l'aller préparer à ta visite?
--Non, répondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais
Thérèse, elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible...
D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop tard... Je suis
amoureux de Mania et j'ai lié ma vie à la sienne.
Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret,
fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir
de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette
grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à
Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est
comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le
vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs,
tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens
indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre
toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu.
En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée
de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les
artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement,
quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a
cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un
beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces
grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse
s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de
tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!
--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera
souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je
endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce
qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées
d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!
Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si
extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans
cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a
nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux
de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien
de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la
préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une
beauté!...
Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?...
Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien
à Thérèse. Elle a pris dans mon coeur une place jusque-là inoccupée...
Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la
passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à
ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur
un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi
une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens
ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier
ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle
me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.
A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se
rembrunissait et exprimait une consternation indignée.
--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de
bravade.
--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me
rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi
très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les
mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton
caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu
dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à
quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative
de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?
--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le
monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile
que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles
s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours
heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible
serrement de coeur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre
liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle
désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez
assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la
seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de
maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer
ensuite ma pleine et entière liberté d'action.
--C'est ton dernier mot?
--Oui.
--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait
à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et
je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton
égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la
mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard
Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...
Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis
que Jacques gagnait à pied le boulevard.
Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme
Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les
préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les
yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet
s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main
et l'entraîna sur le perron.
--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il
m'a chargé de venir vous parler.
--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me
toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son
temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et
la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.
--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis;
Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le
droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter
un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa
mère et de sa soeur.
Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa
légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il
venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait
une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec
laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente
acheva de lui ulcérer le coeur.
--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur
pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop
souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne
autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari
avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me
suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le
mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de
sa mère et de Christine.
--Je reconnais la votre grand coeur et votre force d'âme, Thérèse, mais,
si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime...
Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son
caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures
qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus
forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en
répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne
vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il
aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne
pas vous montrer implacable.
--Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main
glacée, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pâte à
martyre et je ne sais pas me résigner... Dès les premiers soupçons qui
m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon coeur s'est
fermé, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je
mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec
moi-même et c'est pourquoi je vous le déclare nettement ce soir, je ne
pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de Mme Moret...
N'exigez pas davantage.
--Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec
Jacques?
--Après? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien
«après». Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prétexte
pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à Mme
Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore.
Je les reconduirai à Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non,
s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!...
J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui
procurera sans doute un agréable soulagement!...
Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses
yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et
Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.
--Une fois à Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester près de Mme Moret?
--Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je
trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée
et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je
n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieuré, pourquoi
n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...
En dépit de ses efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle
eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle
s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste:
--A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dîner
avec nous!
Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.
Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait,
inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat
de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.
--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...
Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa
sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se
rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence
de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se
précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse
l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un
mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son
ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière
assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse
qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et
il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le
temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie
impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle,
depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais
l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de
Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et
son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes
investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet
effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les
apparences, questionner sa mère et sa soeur sur l'emploi de leur
après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient
choisi comme but de promenade.
Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise
inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal
fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses
préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...
Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la
promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux,
de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait
personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres.
Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en
l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de
louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce
que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la
réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres
milices.
Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de
Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui,
la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se
renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa
famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans
l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait
peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et
cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la
pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce
déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme,
disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en
éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de
Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il
était tenu de jouer devant sa mère et sa soeur l'humiliait et le
dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée
tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en
songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces
appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son coeur s'arrêtaient,
des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au
malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La
petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait
timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait
plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:
Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les
mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce
le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je
finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros
chagrin.
Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la
rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses
démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif
qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la
tête et en gardant ses pensées chagrines.
Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en
emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement
compatissante:
--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la
brouille entre vous et Jacques!
Thérèse tressaillait et répondait sèchement:
--Vous rêvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!
A quoi sa belle-soeur repartait piquée:
--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je
m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme
autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et
j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas!
Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et
Lechantre conduisirent les voyageuses à la gare. Les instants qui
précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère
s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant
dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au
moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée,
était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers
sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis,
qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour
le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur
tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leur
angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite
dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu
de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.
--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il à la maman Moret en lui
serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice
et je me charge de veiller sur lui...
Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement
le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs.
Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit,
trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse.--C'était
le même aspect des choses: le même paysage vert et ensoleillé dans
l'encadrement de la nef, les mêmes cris des facteurs, la même
indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux
volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. «En
voiture!» criait-on comme jadis...
Son coeur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des
larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine,
puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement à
l'écart:
--Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...
Il était sur le point de lui crier: «Reste... Ne t'en va pas!» Mais,
tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image
charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée et
il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix
étouffée il se borna à murmurer:
--Pardonne-moi!
Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car
elle le transperça d'un regard de mépris:
--Adieu! répondit-elle, vous me faites pitié!
Et fière, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la
portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman
Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son
Benjamin, Thérèse appuya son front contre la paroi capitonnée et éclata
en sanglots...
Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques, tout pâle
encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.
Mania était seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin
des lèvres et l'interrogea silencieusement des yeux.
--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre...
Désormais je suis à vous tout entier!
Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lèvres. Jacques
la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers
remords dans un baiser qui n'en finissait plus.