Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

La physionomie du petit port n'avait pas changé. Dans l'ombre de

l'unique rue en pente, les femmes tricotaient, quiètement assises sur le

seuil; les barques se balançaient comme autrefois le long de la jetée

rocheuse; comme le mois passé, les bois d'oliviers baignés de soleil

faisaient silence entre le port endormi et les vagues qui se brisaient

contre le cap Saint-Hospice.

Mania s'arrêta en face du porche de l'hôtel Victoria:

--Tenez, reprit-elle, voici notre affaire... L'auberge est déserte et

nous serons là comme chez nous.

Elle le précéda dans le raide escalier qui conduisait au premier étage

et Jacques la suivit avec un serrement de coeur. L'hôtesse délurée et

rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle

ne le reconnût, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures

se brouillaient dans sa mémoire indifférente et elle ne parut pas se

souvenir de lui.

--Bonjour, ma bonne femme, dit Mania, nous voudrions nous reposer un

moment chez vous et y goûter tranquillement... A cette heure-ci vous ne

devez pas avoir beaucoup de visiteurs?

--Malheureusement non, reprit l'hôtesse, nous n'avons guère de clients

qu'à l'heure du déjeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est, venu

personne... C'est vous qui m'étrennerez, monsieur et madame!

--Tâchez que nous ne soyons pas dérangés, reprit Jacques, et

apportez-nous de quoi nous rafraîchir... Que pouvez-vous nous donner?

«Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant; les gens qui

étaient venus la veille avaient tout dévoré.»--Elle apporta des

biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.

Jacques était honteux de ce maigre régal. Dans sa vanité de snob et

d'amoureux, il aurait voulu offrir à cette grande dame autre chose que

le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de

l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'hôtesse. Mania, au

contraire, était ravie; cela la changeait de l'ennui cérémonieux des

_five o'clock_ et donnait plus de saveur à son escapade; les mandarines

décorées de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse

toile, le vin mousseux versé dans d'épais verres à côtes, sous les

solives enfumées d'un cabaret, amusaient son caprice.

--De quoi vous plaignez-vous? s'écria-t-elle, ce sera charmant, cette

dînette à l'auberge!

Quand l'hôtelière se fut retirée et qu'ils se trouvèrent seuls, Mme

Liebling enleva son chapeau, se déganta, ouvrit la fenêtre toute grande,

puis trempa ses lèvres dans son verre.

--Venez un peu ici, continua-t-elle en s'asseyant contre la barre

d'appui de la croisée, et avouez qu'on y est bien mieux que sous la

véranda du restaurant de la Réserve!...

Jacques se gardait de la contredire. L'épaule effleurée par l'épaule de

Mania, le visage tout près de celui de la jeune femme, il respirait

l'odeur d'oeillet blanc qui parfumait ses vêtements, il s'en grisait et

ne détachait plus ses yeux de ceux de sa voisine. Il avait chassé de son

coeur les anciens souvenirs et les récents remords; il se disait que le

monde entier pouvait s'évanouir, pourvu qu'il restât avec Mania à cette

petite fenêtre, et que cette intimité délicieuse se prolongeât pendant

des heures. Il n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre

mouvement, le plus faible murmure n'accélérât la fuite du temps qui lui

était parcimonieusement mesuré.

--Oh! murmurait Mme Liebling, ces belles montagnes lilas, le vert

profond de cette eau calme, ce port étroit avec ses rochers rouges et

ses bois d'oliviers, quel endroit adorable! Si vous voulez me faire

plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a

en ce moment, avec cette ombre violette qui s'avance sur la mer, et

cette lumière rose qui se recule à mesure, comme pour nous rappeler le

peu de durée de nos meilleures joies... oui, promettez-moi de me donner

ce tableau... Je le regarderai avec un doux serrement de coeur plus

tard... quand vous ne m'aimerez plus.

--Comment pouvez-vous parler de la sorte? s'exclama Jacques avec

vivacité, je ne cesserai de vous aimer que lorsque je serai dans la

terre.

--Oui, répliqua-t-elle en hochant la tête, ces choses-là se disent et

même on les croit au moment où on les dit, mais la réalité est là avec

sa prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de désaimer.

--Vous vous trompez, protesta-t-il, je vous chérirai toute ma vie... Je

vous le jure!

Elle haussa les épaules et un sourire désabusé lui courut sur les

lèvres:

--Ne jurez pas, de peur d'être obligé de vous parjurer comme saint

Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous

appartiennent, et vous ne faites pas exception à la loi commune.

Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le

bras de sa main fluette et allongée.

--Non, vous ne vous appartenez pas!... À chaque instant il y a un tiers

entre vous et moi... Je m'en suis bien aperçue tout à l'heure encore,

quand, au beau milieu de la promenade, vous êtes devenu tout à coup

taciturne. Si vous êtes franc, avouez qu'à ce moment-là vous pensiez à

une autre...

Il détourna la tête avec embarras, puis, dépité de se voir ainsi percé à

jour, il murmura entre ses dents serrées:

--Vous savez pourtant bien que je suis devenu votre esclave!... Comment

osez-vous suspecter un amour qui éclate dans le moindre de mes actes?...

Ce serait plutôt moi qui aurais le droit de douter, moi à qui vous

n'avez jamais dit franchement que vous m'aimiez!

--Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie? demanda-t-elle avec un

hautain pli des lèvres; pourquoi me suis-je fourvoyée avec vous dans ce

cabaret de village?

Elle s'était éloignée de lui et, debout au milieu de la salle, elle le

regardait ironiquement.

--Pourquoi? repartit-il, irrité à son tour et répondant à cette attitude

dédaigneuse par un éclat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peut-être

pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosité, en constatant avec quel

aveuglement un naïf peut se laisser prendre aux caprices d'une

coquette?...

Elle ressentit vivement la brutalité de ce coup de boutoir immérité, car

elle était sincère à ce moment,--et des larmes lui montèrent aux yeux.

--Vous avez une singulière opinion de moi! murmura-t-elle.

Dès qu'il vit les paupières de Mania se mouiller, Jacques fut désarmé et

son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya

son front et balbutia humblement:

--Pardon! je suis un rustre et un sot!

--Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassérénait ses yeux humides, mais

vous êtes pire, vous êtes méchant.

--Hélas! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aime

trop... Vous me possédez à un degré que je ne saurais dire, et si vous

me voyez parfois préoccupé, ce n'est point parce que j'en regrette une

autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir tout à moi.

Elle le dévisagea un instant sans parler, puis elle s'approcha de la

table, vida son verre de vin d'Asti, et, attendrie par cette entière

soumission, elle lui tendit tes mains.

--Allons, reprit-elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends

acte, et d'abord je ne veux plus que vous doutiez de moi. Regardez mes

yeux, ils n'ont jamais menti... Qu'y voyez-vous?

--Ils me grisent comme toujours, mais...

--Aveugle! n'y voyez-vous point que je vous aime? chuchota-t-elle de sa

voix de sirène, en rapprochant son visage de celui de Jacques.

--Mania!..

Il la saisit dans ses bras et baisa ses yeux verts comme pour les

empêcher de l'éblouir davantage, puis ses lèvres descendirent jusqu'à la

bouche souriante de la jeune femme et s'y posèrent. Il était pris de

vertige; il serrait convulsivement, sauvagement, contre sa poitrine ce

corps souple qui s'abandonnait. Il couvrait de baisers fous les cheveux

blonds, le cou blanc, la nuque frissonnante. Étourdi, il fermait les

yeux et croyait savourer dans ses caresses toute la voluptueuse poésie

du midi. Il y buvait la lumière, il y respirait les parfums de la terre

de Provence, cette palpitante créature lui semblait incarner tout ce

qu'il avait désiré, adorés depuis son arrivée à Nice.

--Encore!... encore! soupirait-il d'une voix étouffée, et il la baisait

de nouveau.

Mania restait muette; elle se laissait caresser, seulement parfois ses

lèvres fermées frémissaient en s'appuyant contre celles de Jacques, et

c'était alors un délice qui le paralysait tout entier.--Au dehors, à

travers son extase, il entendait comme en un rêve, très loin, des voix

d'enfants sur la jetée ou un clapotement de rames dans le port...

Pendant ce temps, sur la route poudreuse de la Corniche, parmi les

massifs de caroubiers tordant leur branches noueuses, le long des

jardins tout roses de pêchers en fleurs, un landau découvert emportait

Thérèse, la petite mère, Lechantre et Christine.

Après le départ de Jacques, Francis avait demandé aux trois femmes où

elles désiraient se promener, et les voyant indécises:

--Je suis sûr, s'était-il écrié, que Mme Moret et Christine ne

connaissent pas le cap Ferrât... S'il n'y a point d'opposition, je

propose d'en faire le tour et de descendre jusqu'à Saint-Jean...

Il n'y eut pas d'opposition; la maman Moret s'en rapportait à M.

Lechantre, Christine était indifférente; quant à Thérèse, le choix de

cette promenade la touchait tout particulièrement. Saint-Jean réveillait

en elle le souvenir de sa dernière excursion avec Jacques, et un

mélancolique désir la prenait de revoir ces chemins où elle avait laissé

des lambeaux de son bonheur.

Le landau avait gravi la route de Montboron, puis dépassé Villefranche.

La petite mère, joyeuse comme un enfant, n'en finissait pas de

s'émerveiller à la vue des buissons de roses et des arbres fruitiers

déjà en boutons.

--Sont-ils heureux, les gens de ce pays-ci! s'exclamait-elle, leurs

pêchers sont déjà fleuris, tandis que les nôtres grelottent encore...

Quand je conterai ça à Rochetaillée, personne ne voudra me croire.

--Oui, madame Moret, ajoutait gaiement Lechantre, c'est un climat

exceptionnel... Après avoir mis Adam à la porte, le Père Eternel s'est

attendri un brin, et il a transporté ici un petit morceau du Paradis

terrestre, afin que nous puissions juger de toutes les bonnes choses que

nous avons perdues par la faute de notre mère Ève.

--Vous me direz ce que vous voudrez, reprenait dédaigneusement

Christine, toute cette précocité n'est pas naturelle, et les gens d'ici

sont trop vains de la beauté de leur pays; aussi Dieu leur envoie-t-il

des tremblements de terre pour leur rappeler que ce bas-monde n'est pas

un lieu de délices.

--Amen! répliquait Francis; vous avez tout de même, Christine, une drôle

de façon de concevoir les bontés de la Providence...

Thérèse souriait distraitement, sans se mêler à la conversation. Les

yeux grand ouverts, elle contemplait les montagnes baignées de lumière;

la mer bleue, glacée d'argent comme une immense étoffe de satin; les

découpures de la côte où la brise, d'un seul souffle, blanchissait les

feuilles retroussées des oliviers, et elle se rappelait les plus minimes

détails de la journée passée à Saint-Jean avec Jacques.--En ce temps-là,

il ne mentait pas encore, il se trouvait heureux près d'elle, et il le

lui répétait tendrement sous les citronniers du verger, où fleurissaient

des champs de juliennes. Trois semaines s'étaient écoulées à peine...

Par quelle fatalité son coeur avait-il si promptement changé? Les

géraniums de la haie fleuronnaient encore, les juliennes blanches,

là-bas, répandaient toujours leur parfum de girofle, et, moins durables

que de brèves fleurs, l'amour de Jacques n'était déjà plus qu'un

souvenir, une illusion flottant dans le passé comme l'ombre d'une aile

d'oiseau sur la mer... Et, tandis qu'elle revisitait seule les sentiers

où ils avaient cheminé côte à côte, tandis qu'elle respirait seule le

parfum amer des joies irretrouvables d'autrefois, où était-il, lui,

l'ami de son enfance, l'homme auquel elle avait si ingénument enchaîné

sa vie, et qui lui avait promis de l'aimer dans les bons comme dans les

mauvais jours?... Ah! elle n'avait même plus la faculté de s'abuser,

elle ne savait que trop à quelle occupation il employait les heures

qu'il lui dérobait. Un affreux pressentiment lui disait qu'à ce même

instant Jacques était sans doute absorbé par sa passion pour Mme

Liebling. Peut-être était-il près d'elle!...

Peut-être lui répétait-il les mêmes phrases tendres, les mêmes serments

de fidélité dont les vergers de Saint-Jacques gardaient encore le

vibrant souvenir?... Car l'amour n'a pas deux langages, et, si les

coeurs changent, les mots qui expriment la tendresse restent

invariables!... A cette pensée, dans sa poitrine, un flot de jalousie

roulait âcre et trouble comme la vague d'une marée montante; muette, les

lèvres serrées, les yeux brûlants, elle regardait machinalement le

chemin sablonneux où le landau marchait au pas, le long de la mer

éblouissante.

Quand on fut en vue de Saint-Jean, le cocher demanda s'il devait pousser

jusqu'au village.

--Oui, certainement! s'écria Thérèse, désireuse d'accomplir jusqu'au

bout son douloureux pèlerinage.

On arriva à l'entrée du hameau. Le cocher fit tourner son landau à

l'endroit où les voitures s'arrêtent d'ordinaire et les promeneurs

descendirent.

Près du carrefour, dans un coin ombreux, une voiture de maître

stationnait déjà, montrant ses coussins capitonnés de soie blanche, sa

caisse élégante au vernis brillant, aux panneaux timbrés d'un tortil et

de deux initiales enlacées. Devant les chevaux qui secouaient leurs

harnais scintillants et leurs gourmettes décorées de roses, un cocher en

livrée bleue fumait nonchalamment.

--Je crois, mesdames, dit Lechantre, que nous ferons bien de pousser

jusqu'au port... Il y a là une auberge où nous pourrons nous rafraîchir.

Thérèse, restée en arrière, examinait attentivement le luxueux équipage

aux portières armoriées, et s'approchait pour déchiffrer le monogramme

peint sur le panneau brun.--Les deux majuscules entrelacées sous un

tortil de baron figuraient un M et un L.--Une rougeur lui monta aux

joues et un horrible soupçon lui martela le cerveau.

--Venez-vous, Thérèse? dit Lechantre.

Redevenue très pâle, les yeux d'un noir d'encre, les sourcils rejoints,

elle suivit docilement le groupe qui descendait déjà la rue étroite.

Quand on atteignit l'hôtel Victoria, Lechantre fit halte, entrebâilla la

porte du rez-de-chaussée, et ne trouvant personne:

--Attendez-moi, murmura-t-il, je vais voir la-haut si je puis y dénicher

quelqu'un.

Il grimpa le raide escalier du premier étage, ouvrit brusquement la

porte de la salle, reconnut d'un clin d'oeil Jacques et Mania causant

très près l'un de l'autre, et, refermant plus vite encore l'huis

entrebâillé tandis que les deux amoureux se retournaient ébaubis, il

dégringola précipitamment... Trop tard! Thérèse était sur ses talons et

gravissait l'escalier à son tour.

--Ne montez pas, chuchota-t-il, c'est plein de cocottes... Vous y seriez

déplacée, vous et Christine!

Mais elle ne l'écoutait pas; l'écartant de la main, elle continuait son

ascension. Une fois sur le palier, elle poussa de nouveau la porte et,

pâle comme un spectre, alla droit aux deux coupables qui s'étaient levés

effarés.

Mania, néanmoins, avait repris rapidement son sang-froid. Sa lèvre

hautaine se crispa. Jugeant sans doute Thérèse d'après elle, et

s'attendant à quelque violence, elle reculait instinctivement.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

--Ne craignez rien, madame, répliqua sarcastiquement Thérèse; je n'ai

nulle envie d'interrompre votre galante conversation... J'ai voulu

simplement m'assurer d'une chose dont je me doutais... Maintenant je

suis fixée. Il n'y a plus rien de commun entre votre amant et moi et

vous pouvez le garder tant qu'il vous plaira.

Sans même lever les yeux sur Jacques, elle tourna les talons,

redescendit, et s'adressant à Francis qui était restait anxieux au

milieu de l'escalier et qui avait peine à dissimuler ses craintes:

--Vous aviez raison, M. Lechantre, dit-elle d'une voix très calme, nous

serions là-haut en trop mauvaise compagnie... Reconduisez-nous à notre

voiture!

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 41 / 43 题