XV

--_Christos vaskress!_ (Christ est ressuscité.)

--_Voistina vaskress!_ (Il est vraiment ressuscité.)

On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des

habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation

sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des

salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures

de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes

épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue

table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des

semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides:

galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient

l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée.

Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins

et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute

la collection des _zakouski_ (hors d'oeuvre) chers aux palais

moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de

Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade,

s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres

d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante

blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des

roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La

fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement

aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se

succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait

amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens

choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y

contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait

joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était

accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce

bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de

bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:

--_Christos vaskress!_

--_Voistina vaskress!_

Puis de nouvelles embrassades.

La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux

noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge,

emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du

vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment

dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à

peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la

petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se

faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux

dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face

d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Roederer.--Sonia

Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de

gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité

pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter

dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska

s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en

suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite

condamne à la diète.

--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle

de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment

trouvez-vous le cochon de lait?

--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la

bouche pleine.

--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais

été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier

avait couru tout Nice sans rien trouver; ma soeur se désolait, mais dans

les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop

haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne,

et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout

vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je

garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et

j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...

Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la

glace sans tain le coup-d'oeil des voitures qui prenaient la file sous

la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement

ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes

en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien

qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers,

fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur

feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de

voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les

dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes

vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de

nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret

et Francis Lechantre.

En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe,

avait l'intention de rester seulement quelques semaines à Nice, y était

maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de

son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour

aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à

Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la

séduction des plaisirs niçois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient

enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses

soixante ans sonnés, et le rajeunissement, dont il attribuait tout

l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence

de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert

dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était

doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en

faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un état

psychologique inquiétant, il était pris de scrupules, avait des accès de

rigorisme, et, pendant quelques heures, déblatérait contre l'influence

débilitante de cette ville, qu'il appelait «la Capoue moderne.» Il

jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il

partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un

beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une

promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner à

l'indulgence et le plonger en une béatitude épicurienne. S'étant

constitué _in petto_ le mentor de son ancien élève, il devenait mondain.

Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier,

étaient fort choyées dans les salons où Jacques l'entraînait très

souvent. Ce dernier avait repris goût aux distractions de la haute vie.

On le rencontrait dans la plupart des réunions de la colonie russe, et

notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de

Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilité. Il

semblait y traîner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait,

en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y

retrouver Mania.

Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifié les façons de vivre de

Mme Liebling. Elle était restée foncièrement mondaine, et, contrairement

aux espérances du peintre, l'amour ne lui avait inspiré ni le désir de

l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance

dont elle était coutumière. En se donnant à Jacques, elle n'entendait

rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé

ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne

manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces

dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque

indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle

aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille

tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses

reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un

ton câlin:

--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un

motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement

mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer,

comme vous le désirez, on ne manquerait pas de s'en étonner, d'en

chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite

résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma

porte: «Mania Liebling a un amant.» Avec vos idées d'artiste, vous ne

savez pas à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde...

Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empêche-t-il de nous

voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne

pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous

pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous

nous imposons, dans le mystère qui enveloppe notre amour?... Quand nous

sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui

m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas être heureux de

vous dire: «C'est moi seul qu'elle aime?...» Soyez bien convaincu que

ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la

passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop

continuels tête-à-tête!...

Mais Jacques n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus

étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il

aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de

cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle Mme Liebling

accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait

à l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier,

pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi

inégal?--Ces rendez-vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la

rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait,

avide d'une heure de tendres épanchements; ces parties de plaisir où il

voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses

sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en

rage et le poussaient à des accès d'humeur noire.--L'Ecclésiaste a

raison! «Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil.» Dès

que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts

comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion

seule nous donne des joies pures.--Ces délices de la passion qui, de

loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de

quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures

d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves

minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée;

de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en

désirer le retour incertain.--C'étaient là les fruits gâtés d'un amour

pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il

s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de

fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en

maître absolu dans son coeur.

En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à

compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence,

l'eût revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été

frappé de l'altération de ses traits:--la figure paraissait bouffie,

l'oeil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres

étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété,

Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès

d'irritabilité, les battements de son coeur devenaient tumultueux,

intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la

suffocation.--Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église

russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement

après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion,

comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Après avoir salué la princesse,

il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux

propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur

la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par

lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la

princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir,

et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les

voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un

sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang

de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de

ce sourire apprêté, cherchant à y lire à l'avance la satisfaction

provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment.

Tout à coup les lèvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable

épanouissement que le coeur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est

elle!» pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand

un cruel désappointement l'arrêta...

La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait

au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années,

élégamment vêtu et remarquablement proportionné; un superbe échantillon

du type slave dans sa beauté mâle:--brun, le nez un peu gros, mais la

bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts,

hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui

rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.

--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de

vous voir et de vous présenter à mes amis!

En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables,

stationnait un instant près de chaque groupe:

--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà

connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis son

expédition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la

Mésopotamie et découvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince,

un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?

Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine

continuait sa tournée.--Jacques les connaissait, ces présentations ou

plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au

bras de la princesse et avoir été, de la même façon pompeuse, expliqué

aux notables habitués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en

tenir sur ces succès de curiosité, il ne put s'empêcher de faire un

mélancolique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait

excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune voyageur aux

robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopotamie»,

accaparait maintenant les regards. Il allait devenir la _great

attraction_ du salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de la

_Rentrée des avoines_, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de

Flaminius Ossola.--Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à

l'encontre du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main,

il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'un

air maussade autour des petites tables où la présentation avait déjà eu

lieu.

Assise devant un guéridon, Mme Acquasola, après s'être lestée de viandes

froides et de gâteaux, achevait la digestion de cette collation

copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia

Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la

princesse Koloubine.

--Hein? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau

garçon!... Maman l'a connu à Pétersbourg, lorsqu'il était

chevalier-garde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de

lui et la liste de ses bonnes fortunes était aussi longue que celle de

Don Juan.

--Hé! hé! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes à Nice

et il pourra ajouter quelques numéros à son catalogue.

--Mes enfants, je crois que c'est déjà commencé, chuchota Mme Acquasola

d'un ton confidentiel.

Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par

hasard?

--Non, ma chère, ce n'est pas moi... Ces choses-là ne sont plus de mon

âge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais été.

--Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!

--Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.

--Mania? répéta Sonia en ricanant, impossible, la place est prise!

--Petite, répliqua ingénument Mme Acquasola, lorsqu'une place a été

prise une première fois, il n'y a pas de raison pour quelle ne le soit

pas une seconde... Vous saurez ça, quand vous aurez mon expérience.

Cette allusion de la bonne dame à son expérience amusait fort le groupe,

et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:

--Comment! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a

déjà fait un voyage à Cythère avec Mme Liebling?

--Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit naïvement la

comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le

prince d'un oeil très doux... Ils se sont rencontrés vendredi chez Mme

Nicolaïdès et ne se sont guère quittés de la soirée; tout le monde a pu

l'observer aussi bien que moi. Quand Mme Liebling est partie, le prince

lui a offert son bras pour la reconduire jusqu'à sa voiture, d'où j'ai

conclu...

Un coup de coude de Sonia l'arrêta en chemin; d'un clin d'oeil espiègle,

la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'était approché de la

table et prêtait l'oreille. Mme Acquasola devint cramoisie et s'empressa

d'ajouter très haut:

--Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver à redire,

cela ne prouve rien, et le prince s'est montré simplement poli...

--Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous êtes la logique en

personne!

Jacques avait déjà tourné les talons, mais pas un des propos de la

petite table n'avait échappé à son attention, et comme une lave

bouillante, un flot de jalousie lui brûlait le coeur. Ce même vendredi

soir, Mania lui avait écrit qu'elle ne pourrait le recevoir, «parce

qu'une ennuyeuse corvée l'obligeait à sortir», et il apprenait

maintenant en quoi consistait cette prétendue corvée. Mme Liebling

s'était gardée de le prévenir qu'elle irait chez Mme Nicolaïdès. Elle

craignait sans doute qu'il ne vînt l'y surprendre, et qu'il ne gênât ses

coquetteries avec le prince Gregoriew!--Jacques se voyait déjà négligé

pour le nouveau héros du jour, et, furieux d'avoir été joué, il mordait

jusqu'au sang ses lèvres pâles. Dans sa pensée, cette rencontre chez Mme

Nicolaïdès était préméditée, et il fallait que cette odieuse flirtation

eût été poussée très loin pour qu'on en fît déjà des gorges chaudes!...

La colère le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite

table, et l'envie le prenait de chercher querelle à quelqu'un.

--Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait Mme Acquasola, tandis

qu'il s'éloignait.

--Dame! répondait méchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut,

et à moins qu'il ne soit sourd...

--Ne pouviez-vous me faire signe?

--Pourquoi? demanda le médecin en feignant une ignorance absolue; en

quoi les attentions de Mme Liebling pour le prince peuvent-elles

offenser M. Moret?

--Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitté

sa femme pour elle... Ah! je suis désolée!... Si je courais lui dire

qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire?

--Entre nous, ce serait un mauvais moyen de raccommoder les choses...

Laissez M. Moret s'en expliquer avec Mme Liebling... Je vous promets

qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, précisément la voici...

Mania venait en effet d'entrer, éblouissante comme une tombée de neige,

dans sa robe de crêpe de Chine blanc garnie de dentelles. Dès que

Jacques l'eut aperçue, il se dirigea précipitamment vers elle, mais il

fut prévenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'était avancé d'un air

empressé, et saluant Mme Liebling:

--_Christos vaskress!_ murmura-t-il d'une voix très douce.

--Oh! prince, répondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous

embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catholique romaine?...

Pour moi, le Christ est ressuscité depuis treize jours, et vous arrivez

un peu tard.

--Mieux vaux tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.

[Illustration.]

--Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle en continuant de plaisanter;

en ce cas, je n'ai rien à refuser à un homme qui a campé entre le Tigre

et l'Euphrate, sur remplacement même du paradis terrestre... et je

m'exécute... _Voistina vaskress!_

En même temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince déposait un

respectueux baiser.

--Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse

Koloubine, qui survint; j'allais justement vous présenter l'un à

l'autre.

--J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez Mme

Nicolaïdès, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.

--A merveille... Puisque vous n'êtes plus deux étrangers, Serge

Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a là

justement une table vacante... Mania chérie, du champagne ou du vin de

Tokay?

--Non, princesse, merci; une simple tasse de thé et des sandwichs.

Sur un signe de Mme Koloubine, un maître d'hôtel avait apporté des

viandes froides, du champagne et du thé sur la petite table, et le

prince, après avoir offert une chaise a Mme Liebling, s'était assis en

face d'elle.

Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup-d'oeil circulaire

sur les groupes épars dans le salon et cherchait à découvrir Jacques,

mais le peintre, exaspéré par le baiser accordé à Serge Gregoriew,

n'avait pu supporter le spectacle de Mania attablée avec celui qu'il

considérait déjà comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux

sincères, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilité

avec cet étranger, et il s'était retiré dans la salle de billard où les

hommes fumaient.

Là, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de champagne pour

arroser les _Zakouski_ servis à profusion. Hors de la présence des

dames, la conversation s'égayait de propos plus libres.

Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le Roederer de la princesse,

s'amusait à ébaudir l'auditoire cosmopolite groupé autour de lui, en

lâchant la bride à sa blague parisienne.

--Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur, vous voyez les choses

par les petits côtés... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y

retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des

Anglais avec ses palmiers pareils à des plumeaux, ni les orangers dont

les fruits sont aigres comme des pommes à cidre. Les, salles de jeu

toutes reluisantes d'or, nous les avions déjà vues à Bade; les palmiers,

nous en possédons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges,

tous les épiciers en vendent... Non, ça n'est pas ça qui nous grise...

C'est l'air et la lumière, c'est la joie de vivre qui éclate dans les

yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satanée odeur d'amour

qui monte à la tête, qui fait trouver toutes les femmes jolies et qui

rajeunit tous les visages. Voilà le vrai charme qui vous emballe, vous

retourne comme un gant et qui nous fait battre la campagne!... Tenez,

moi qui vous parle et qui ai passé l'âge des sottises, j'ai été déjeuner

hier à la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-là!... Mais j'y

accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et le

diable au corps... Elle s'est pâmée devant les miroirs courbes où l'on

se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a obligé à donner à

manger aux cygnes et m'a attablé au jeu des _Nations_ où j'ai perdu un

billet de cent francs! Il prononçait ces derniers mots avec une emphase

naïve, comme si cette perte de cent francs pouvait ébaudir des gens

habitués à considérer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en

vidant son verre;--Eh! bien, j'ai trouvé tout ça délicieux... L'air de

Nice, messieurs l'air de Nice!

En entendant cette enfantine confession, chacun éclatait de rire. Seul,

Jacques ne se déridait pas. Il écoutait les charges de Lechantre sans

les comprendre; regrettant déjà de s'être exilé du salon, il songeait

qu'en ce moment Mania et le prince étaient assis l'un près de l'autre;

une angoisse l'empoignait et il se demandait ce qui devait se passer

entre eux, en son absence, ce qu'ils se disaient à mi-voix pendant ce

tête-à-tête adroitement ménagé.

Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pût l'inquiéter et motiver sa

bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu être entendue par toutes

les oreilles. C'était la causerie décousue, légère, des gens du monde,

relevée seulement de temps à autre par une fine pointe de flirtation

entre deux sourires. Mania interrogeait Serge Gregoriew sur ses voyages

et celui-ci lui répondait avec un mélange de condescendance et de

galanterie:

--Dites-moi, prince, avez-vous rencontré de jolies femmes dans votre

expédition?

--Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je

vois ici aujourd'hui, répliquait Gregoriew en enveloppant Mme Liebling

du regard admiratif de ses yeux bruns, deux yeux foncés et lumineux, que

l'habitude de contempler des cieux et des pays divers semblait avoir

encore colorés et agrandis.

_A suivre._

André Theuriet.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 43 / 43 题