Je ne sais si vous éprouvez quelque plaisir à prendre part à ces agapes
périodiques que les associations amicales d'anciens Labadens ont mises
depuis plusieurs années déjà à la mode. Pour ma part, je les exècre,
attendu que rien, mieux quelles, ne me fait plus durement sentir
l'outrage des années qui s'accumulent, la fâcheuse décrépitude qui
menace, et ne me montre la profondeur des rides que la patine du temps
creuse au front de mes contemporains, sans pour cela épargner le mien.
On s'était connu jeune, ardent, rose, joufflu, ruisselant de cheveux et
d'illusions: on se retrouve alourdi, glabre, chauve, bedonnant et
sceptique. On s'abreuve de mauvais champagne et de vieux souvenirs; mais
ceux-ci, on les regrette, et celui-là fait mal à l'estomac. On se bat
les flancs pour trouver drôles un tas de vieux anas que leur parfum
classique impose, et on est forcé de feindre l'enthousiasme pour les
mérites transcendants d'un jeune élève, lauréat de l'association, dont
le folio, exhibé par M. le proviseur ému jusqu'aux larmes, est blanc de
retenues et de vers à copier! C'est odieux!
Ajoutez à cela que si, rebelle parfois aux tendres soins que
l'Université, _alma parens_, prodigue à ses nourrissons, vous avez dû,
pendant les dix années de vos études, traîner vos fonds de culottes un
peu partout; si votre caractère, trop peu apprécié par les uns, vous a
forcé à aller demander à d'autres le complément d'une instruction
interrompue par la catastrophe d'une exclusion fatale, vous risquez
d'être impuissant à suffire à l'afflux de banquets qui vous attend, et
de condamner votre estomac à un régime qu'il n'a plus la force de subir.
On ne peut pas faire de jaloux, n'est-ce pas? et alors, gare à la
gastrite!!!
***
Hélas! bien que je me sois souvent fait ces réflexions si sages et que
j'aie longtemps lutté courageusement contre les invites que m'envoyaient
chaque année, avec une persistance aussi touchante qu'intéressée, les
«chers camarades» des divers lycées où j'ai passé, j'ai dû céder à la
fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de
Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte,
qu'accompagne le filet madère, et qu'arrose le champagne officinal. Moi
aussi j'entends des discours, j'en fais même! Et je distribue des
médailles en vermeil à de jeunes potaches qui partagent leur temps entre
les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voilà ce qu'on gagne de
plus clair à la notoriété.
J'étais donc, certain samedi de la présente année, entré vers sept
heures du soir chez le grand Véfour, où se passent d'ordinaire ces
assemblées spéciales, et je déposais mon pardessus au vestiaire, quand
je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais
sur le ventre une tape qui voulait être amicale, mais que je jugeai
parfaitement incongrue.
--Eh bien! donc, on ne reconnaît pas les vieux copains? Allons! dis vite
bonjour! espèce d'homme de lettres.
Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court,
tout rond, dont le crâne en poire émergeait de quelques cheveux
grisonnants, prolongés de chaque côté des joues par deux favoris
filasse. Cette silhouette rappelait bien plutôt une praline dans de
l'étoupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.
--Désolé, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas très bien... et puis
on change, tu sais... tout le monde change...
--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a été voisin d'étude, que
diable! on se reconnaît. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi.
Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...
--Ah! parfaitement! Poteau... ah! très bien! Et... qu'est-ce que tu
fais?
--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai été avoué en province,
j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose...
Dis donc, je m'asseois à côté de toi: nous causerons du vieux temps,
hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque
je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets
de théâtre... Allons, viens!...
***
J'allai, et nous nous assîmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser
une à une devant moi toutes nos aventures de collège, qu'il me
racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubérants, et un gros rire
épais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien
tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et
aboyait: «Monsir Botot!» Or, comme nous avions un autre camarade
réellement nommé Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre
la lettre, de la donner à celui des deux à qui elle n'était pas
destinée, et d'envoyer celui-ci protester auprès du vaguemestre.
--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prétorien!
Ce mot de prétorien, que le pauvre homme ne comprenait évidemment pas,
avait la propriété de l'exaspérer.
--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injectée et la
moustache raidie. Fous êtes tous des _calobins!_
Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se
remémorait avec délices.
--Tu te rappelles bien le jour où j'ai été si bien refait sur les quais?
--Non, pas du tout.
--Mais si, nous étions en promenade, à la queue leu-leu, et nous
longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aimé
la littérature, et j'étais constamment puni parce qu'on me confisquait
des livres défendus. Voilà que, tout à coup, je vois s'étaler dans un
éventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot «roman».
Au-dessus, était une étiquette portant en gros caractères la mention «50
centimes». Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans
l'éventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous
rentrions au lycée: je jette sur mon acquisition un regard curieux et
rapide, et qu'est-ce que je lis... «_Roman history..._» une histoire
romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un traître mot de
cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!
Cette fois, je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconfit que
prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain
pourtant de sa mésaventure.
--Et... tu as conservé ton goût pour les lettres? lui dis-je.
--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avoué, on n'a pas
beaucoup le temps... mais le théâtre, par exemple, je l'adore, et je
compte bien...
Le président réclamait le silence. L'heure solennelle des toasts
arrivait: je les écoutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont
j'avais été chargé sur les prix d'application et de bonne conduite, et
je m'enfuis à l'anglaise, prétextant une affaire pressante au journal.
Poteau m'avait accompagné jusqu'à la porte et en m'aidant à mettre mon
pardessus:
--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pièce, ne
m'oublie pas pour la première, au moins.
***
Je ne pensais plus depuis longtemps déjà ni à Poteau, ni au vaguemestre,
ni à l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement
l'année prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une
heure, en présence de mon ex-voisin d'étude et de banquet.
C'était à Versailles, sur la glace. J'étais allé patiner là-bas, dans le
cadre féérique des hautes futaies blanches de givre, au pied du château
désert, abri mystérieux de tant de grandeurs déchues et de tant de
grâces oubliées, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive
jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu
de chaque _trac_ nous arrivaient, répercutés par l'écho, avec le
crépitement pareil à une mousqueterie de bataille. Et, tout en me
laissant emporter à travers l'espace, je m'isolais dans le passé qui
revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il
me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se déchirer,
que j'allais voir tout-à-coup, des fourrés, surgir des seigneurs poudrés
faisant escorte à un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de
maître et de roi, tandis que des valets à grande perruque viendraient,
un genou en terre, déposer devant lui faisans et chevreuils encore
sanglants. Puis, de l'autre côté, je voyais un cortège de femmes
exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges
paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir
dans des traîneaux de laque et d'or, et venir jusqu'à moi, glisser en
des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les
regardaient. Mes yeux, métamorphosés par la magique influence du cadre,
ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes
quadrillées, les êtres barbus et mal vêtus qui s'agitaient autour de
moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de
Laneret, enveloppé dans la buée d'or d'un horizon immense, où le soleil
se couchait dans un crépuscule flamboyant.
***
Je fus tiré de ma rêverie par une voix étranglée qui disait mon nom, et
par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire
tomber sur la glace.
--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bénis le ciel, par
exemple! Ah! tu vas m'aider!
J'allais certainement envoyer l'intrus à tous les diables, et
l'accueillir comme on fait d'ordinaire à un chien qui apparaît au milieu
d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure
tellement déconfite, tellement ravagée, tellement risible, que je me
contins.
--A quoi faire? répondis-je quand j'eus repris mon équilibre.
--A trouver ma femme et à tuer son séducteur.
--Diable! Tu n'y vas pas de main morte.
--Non certes! je veux le tuer, tu entends, le tuer! C'est affreux,
vois-tu, épouvantable!... Ah! il me le faut!... Le lâche! le
misérable!... la coquine!... la coquine!...
--Voyons! du calme... Tiens! regarde, tout le monde rit en passant...
--Qu'est-ce que ça me fait!... je le tuerai! te dis-je, ou il me
tuera...
--Eh bien! c'est dit. Mais qui est-ce?
--Eh! je n'en sais rien, parbleu! C'est un officier, voilà tout. J'ai
reçu une lettre anonyme: «Si vous voulez trouver Mme Poteau, allez à
Versailles, sur le canal. Vous la verrez patinant avec un officier de la
garnison.» Voilà!
--Eh bien! repris-je, quel mal y a-t-il à cela?
--Comment? quel mal? Ah! par exemple! tu me la bailles belle, toi! Mais,
parbleu! si elle patine avec ce môssieu, elle... bon! tiens, tu me feras
dire quelque bêtise... Allons! viens! cherchons-la.
***
Nous partîmes, moi très ennuyé, Poteau trébuchant à chaque pas, allant
dévisager sous le nez d'un air effaré tous les couples, grognant,
ronchonnant, maugréant, maudissant l'armée française, le ministre qui ne
fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les
villes de garnison qui ne sont pas à cent lieues de Paris.
Je suivais, moitié colère, quand je voyais les gens rire de mon
compagnon, moitié riant moi-même quand je le regardais. Enfin la nuit
vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes
journées d'hiver. Force était de quitter les lieux et d'abandonner nos
recherches... Je conduisis Poteau à la gare, malgré ses protestations et
son acharnement à vouloir rester quand même... jusqu'à ce qu'il ait
trouvé. Enfin je réussis à le fourrer de gré ou de force dans un
compartiment, où je pris place à côté de lui.
Quand le train fut en marche:
--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.
Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on
jette un os à un chien.
--Mais, imbécile, m'écriai-je, cette lettre n'est pas pour toi!
--Comment, pas pour moi!
Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La
rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompée... Tu peux dormir
tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer
personne!...
Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modérer ses transports.
--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant.
Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire!
Tiens! fais une pièce avec cela, et tu m'enverras des billets pour la
première...
Djallil.