LE BARON HAUSSMANN

Le baron Haussmann est mort subitement ces jours derniers. C'était un

grand vieillard plein de verdeur et d'énergie encore, bien qu'il fût

plus qu'octogénaire. Il avait gardé toute sa lucidité d'esprit et

s'occupait en ces temps derniers de la publication du troisième volume

de ses Mémoires. Il avait entrepris, en effet, d'expliquer la genèse de

l'oeuvre grandiose à laquelle son nom reste attaché: averti par les

controverses qui l'avaient assailli à l'heure même où il transformait et

embellissait Paris, le baron Haussmann avait compris que, pour mériter

d'être défendu par son oeuvre devant la postérité, il fallait d'abord

défendre cette oeuvre devant les contemporains.

C'est donc un peu par M. le baron Haussmann lui-même que nous apprenons

qu'il était petit-fils d'un conventionnel, porté par erreur comme ayant

voté la mort du roi, et qu'avant d'entrer dans l'administration il avait

songé à une carrière artistique et fréquenté le Conservatoire. Mais la

destinée du baron Haussmann lui fit délaisser en temps utile les classes

musicales pour l'uniforme de sous-préfet. C'est, sous le règne de

Louis-Philippe qu'il débuta; il vit s'écrouler la monarchie de Juillet

et surgir la République de 1818 sans trop s'émouvoir: son coeur

n'appartenait ni au gouvernement déchu ni au régime nouveau. Il les

voyait se succéder d'un oeil prudent et indifférent, d'une âme un peu

méprisante à l'égard de ces gouvernants qui essayaient de réaliser la

liberté sous des formes diverses. Lui, le baron Haussmann, était acquis

d'avance à l'homme qui voudrait restaurer l'autorité et utiliser en

pleine lumière ses talents d'administrateur, qui moisissaient en

d'obscures préfectures de province: le prince Louis-Napoléon lui

apparut, dès son élévation à la présidence de la République, comme le

dictateur attendu. Son nom était un gage certain, à divers titres, pour

le baron Haussmann, dont le père et le grand-père avaient servi les

Bonaparte. Il suivit donc l'étoile naissante, il la salua dans l'Yonne

avant, beaucoup d'esprits perspicaces, et se trouva un beau jour préfet

de la Seine, à la tête d'une administration qui était un ministère et

qu'aucun contrôle indiscret ne venait troubler dans ses hautes

combinaisons.

[Illustration: LE BARON HAUSSMANN D'après une photographie de M. Pirou.]

Une promenade à travers le Paris moderne en dit plus aux gens de notre

génération que bien des volumes, sur l'oeuvre accomplie par le baron

Haussmann. Ces larges avenues, ces voies amplement aérées, où joue

librement la lumière, ou circule sans encombre le torrent d'élégance et

d'activité qui constitue la vie parisienne, c'est le baron Haussmann qui

les a créées. Certes, Paris a dû payer, et payer un peu cher, sa

toilette nouvelle; on ne l'a pas consulté sur l'à-propos des

bouleversements qu'on lui imposait; mais faut-il y regarder tant de fois

et de si près quand on est, comme aujourd'hui, en présence du fait

accompli, et d'un fait d'une si haute portée historique et sociale? Nous

ne le pensons pas. La rue de Rivoli prolongée, le boulevard Sébastopol

créé, comme aussi la rue Turbigo, les boulevards Haussmann et

Malesherbes, la construction des Halles Centrales, des parcs des

Buttes-Chaumont de Montsouris, de Monceau, la métamorphose des bois de

Boulogne et de Vincennes, voilà assurément des titres à la

reconnaissance généreuse de tous ceux qui aiment Paris. Il ne faut pas

marchander cette reconnaissance à la mémoire du baron Haussmann.

L'Empire avait comblé d'honneurs le haut fonctionnaire en lui conférant

la dignité sénatoriale et la grande-croix de la Légion d'honneur; les

Parisiens lui ont voué un souvenir de gratitude: ceci dure plus et vaut

mieux que cela.

[Illustration: M. FOUCHER DE CAREIL D'après une photographie de M.

Truchelut.]

[Illustration: M. EUGÈNE DELAPLANCHE D'après une photographie de M.

Pirou.]

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 4 / 43 题