LES EMPRUNTS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE

Le samedi 10 janvier 1891, à six heures du soir, les souscripteurs à

l'Emprunt autorisé par la loi de finances avaient apporté dans les

caisses de l'État une somme de 2 milliards 340 millions de francs.

Cette somme colossale, dont le poids en pièces de vingt francs est de

755,000 kilogrammes et de 11,700,000 kilogrammes en argent monnayé, ne

représentait que le premier versement de 15 francs par unité de trois

francs de rentes. En apportant les 2,340 millions dont il vient d'être

question, les souscripteurs s'engageaient à verser, aux époques fixées

par le ministre des finances, une somme complémentaire de plus de 12

milliards. En résumé, on leur demandait 869 millions, et 141 millions

comme premier versement. Ils apportaient 14 milliards et demi, dont

2,340 millions comme versement initial.

Tous les journaux, sans distinction de nuance politique, ont salué comme

il convenait ce grandiose résultat. Les feuilles étrangères ont

également manifesté leur admiration. Celles des pays amis n'ont pas

marchandé l'expression de leurs sentiments. Celles qui émanent de

contrées qui, pour des raisons diverses, nous sont hostiles ou

simplement indifférentes, ont reconnu de bonne grâce qu'il était

impossible de ne s'incliner point devant cette magnifique manifestation

en l'honneur du crédit de la France.

De fait, il n'est pas de pays en Europe qui puisse, en quelques heures,

trouver dans son épargne d'aussi incroyables ressources, car, il importe

de le dire en passant, les sommes recueillies ont été fournies

uniquement par les souscriptions faites soit en France, soit dans les

colonies françaises. Il y a eu des souscriptions étrangères, et de fort

importantes, mais elles ne figurent pas dans les totaux enregistrés

ci-dessus.

Quelque disposé que l'on soit à examiner les choses froidement, et à

faire abstraction de tout sentiment de chauvinisme, on ne saurait trop

répéter que la France seule peut disposer d'un si éblouissant monceau de

millions. Quant la Russie, l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, le

Portugal, l'Espagne, l'Italie, contractent un emprunt, ils sont forcés

d'ouvrir la souscription sur la plupart des grands marchés européens à

la fois. Plus que tout autre, le marché français est mis à contribution;

et il est de notoriété universelle qu'une importante opération

financière ne saurait aboutir sans notre concours, qu'il s'agisse d'un

emprunt proprement dit ou d'une conversion. La Russie en sait quelque

chose, qui, depuis cinq ou six ans, a pu grâce à nous convertir une

bonne demi-douzaine de ses emprunts, et se soustraire ainsi aux

conditions onéreuses qui lui étaient faites par ses premiers prêteurs.

L'Italie le sait bien aussi, puisque, le marché français lui étant peu

sympathique pour des motifs que tout le monde connaît, il lui a été

impossible de trouver à placer son papier. L'Angleterre, la riche et

puissante Angleterre, dont les opulentes colonies comptent 300 millions

d'habitants et dont le crédit est le seul qui puisse être comparé au

nôtre, a vu, tout dernièrement, son premier établissement de crédit

emprunter 75 millions en or à la Banque de France.

Quant à la France, c'est en France même qu'elle trouve l'argent dont

elle a besoin, et même plus qu'elle ne demande, beaucoup plus: car

l'emprunt de la semaine dernière a été couvert dix sept fois, et, en

1886, pour une demande d'un demi-milliard, on a apporté plus de dix

milliards!

L'entrain avec lequel l'épargne française souscrit les emprunts en

rentes n'est pas dû à des avantages extraordinaires offerts par le

Trésor à ses prêteurs. Le crédit national est si grand, que nous pouvons

trouver de l'argent à de bien médiocres conditions. Il n'y a guère que

l'Angleterre qui donne moins de revenu que nous. Aux cours actuels, les

Consolidés anglais fournissent un revenu de 3.10% l'an, l'Autriche, avec

sa Dette 4% en or, donne 4.16%; la Privilégiée d'Égypte rapporte 4.36%;

l'Extérieure d'Espagne produit 5.10%; l'Hellénique 1881 offre 6.25%; le

4% Hongrois constitue un placement à 4.30%; l'Italien, dont les coupons

sont frappés d'un lourd impôt de 13%, voit son revenu ressortir à 4.55%;

le Portugais, fort agité depuis les discussions entre l'Angleterre et le

Portugal, paie, aux cours actuels, 7.75% à ses porteurs. Le taux moyen

des derniers emprunts russes est de 4.10% environ.

Le 3% français, au cours de 95.50, rapporte 3.14% l'an. Le dernier 3% a

été émis à 92.55; c'est du 3.24%. Mais les prix se sont élevés depuis

l'émission, et l'heure est proche où les cours des deux 3% s'unifieront,

pour marcher de concert vers le pair.

La différence est donc insignifiante entre le revenu de la rente

anglaise (3.10%) et celui de la rente française (3.14 à 3.24%). Le

crédit de l'Angleterre et de la France est donc sensiblement le même; et

ce n'est pas une mince satisfaction pour ce pays-ci que d'être parvenu,

après ses guerres, ses désastres, l'amoindrissement du territoire,

malgré le plus lourd budget et en dépit de la plus forte dette publique

qui soient au monde,--que d'être parvenu, disons-nous, à lutter avec

notre voisine sur ce terrain où jusqu'alors, elle régnait en souveraine.

Si l'on entre dans le détail des choses, si l'on examine de près les

circonstances accessoires, il n'est pas démontré, même, que l'outillage

de la France, au point de vue financier, ne soit pas supérieur à

l'outillage de l'Angleterre. Si cette dernière empruntait demain un

milliard au taux de 3.15%, trouverait-elle quinze milliards? C'est

douteux. Mais, il faut le dire bien vite, notre supériorité à cet égard

provient surtout d'une répartition plus normale, plus démocratique si

l'on peut dire, de nos ressources pécuniaires. En France, avec quinze

francs d'argent comptant et une épargne quotidienne de 17 centimes par

jour (le total des versements à effectuer par 3 francs de rente d'ici au

1er juillet 1892 sur la nouvelle rente représentant cette petite somme),

n'importe qui peut être créancier de l'État; c'est dire que le papier

revêtu de la griffe du Trésor est à la portée du plus humble. En

Angleterre, l'unité de rente est de trois livres sterling, plus de 75

francs, ce qui représente un capital d'environ 2.500 francs aux cours

actuels. En d'autres termes, la France, en cas d'emprunt, s'adresse à la

population tout entière, du haut en bas de l'échelle sociale; chez nos

voisins, on s'adresse seulement, par la force même des choses, à une

classe relativement privilégiée, au _select few._

***

Ce n'est qu'à l'aide de longs et persistants efforts que nous sommes

parvenus à asseoir notre crédit au rang qui, maintenant, lui est

définitivement assigné. En 1817, il nous fallait payer 9.52% par an: la

maison Baring (qui depuis...) ne voulut en effet prendre notre 5% qu'à

52 fr. 50. En 1825, sous M. de Villèle, il y avait déjà un progrès

considérable, puisque ce ministre parvenait à emprunter 400 millions en

5% à 89.55, soit à 5.58%. Quelques années plus tard, nouvelle

amélioration; le gouvernement émettait un emprunt 4% à 102 fr., soit à

3.98%. Mais, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, le

crédit national retomba. En 1831, on demanda 120 millions en 5% à 98 fr.

50, soit à 5.07%; on obtint à peine 20 millions. En 1841, en 1844, en

1847, ce n'est qu'en s'assurant le concours de puissants syndicats de

banquiers, français et étrangers, qu'on parvient à placer la rente

française dans le public, à qui cette rente rapportait de 4 1/2 à 5%.

Elle produisit plus encore pendant la République de 1848, qui fit deux

emprunts en 5%, émis, le premier à 71 fr. 60, le second à 75 fr. 25;

leur intérêt se dégageait à 6.98% et à 6.64%.

Sous l'empire, on commença de s'adresser directement au public;

jusqu'alors, on l'a vu plus haut, on était placé sous l'onéreuse tutelle

des syndicats de banquiers. Le nouveau système réussit à merveille. En

1854, le gouvernement emprunta 250 millions, en 5% à 92.50 ou en 3% à 59

fr. 20 nets, au choix du souscripteur. L'intérêt était ainsi de 5.40%

environ; le public apporta 467 millions en 5%. En 1855, pour un emprunt

de 750 millions émis aux mêmes conditions que le précédent, la

souscription publique produisit 2.175 millions, dont 450 millions

fournis par l'étranger. En 1859, un emprunt de 520 millions fut offert;

le public apporta quatre milliards. En 1868, quinze milliards se

disputèrent les 450 millions en rente 3% émis par le gouvernement. Il

est vrai que ce 3%, vendu 70 francs, était en réalité du 4.30%. En 1870,

au moment de la guerre, l'emprunt de 805 millions, en 3% à 60 fr. 60,

fut largement souscrit. Le revenu en était de 4.95%.

Après la guerre, comme on le comprend aisément, les emprunts, dits de

libération du territoire, se ressentirent de la situation du pays, et

rapportèrent environ 6% aux souscripteurs. Mais les sacrifices matériels

que dut faire la France furent superbement compensés par les

encouragements moraux qu'elle reçut. Qui ne se souvient de l'emprunt 5%

de trois milliards, émis en 1872, et qui fut l'occasion d'un mouvement

de capitaux tel, qu'il ne se renouvellera probablement jamais. On mit

quarante-trois milliards à la disposition de la France. L'emprunt fut

couvert une fois et demie en Angleterre, plus d'une fois en Allemagne,

cinq fois par la France, cinq fois par le reste du monde!

C'est à propos de cet emprunt que, pour la dernière fois, en France, on

eut recours aux services des syndicats de banquiers. M. Thiers savait

bien, d'avance, que l'emprunt serait souscrit largement; mais il

importait de relever les courages abattus, de faire renaître la

confiance de tous, de rendre, d'un seul coup, tout son lustre au crédit

national. Un succès? Ce n'était pas assez: il fallait un triomphe, et M.

Thiers mit tout en oeuvre pour obtenir ce résultat. Il offrit aux grands

banquiers des irréductibilités, sachant bien que ces banquiers, ainsi

amenés à travailler pour eux-mêmes, travailleraient en même temps dans

l'intérêt du pays. Le président de la République comptait que cette

combinaison contribuerait puissamment au succès; mais jamais, dans ses

prévisions les plus optimistes, il n'espéra la prestigieuse apothéose

dont plus haut il est parlé!

Trois derniers emprunts à noter. En 1881, le 3% amortissable apparut. Il

fut, pour une somme de 1 milliard, émis à 82 fr. 25, produisant ainsi

3.60%, et l'émission fut couverte 14 fois. En 1884, une seconde émission

de 350 millions d'amortissable à 76.60 fut souscrite une fois et demie,

au taux de 76.60; l'intérêt est de 3.91%. Enfin, 1886, l'État demanda

5,000 millions en 3% à 70.80, c'était du 3.76%. L'emprunt fut couvert

près de 21 fois.

***

On a vu, au commencement de cet article, les résultats du dernier

emprunt. Ils sont supérieurs à tous les autres, même à ceux de 1886.

Car, nous venons de le dire, l'intérêt alors offert aux souscripteurs

était de 3.76%. Cette différence de 0.52% est énorme, puisqu'elle

représente près de 14% de diminution sur l'intérêt offert il y a quatre

ans seulement.

Mais cette réduction dans le taux de l'intérêt n'est pas pour arrêter le

souscripteur français, qui se trouve regagner amplement, par

l'augmentation du capital, ce qu'il peut perdre du côté du revenu.

L'Amortissable de 1881 gagne actuellement 15 francs; c'est 18 1/2%

d'augmentation pour le capital primitivement engagé. L'Amortissable de

1884 gagne 20 francs; c'est plus de 26% d'augmentation. Le 3% perpétuel

de 1886 gagne 15 fr. 50 sur son cours d'émission; c'est un accroissement

de plus de 19% du capital.

Il est permis de croire que le mouvement d'ascension du crédit de la

France n'est pas près de s'arrêter. Ce pays est riche; il a toujours eu

la tradition du travail et de l'épargne: il continuera. A cet égard, le

passé et le présent sont caution de l'avenir.

Ch. Friedlander.

[Illustration: L'HIVER DE 1890-91. Les glaces dans la mer du Nord:

L'entrée du port d'Ostende.--Phot. Le Bon.]

[Illustration: L'HIVER DE 1890-91.--Le vapeur «Ashton» au milieu des

glaces, à Ostende.--Phot. Le Bon.]

[Illustration: L'EMPRUNT NATIONAL DE 869 MILLIONS. Souscripteurs à

quinze cents francs de rente et au-dessus.]

[Illustration: Le palais de la Diète suédoise, à Stockholm.]

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 6 / 43 题