L'HIVER DE 1890-91

L'hiver que nous traversons sera inscrit parmi les hivers mémorables,

tant par sa précocité que par sa rigueur. Il a commencé le 26 novembre.

Jusqu'au 25, la température était restée assez chaude, et même

supérieure à la moyenne; mais le 26 le thermomètre descendit tout d'un

coup à un minimum de -2°,3, sans s'élever au-dessus de -0°,8, et donna

comme température moyenne de cette journée -1°,6. Le lendemain, il

descendit à un minimum de -7°, 1, et le surlendemain, 28, à -15°,0,

minimum qu'il n'a pas dépassé depuis. C'était le commencement d'un froid

persistant et rigoureux.

Cependant il y eut dégel le 2 décembre jusqu'au 9, puis regel du 10 au

18, puis dégel du 19 au 21, puis regel du 22 au 31, puis dégel le 31 au

soir jusqu'au 4 janvier, et regel dans la nuit du 4 au 5 jusqu'au 12 au

soir. Du 26 novembre au 3 décembre, la moyenne de la journée a été

inférieure à zéro, et il en a été de même du 8 au 18 décembre, du 23 au

31, et du 6 au 12 janvier. Ces allures du thermomètre montrent qu'en

réalité le froid n'a pas été aussi consécutif qu'on le croit, puisque le

thermomètre n'est resté perpétuellement au-dessous de zéro que pendant 9

jours de suite, du 10 au 18 décembre, ainsi que du 23 au 31. Quant à la

glace, depuis le 26 novembre jusqu'au jour où nous écrivons ces lignes

(13 janvier), il y a eu 45 jours de gelée, et seulement 3 jours de dégel

(19, 20 et 21 décembre).

Ce sont là les observations de Paris (Observatoire du parc de

Saint-Maur). La température moyenne du mois de décembre a été de -3°, 4.

On ne trouve, depuis 1757, que trois mois de décembre aussi froids: ce

sont ceux de 1829, 1840 et 1879.

La Seine a commencé à charrier le 29 novembre, puis, de nouveau--après

le dégel du 4 au 8 décembre--le 11, puis, de nouveau encore, après le

dégel du 19 au 22, le 25; enfin, une quatrième fois, après le dégel du

31 décembre, le 7 janvier. Elle aurait dû être prise le 30 décembre et

même le 16. En effet, sa congélation le 11 janvier à minuit a eu pour

causes thermométriques une somme de -15°, 7 de froid dans les minima

diurnes additionnés du 16 au 11, une somme de -15°, 7 dans les maxima,

et une de 35°, 9 dans les moyennes diurnes. Or ce même état

thermométrique avait déjà été atteint le 16 décembre et le 30. Mais la

nature n'est plus souveraine dans la capitale du monde. Par le jeu des

barrages, nos ingénieurs savent activer le courant, élever ou abaisser

les eaux, disloquer les glaces et leur interdire toute stagnation. C'est

ce qui est arrivé en décembre. Les effets de nos hivers ne sont plus

comparables à ceux des hivers anciens, pas plus que ceux des

inondations, qui jadis enlevaient les ponts de Paris et semaient la

ruine et le deuil sur leur passage. Les météorologistes devront donc

surtout comparer entre elles les indications plus mécaniques que

pittoresques de la colonne thermométrique.

***

Après un mois de décembre très froid, comme nous venons de le voir, le

dégel est arrivé le 31 décembre à 11 heures du matin, mais a été de

courte durée. La Seine charriait encore considérablement le 31; le 1er

janvier, les glaçons étaient presque entièrement fondus. Il y eut un

léger retour du froid le 2 (min. 6°, 3°, max. X 2°, 2°,) et le 3 (min.

-5°, 5°, max. X 2° 8°); le 4, température douce (min. 0°, 4, max. X 4°,

4); le 5 pendant la nuit retour définitif du froid.

La Seine, dont la température était voisine de 0° depuis plus d'un mois,

a recommencé à charrier le 7; le 10 les glaçons, presque soudés entre

eux, marchaient avec une extrême lenteur, le 11 le fleuve était pris,

dans toute la traversée de Paris, sur les deux tiers de sa largeur, il

ne restait de courant visible et de glaçons en mouvement qu'au milieu de

la Seine; dans la nuit du 11 au 12, elle a été entièrement figée.

La vitesse du courant, les obstacles, les ponts, sont autant d'éléments

en jeu dans la congélation d'un fleuve. Ainsi, la série du froid n'a pas

été plus intense ni plus longue du 6 au 11 janvier que du 23 au 30

décembre et surtout que du 9 au 18 décembre, et pourtant, dans les deux

premiers cas, la Seine n'a pas été prise, à cause du courant et de la

levée des barrages. Ici, 6 jours de très forte gelée ont suffi.

Toutefois si le dégel n'était pas arrivé les 31 décembre, l'aspect du

fleuve charriant avec une extrême lenteur annonçait la congélation

complète pour le lendemain.

L'arrêt du fleuve n'a pas manqué d'un certain pittoresque. Le 11, vers

10 h. 1/2 du soir, la soudure des glaçons a commencé au pont de Sèvres,

dont les arches, relativement étroites, n'ont pu laisser passer les

banquises, et ont ainsi arrêté le mouvement de descente. Il a suffi

d'une heure pour que l'arrêt se répercutant en amont fût complet depuis

le pont d'Auteuil jusqu'au pont National.

Le 12 au matin le fleuve était donc immobilisé, et toute la journée, les

curieux ont afflué sur les rives pour contempler ce spectacle que les

Parisiens n'avaient pas vu depuis onze ans; l'agrégation des glaces

présentait au milieu du courant, notamment en amont du pont d'Austerlitz

et du pont Sully, quelques solutions de continuité; il y avait sur ces

points des sortes de lacs dont les eaux claires ne portaient aucun

glaçon.

Le petit bras de la Seine sur la rive droite, depuis le pont de Sully

jusqu'au pont Louis-Philippe, et dans lequel sont garés un nombre

considérable de bateaux, était libre de glaces, grâce aux barrages

supplémentaires reçus par l'estacade de l'Ile Saint-Louis.

Il en était de même dans le petit bras de la rive gauche, depuis le pont

de l'Archevêché jusqu'à l'écluse de la Monnaie. Là, un puissant

remorqueur, ayant monté et redescendu le courant depuis les premières

heures de la matinée, avait suffisamment divisé les glaces ensuite

entraînées au-delà du bassin de la Monnaie par un jeu d'écluse.--On n'a

encore pu traverser nulle part le fleuve à pied sec.

Pendant notre siècle, la Seine a été entièrement gelée à Paris aux dates

suivantes: janvier 1803,--décembre 1812,--janvier 1820,--janvier

1823,--décembre-janvier 1829-1830,--janvier 1838,--décembre

1840,--janvier 1854,--janvier 1865,--décembre 1867,--décembre

1871,--décembre 1879 et janvier 1891. Ces diverses congélations du

fleuve parisien ont été fort inégales comme intensité et durée;

quelquefois cette durée n'a été que de un ou deux jours tandis que dans

le fameux hiver de 1829-1830, elle a été de trente jours. Pour que la

Seine gèle à Paris il faut que le courant soit assez lent, c'est-à-dire

qu'il n'y ait pas eu de pluie depuis longtemps, que la température de

l'eau se soit graduellement abaissée à zéro, que des glaçons se soient

formés sur les bords du fleuve ou dans le fond et, détachés par le

courant, soient charriés à la surface et se soudent entre eux. Les

obstacles, notamment les ponts, aident à cette congélation totale, qui

n'arrive qu'après six jours au moins d'un froid persistant de 4° à 8°

comme moyenne des maxima et minima.

Les débâcles sont parfois terribles. Cette année, pour en atténuer les

effets, on a commencé par relever, en aval de Paris, le barrage de

Suresnes, afin d'amener une hausse sensible des eaux en amont et

d'exercer par suite une tension sur les glaces adhérant aux rives. Cette

première opération doit être à bref délai suivie de l'opération inverse,

c'est-à-dire d'un nouvel abaissement du barrage, afin d'accélérer la

marche du courant des eaux ainsi élevées; de la sorte, s'il ne se

produit pas une notable recrudescence du froid, une débâcle partielle

pourra être créée et pour ainsi dire conduite à volonté.

Un nouveau dégel est arrivé le 12, au soir, accompagné d'une brume qui

est tombée sur Paris à partir de 11 heures. Ce dégel a été annoncé

quelques heures seulement auparavant par le changement du vent du nord à

l'ouest. Durera-t-il? Le froid recommencera-t-il? C'est ce que nul ne

peut dire.

La météorologie est très loin des certitudes de sa soeur aînée

l'astronomie. Nous pouvons prédire dix ans, cent ans, mille ans

d'avance, le retour d'une comète, d'une planète, d'une éclipse, d'un

phénomène astronomique quelconque, et nous ne pouvons pas deviner quel

temps il fera demain! C'est quelque peu humiliant.

Il est tout naturel de chercher. Chacun le peut. Obtiendrons-nous des

résultats satisfaisants? C'est moins sûr.

On aimerait voir les saisons régies par un cycle, comme les phénomènes

astronomiques. L'hiver de 1879-80 ayant été très rude, on pense tout de

suite à un cycle de 11 ans. Celui de 1870-71 ayant été assez rude, le

cycle semble en partie indiquer une période de 9 à 11 ans. Le plus grand

hiver du siècle, avec celui de 1879-80, a été celui de 1829-30. Une

périodicité de 10 ans ou de multiples de 10 ans parait se confirmer

davantage. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. J'ai sous

les yeux le tableau de toutes les observations thermométriques faites

depuis la fondation de l'Observatoire de Paris, depuis plus de deux

siècles. Les plus grands hivers ont été ceux de:

1708--9 1829--30

1715--16 1837--38

1728--29 1840--41

1775--76 1844--45

1788--89 1853--54

1794--95 1860--61

1798--99 1870--71

1802--3 1879--80

1812--13 1890--91

1822--23

En s'amusant à grouper ces chiffres de certaines façons, on croit sentir

vaguement s'en dégager quelques probabilités de périodes décennales.

Mais, en fait, la probabilité est à peine supérieure à celle d'un nombre

quelconque à la roulette. On a quelque présomption apparente d'imaginer

que l'hiver de 1899-1900 sera froid, mais je ne conseillerais à personne

de jouer là-dessus un pari sérieux.

D'autant plus que, jusqu'à présent du moins, l'astronomie n'offre aucune

base pour soutenir cette périodicité. La période des taches solaires est

bien de dix à onze ans, et on l'a invoquée. Mais on n'a pris soin de la

comparer avec une attention suffisante. Le froid actuel suit le minimum

des taches solaires de près de deux ans. Celui de 1879-80 l'a suivi d'un

an. Celui de 1870-71 est arrivé pendant le maximum. Celui de 1829-30 est

arrivé un an après le maximum. Il n'y a donc pas de relation entre les

fluctuations de l'énergie solaire et la température de nos hivers. C'est

assez étonnant, mais c'est ainsi.

Il ne faut pas que ces difficultés nous empêchent d'étudier. La nature

ne livre ses secrets qu'à la persévérance.

L'hiver actuel peut se résumer ainsi:

Une quarantaine de personnes sont déjà mortes de froid en France depuis

le commencement de l'hiver.

Les plus basses températures observées ont été:

Moscou 31° le 7 janvier.

Haparanda 29° le 6 janvier.

Varsovie 24° le 29 décembre.

Gérardmer 22° le 10 janvier.

Épinal 20° " "

Montargis 17° le 9 janvier.

Loudun 16° le 10 "

Paris 15° le 28 novembre.

" 13° le 15 décembre.

" 11° les 8 et 9 janvier.

Fleuves et rivières gelés le 12 janvier: Seine, Yonne, Aube, Marne,

Rance, Saône, Rhône, Charente, Loire, Dordogne, Garonne, Sorgues,

Durance, Gardon. Mer prise à Blankenberghe et Ostende.

L'Espagne, comme tous les pays de l'Est, a partagé le sort de la France.

Camille Flammarion.

[Illustration: LES OBSÈQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG.--La cérémonie

religieuse dans l'église russe de la rue Daru.]

L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891 · 第 3 / 43 题