Selon la discipline ordinaire de l'Église, les pénitents n'étaient
alors publiquement réconciliés que vers la fête de Pâques, et les
meurtres volontaires n'étaient remis qu'après plusieurs années de
pénitence. Aux approches de la fête de Noël, Théodose sentit redoubler
sa douleur. Rufin, moins affligé que lui, quoiqu'il fût la principale
cause de ses regrets, entreprit de le consoler; et comme ce courtisan
lui demandait pourquoi il s'abandonnait à une si profonde tristesse,
l'empereur poussant un grand soupir qui fut suivi de larmes: _Hélas!
Rufin_, lui dit-il, _se peut-il que vous ne sentiez pas mon malheur?
Je gémis et je pleure de voir que le temple du Seigneur est ouvert
aux derniers de mes sujets, qu'ils y entrent sans crainte, qu'ils y
adressent leurs prières à notre commun maître, tandis que l'entrée
m'en est interdite, et que le ciel même est fermé pour moi. Car je me
souviens de cette divine parole: Celui que vous aurez lié sur la terre,
sera lié dans le ciel._ _Prince_, répondit Rufin, _j'irai, si vous le
permettez, trouver l'évêque, et je l'engagerai par mes prières à vous
affranchir de vos liens_. _Il n'y consentira pas_, répliqua l'empereur;
_je connais Ambroise, je sens la justice de son arrêt; jamais il ne
violera la loi divine par déférence pour la majesté impériale_. Sur les
instances de Rufin, qui promettait avec confiance de fléchir Ambroise,
l'empereur lui permit de le tenter; et se flattant lui-même de quelque
succès, il le suivit de loin. Dès qu'Ambroise aperçut le ministre:
_Rufin_, lui dit-il, _quelle est votre impudence? C'est vous dont le
pernicieux conseil a rempli Thessalonique de carnage et d'horreur,
et vous ne rougissez pas? vous ne tremblez pas? vous osez approcher
de la maison de Dieu, après avoir si cruellement déchiré ses images
vivantes!_ Rufin se jetant à ses pieds, le suppliait de recevoir avec
indulgence l'empereur qui allait arriver; alors Ambroise enflammé
de zèle: _Je vous avertis, Rufin_, lui dit-il, _que je l'empêcherai
d'entrer dans le lieu saint: et s'il veut continuer d'agir en tyran,
il pourra m'égorger encore. J'accepterai la mort avec joie._ A ces
paroles, Rufin manda promptement à Théodose qu'il ne pouvait rien
gagner sur l'inflexible prélat; que pour éviter un éclat scandaleux,
il lui conseillait de ne pas aller plus loin. L'empereur, qui était
déja dans la grande place de la ville, continua sa marche, en disant:
_J'irai, et j'essuierai l'affront que je n'ai que trop mérité_.
[Note latérale: XXXIX.
Entrevue de S. Ambroise et de Théodose.
Theod. l. 5, c. 17.
Soz. l. 7, c. 25.
Ruf. l. 12, c. 18.
Cod. Th. l. 9, tit. 40, leg. 13 et ibi God.
Till. vie de S. Ambr. art. 62.