Mais la conscience de Théodose lui parlait encore avec plus de force et
de liberté. Sa bonté naturelle ayant enfin dissipé les noires vapeurs
de sa colère, lui montrait Thessalonique en pleurs et ses sujets
égorgés. Il ne se voyait lui-même qu'avec horreur; et pour se laver
d'un forfait si énorme, tremblant de crainte et déchiré de remords, il
revint à Milan, et marcha droit à l'église. Ambroise sort au-devant de
lui, et s'opposant à son passage, semblable à cet ange redoutable qui
défendait l'entrée du jardin d'Éden après la chute de notre premier
père: «Arrêtez, prince, lui dit-il: vous ne sentez pas encore tout
le poids de votre péché. La colère ne vous aveugle plus, mais votre
puissance et la qualité d'empereur offusquent votre raison, et vous
dérobent la vue de ce que vous êtes. Rentrez en vous-même; considérez
la poussière d'où vous êtes sorti; et où chaque instant s'empresse à
vous replonger. Que l'éclat de la pourpre ne vous éblouisse pas jusqu'à
vous cacher ce qu'elle couvre de faiblesse. Souverain de l'empire,
mais mortel et fragile, vous commandez à des hommes de même nature que
vous, et qui servent le même maître: c'est le créateur de cet univers,
le roi des empereurs comme de leurs sujets. De quels yeux verrez-vous
son temple? Comment entrerez-vous dans son sanctuaire? Vos mains fument
encore du sang innocent; oserez-vous y recevoir le corps du Seigneur?
Porterez-vous sur la coupe sacrée ces lèvres qui ont prononcé un arrêt
injuste et inhumain? Retirez-vous, prince; n'ajoutez pas le sacrilége
à tant d'homicides. Acceptez la chaîne salutaire de la pénitence,
que vous impose par mon ministère la sentence du souverain juge. En
la portant avec soumission, vous y trouverez un remède pour guérir
vos plaies, encore plus profondes que celles dont vous avez affligé
Thessalonique.» L'empereur voulant excuser sa faute par l'exemple de
David: _Vous l'avez imité dans son péché_, lui repartit Ambroise;
_imitez-le dans sa pénitence_. Théodose reçut cet arrêt comme de
la bouche de Dieu même. Il avait l'ame trop élevée pour rougir de
l'humiliation qu'il essuyait à la vue d'un grand peuple; il ne sentait
que la confusion de son crime et retourna à son palais en pleurant
et en soupirant. Il y demeura renfermé pendant huit mois, excepté un
voyage qu'il fit à Vérone, où il séjourna une partie des mois d'août et
de septembre.
[Note latérale: XXXVIII.