Les officiers chargés de cette barbare exécution ayant reçu la lettre
du prince, annoncèrent une course de chars pour le lendemain, et
passèrent la nuit à faire toutes les dispositions nécessaires à leur
dessein. Le jour venu, le peuple ne sachant pas qu'il courait à la
mort, se rendit en foule dans le cirque, sans s'apercevoir du mouvement
des soldats, dont il fut tout à coup enveloppé. Ceux-ci avaient ordre
de passer tout au fil de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Au
signal donné, ils poussent un grand cri et se jettent avec fureur sur
la multitude. On frappe, on égorge, on précipite, on tue les enfants
sur le sein de leurs mères; les habitants, renfermés dans cette vaste
enceinte, morts, blessés, vivants, accumulés les uns sur les autres,
ne font bientôt plus qu'un monceau. Ceux qui fuient trouvent la mort
dans les rues de la ville: Thessalonique est jonchée de cadavres. Des
étrangers, des citoyens pacifiques, qui n'avaient eu aucune part à la
sédition, furent sacrifiés à cette aveugle vengeance. Jamais l'humanité
ne montre plus de vigueur que dans ces scènes cruelles ou l'inhumanité
triomphe. L'histoire a conservé seulement la mémoire d'une action
généreuse; les autres se perdirent dans la confusion de cet horrible
massacre. Un esclave voyant son maître saisi par les soldats, l'arrache
de leurs mains, et, pour lui donner le temps de s'échapper, il se
livre lui-même et reçoit la mort avec joie. Un marchand nouvellement
entré dans le port, courut à ses deux fils qu'il voyait prêts à
périr; il demanda en grâce de mourir à leur place, et offrit, à cette
condition, tout ce qu'il possédait d'or et d'argent. Les soldats, par
une indulgence brutale, lui permirent d'en choisir un; et le malheureux
père les regardant tour-à-tour, pleurant, gémissant, et ne pouvant se
déterminer dans ce choix funeste, qui déchirait ses entrailles, les
vit enfin égorger tous deux. Le massacre dura trois heures. Sept mille
hommes y périrent; quelques auteurs en font monter le nombre jusqu'à
quinze mille. On dit que Théodose, touché de repentir, peu de temps
après le départ des courriers, en avait dépêché d'autres pour révoquer
l'ordre; mais que ceux-ci arrivèrent trop tard, ainsi qu'on a vu
presque toujours que plus les ordres méritent d'être révoqués, plus ils
volent rapidement et s'exécutent avec promptitude[779].
[Note 779: Il est extraordinaire que Zosime qui, dans son histoire,
ne ménage pas la mémoire de Théodose, n'ait pas dit un seul mot du
massacre de Thessalonique.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVI.
Remontrances de S. Ambroise.
Ambr. ep. 51, t. 2, p. 997-1001.
Ruf. l. 12, c. 18.