La nouvelle de cet attentat excita l'indignation de Théodose. Il
voulait d'abord mettre à feu et à sang toute la ville. Ambroise et
les évêques des Gaules qui tenaient alors un synode à Milan, vinrent
à bout de l'apaiser. Il leur promit de procéder selon les règles
de la justice. Mais ses courtisans et surtout Rufin, effacèrent
bientôt ces heureuses impressions. Rufin, l'un des plus fameux
exemples d'une élévation rapide et d'une chute éclatante, était né à
Élusa, capitale de cette partie de l'Aquitaine qu'on nommait alors
Novempopulanie[776]; c'est aujourd'hui Eause en Gascogne[777]. Sorti
d'une famille obscure, il avait toutes les qualités d'esprit et de
corps qui pouvaient faire disparaître la bassesse de sa naissance.
Une taille avantageuse, une physionomie mâle et spirituelle, des yeux
vifs et pleins de feu prévenaient en sa faveur. Il s'exprimait avec
facilité et avec grace. C'était un esprit insinuant, pénétrant, étendu,
mais profond et caché, toujours occupé de projets ambitieux qu'il
formait sourdement et qu'il ménageait avec adresse. Rempli de vices,
mais habile à prendre toutes les apparences des vertus contraires, il
s'attacha à Théodose, et surprit bientôt sa confiance[778]. Il n'est
pas étonnant que ce fourbe en ait imposé aux personnages les plus
vertueux, qui souvent se font un scrupule d'être trop clairvoyants, et
une loi de régler leur estime sur celle du maître, lorsque le maître
est lui-même digne d'estime. Saint-Ambroise l'aimait et partageait la
joie de ses prospérités. Symmaque le combla d'éloges pendant sa vie;
mais Symmaque ne peut éviter ici de passer pour un flatteur intéressé
ou timide, puisqu'aussitôt après la fin tragique de Rufin, il changea
de langage et le noircit des plus affreuses couleurs. Dans le temps de
la sédition de Thessalonique, Rufin, maître des offices, tenait déja
le premier rang dans les conseils. Appuyé de ses partisans, il fit
entendre à Théodose qu'il était nécessaire de donner un exemple capable
d'arrêter pour toujours les séditions, et de maintenir l'autorité du
prince dans la personne de ses officiers. Il ne lui fut pas difficile
de rallumer un feu mal éteint. On résolut de punir les Thessaloniciens
par un massacre général. Théodose recommanda expressément de cacher à
Ambroise la décision du conseil; et, après avoir expédié ses ordres, il
sortit de Milan, pour éviter de nouvelles remontrances, si le secret de
la délibération venait à transpirer.
[Note 776: Malgré les incertitudes de quelques savants, on ne
peut douter que Rufin ne fût effectivement né à _Élusa_, ou Eause,
en Novempopulanie, dans l'Aquitaine, comme il résulte du témoignage
formel de Claudien (_in Rufin._, l. 1, v. 123-140). Il est d'accord
avec Zosime, lib. 4, c. 51, qui le fait Gaulois de naissance, Κελτὸς τὸ
γένος.--S.-M.]
[Note 777: L'antique cité d'_Elusa_ fut détruite dans le courant
du neuvième siècle par les Normands. Son nom a donné naissance à celui
de la ville moderne d'Eause, dans le département du Gers. Celle-ci
n'occupe cependant pas tout-à-fait le même emplacement. Il reste
encore quelques vestiges de l'ancienne ville; ils conservent le nom de
_Ciutat_.--S.-M.]
[Note 778: On voit, par une lettre de Symmaque (l. 3, ep. 82),
que Rufin avait déja beaucoup de crédit auprès de Théodose en l'an
384.--S.-M.]
[Note latérale: XXXV.
Massacre de Thessalonique.
Ruf. l. 12. c. 18. Theod. l. 5, c. 17.
Soz. l. 7, c. 25.
Paulin, vit. Amb. § 24.
Hermant, vie de S. Ambr. l. 6. c. 12.