--[L'ambassade que le roi de Perse avait envoyée à Rome l'année
précédente, était encore relative à l'Arménie. Ce malheureux pays
était rempli de troubles, et tous les seigneurs, en guerre les uns
contre les autres, ou armés contre leur roi, agissaient en princes
indépendants. Le jeune Arsace, privé du secours et de l'expérience du
connétable Manuel, ne savait comment se faire obéir dans le royaume
que la naissance lui avait donné, et que la fortune voulait lui ravir:
ses ordres étaient méconnus, et la guerre civile désolait tout le
pays. La présence des troupes romaines ne put empêcher la plupart des
dynastes de se soumettre au roi de Perse. Il est évident que, dans
les négociations qui s'ouvrirent à cette occasion, tout l'avantage
paraissait être pour les Perses. Théodose, mal assuré de l'Occident,
menacé au Nord par les Barbares, n'était pas disposé à entreprendre
une guerre sérieuse dans l'Orient, pour défendre un prince incapable
de régner et pour protéger une nation qui se jetait elle-même entre
les bras de son adversaire. Sentant sans doute toutes les difficultés
de cette guerre, il chercha à tirer le meilleur parti possible des
circonstances, en sacrifiant son malheureux allié. Les deux monarques
convinrent donc de détruire le royaume d'Arménie et de le partager
entre les deux empires, pour faire cesser à jamais les prétentions
qu'ils élevaient l'un et l'autre sur la totalité[768]. Cet arrangement
n'était pas de nature à satisfaire les seigneurs du pays qui, aussi
ardents ennemis de leurs rois qu'ils l'étaient les uns des autres, ne
détestaient guère moins au fond les Perses et les Romains, quoique la
religion les rapprochât davantage de ceux-ci. Malgré leurs dissensions,
leurs révoltes et leurs trahisons, l'indépendance nationale leur
était chère, et leur mécontentement pouvait mettre des obstacles à
l'exécution du traité de partage. Les deux souverains craignirent
sans doute de blesser trop vivement l'amour propre national des
seigneurs arméniens, et ils comprirent qu'au milieu de tant de causes
de division, il y aurait beaucoup d'inconvénient à trop multiplier
les points de contact entre les deux empires. Ils sentirent combien
il était avantageux pour eux d'être séparés par un vaste territoire
neutre à certains égards[769]. Ils résolurent donc, en maintenant le
traité de partage, de placer chacun un roi particulier dans la portion
de l'Arménie qui fut ajoutée à leur empire. Ce partage fut fait d'une
manière fort inégale, et entièrement à l'avantage des Perses[770]. Ils
obtinrent les quatre cinquièmes de l'Arménie. Les Romains n'eurent
qu'un territoire long et étroit, s'étendant du nord au sud, depuis
la Lazique ou la Colchide, jusqu'à la Mésopotamie, et de l'ouest à
l'est, depuis l'Euphrate jusqu'aux montagnes qui séparent les sources
de ce fleuve de celles de l'Araxe, se prolongeant vers le Tigre
jusqu'à Martyropolis. Cette partie comprenait la Sophène, l'Ingilène,
l'Astyanène, l'Acilisène, la Derxène, la Caranitide et plusieurs petits
cantons sauvages perdus dans les montagnes, qui séparent l'Arménie du
territoire de Trébizonde. Arsace fut contraint de se contenter de cette
faible portion de son héritage. Il quitta donc la province d'Ararat,
séjour des rois, et il vint s'établir dans l'Arménie romaine. Plusieurs
des seigneurs et des satrapes, s'attachèrent à sa fortune; ils
abandonnèrent leurs possessions et le suivirent dans l'occident avec
leurs femmes et leurs enfants. Cette émigration mécontenta beaucoup
le roi de Perse, elle lui fit connaître l'aversion que sa domination
inspirait. Il en écrivit à Arsace, lui reprochant _de chercher à
renouveller la guerre à peine éteinte entre les deux états_. Arsace lui
répondit qu'_il ne pouvait empêcher de le suivre les Arméniens, qui
refusaient de se soumettre à un gouverneur persan; que s'il voulait lui
confier la portion de l'Arménie qui lui appartenait, comme l'empereur
lui avait confié la sienne, il aurait pour lui la même obéissance;
mais que si cette proposition ne lui convenait pas, il n'empêcherait
pas les seigneurs de s'en retourner, si telle était leur volonté_. Le
prince persan se hâta, pour prévenir une plus grande défection, de
placer un Arsacide sur le trône d'Arménie. Il se nommait Chosroès; on
ignore son degré de parenté avec Arsace[771]; celui-ci, depuis la mort
de son tuteur Manuel, avait régné cinq ans sur toute l'Arménie[772].
C'est ainsi que se terminèrent tant de guerres longues et sanglantes,
dont l'Arménie avait été la cause ou le prétexte. Cette monarchie ne
fut pas cependant effacée encore du nombre des royaumes de l'Asie, elle
continua de subsister comme état particulier pendant une quarantaine
d'années[773]; mais ce traité honteux pour l'empire fut le principe de
sa ruine, et il fut la base de toutes les transactions qui eurent lieu
dans la suite entre les deux empires[774]. Les Romains ne s'occupèrent
plus des destins de l'Arménie orientale, ils ne revendiquèrent que ce
qui leur était échu dans le premier traité de partage[775].]--S.-M.
[Note 768: On voit, par ce que rapporte Ammien Marcellin, l. 30,
c. 2, que déja un projet semblable avait été proposé du temps de
Valens, pendant les négociations qui s'ouvrirent en l'an 374, après
la mort de Para. L'ambassadeur Arrhacès proposait alors de détruire
l'Arménie, perpétuel sujet de guerre entre les deux nations. _Arrace
legato ad principem misso, perpetuam ærumnarum causam deleri penitus
suadebat Armeniam._ Il est probable que le partage proposé à cette
époque, ne différait guère de celui qui fut exécuté sous le règne de
Théodose.--S.-M.]
[Note 769: Ces considérations se retrouvent dans l'historien
arménien Faustus de Byzance, l. 6, c. 1, qui était contemporain.--S.-M.]
[Note 770: C'est ce que dit Faustus de Byzance. On trouve la même
chose dans Procope, _de Ædif. Just._, l. 3, c. 1; il dit que cette
partie de l'Arménie était quadruple de l'autre, τετραπλασίαν τὴν
μοῖραν.--S.-M.]
[Note 771: Moïse de Khoren se contente de dire, l. 3, c. 42, qu'il
était Arsacide: Faustus de Byzance n'en dit pas davantage, l. 6, c. 1,
sur son origine, mais il ajoute que c'était un jeune homme.--S.-M.]
[Note 772: Depuis l'an 385 jusqu'en 390.--S.-M.]
[Note 773: On remarquera bientôt que le traité ne reçut alors
qu'une exécution imparfaite, et qu'on y dérogea plusieurs fois dans la
suite.--S.-M.]
[Note 774: On verra en l'an 416, comment le traité fut mis
définitivement à exécution, au moins de la part des Romains.--S.-M.]
[Note 775: Tillemont (Théodose le jeune, art. 27, not. 22), et
Lebeau après lui, l. XXXII, § 30 et 31, ont placé le partage de
l'Arménie à une époque bien plus moderne, en l'an 441. Les détails
circonstanciés que les Arméniens fournissent sur la chute de la
dynastie Arsacide en Arménie, montrent que tout ce que les modernes en
ont dit est un tissu d'erreurs et de faits controuvés ou mal placés.
Il n'y a parmi les auteurs grecs que le seul Procope, qui ait donné
quelques détails sur cet événement; mais ce qu'il en dit est si obscur
et se rattache si mal aux autres renseignements que les anciens nous
ont transmis, qu'il n'est pas étonnant qu'on ait commis plusieurs
erreurs en voulant faire usage de son récit. Ces détails contenus dans
le chapitre premier du livre 3e du Traité des édifices de Justinien,
se rapportent à une autre époque, non pas aussi récente qu'on l'a cru,
sans raison suffisante, mais de beaucoup postérieure cependant à la
date du premier partage. On doit les placer en l'an 416, après la mort
de Chosroès III, comme je le ferai voir en racontant cette partie de
l'histoire d'Arménie. J'employerai alors les renseignements curieux que
fournit Procope, mais dont il serait impossible de faire usage sans la
connaissance des auteurs arméniens qui, en ajoutant à sa narration,
l'éclaircissent et fournissent les moyens de la placer à sa véritable
époque. Je supprimerai en conséquence les deux courts paragraphes du
livre XXXII, § 30 et 31, dans lesquels Lebeau a raconté la destruction
du royaume d'Arménie, parce qu'ils sont erronnés sous tous les
rapports. En les ôtant de l'an 441, je reporterai sous l'an 416 tout ce
qui s'y trouve d'exact, et je le ferai entrer dans mon récit.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIII.
Sédition de Thessalonique.
Theod. l. 5, c. 17.
Soz. l. 7, c. 25.