On bâtit sur l'emplacement du temple de Sérapis, une église qui porta
le nom d'Arcadius, et qui fut dédiée à Dieu sous l'invocation de saint
Jean-Baptiste. La dédicace en fut célébrée le 26 de mai 395, avec
beaucoup de solennité. Alexandrie était à la fois une ville de débauche
et de superstition. Presque toutes les colonnes servaient d'appui à des
chapelles consacrées à différentes divinités; partout se présentait
l'image de Sérapis. Son buste était placé sur toutes les portes, sur
toutes les fenêtres, il était peint sur toutes les murailles. On
détruisit, on effaça ces objets d'idolâtrie, on y substitua l'image de
la croix. Théophile n'épargna aucun des temples de la ville[736]. Il
prit plaisir à faire connaître au peuple la fourberie des oracles. Les
statues de bois ou de bronze étaient creuses et adossées contre les
murailles: les prêtres s'y introduisaient par des conduits souterrains,
et abusaient le peuple crédule. On trouva dans les caveaux de ces
temples, des monceaux de crânes et d'ossements, des têtes d'enfants
égorgés depuis peu, et dont les lèvres étaient dorées. C'étaient de
malheureuses victimes immolées à ces farouches divinités[737]; car la
superstition égyptienne, qui dans les premiers temps s'était bornée à
offrir aux dieux de l'encens et des prières, s'étant communiquée aux
nations étrangères, y était devenue barbare, et avait rapporté dans
son pays natal des pratiques cruelles, afin qu'il n'y eût aucun peuple
du monde qui ne pût reprocher à l'idolâtrie de lui avoir enseigné à
sacrifier des victimes humaines. Théophile exposa publiquement toutes
ces horreurs: les païens les plus obstinés se cachaient de honte, les
autres se convertissaient. On fondait les statues, suivant l'ordre
de l'empereur, pour en fabriquer de la monnaie qu'on distribuait aux
pauvres. Mais comme l'évêque fit employer quelque partie de la matière
à faire des vases et divers ornements, peut-être pour les églises, les
païens l'accusèrent lui et les deux officiers de s'être enrichis des
dépouilles des dieux: et il faut avouer que la suite des actions de
Théophile ne le justifie pas entièrement de ce soupçon[738]. Il réserva
seulement une figure très-ridicule de je ne sais quelle divinité[739];
il la fit placer dans un lieu public, afin que dans la suite les païens
ne pussent désavouer l'extravagance de leur culte. Cette dérision
les piqua vivement: ils furent aussi affligés de la conservation de
cette statue, qu'ils l'avaient été de la destruction de toutes les
autres. La nouvelle de ce qui s'était passé dans Alexandrie étant
venue à Théodose, on dit que levant les mains au ciel, il s'écria
avec transport: _Je vous rends graces, Seigneur, de ce que vous avez
aboli une erreur si funeste et si invétérée, sans qu'il en ait coûté à
l'empire la perte d'une si grande ville_.
[Note 736: Socrate désigne particulièrement, l. 5, c. 16, un lieu
consacré au culte de Mithra, τὸ Μιθρεῖον (_Mithræum_). Il ajoute que
Théophile exposa aux regards du public les mystères sanglants du
_Mithræum_, τὰ τοῦ Μιθρείον φονικά μυστήρια. L'opinion générale à
cette époque était que la célébration des mystères de cette divinité
persane était quelquefois souillée par des sacrifices humains. J'ai
discuté ailleurs, t. 2, p. 177, not. 1, liv. X, § 52, les raisons
qui me portent à croire que cette accusation avait quelque chose de
fondé.--S.-M.]
[Note 737: _Horret animus dicere qui miseris mortalibus laquei à
demonibus præparati sunt. Qua funeraque scelera in illisque dicebantur
abdita tegebantur? Quot ibi infantum capita desecta in auratis labris
inventa sunt? Quot miserorum cruciabilis mortes depictæ?_ Rufin. l. 12,
c. 24. Il est probable que, par les mots _cruciabilis mortes depictæ_,
il faut entendre les tableaux qui représentaient les supplices cruels
ou les épreuves, qu'on était obligé de souffrir, pour être admis à
participer aux mystères de Mithra.--S.-M.]
[Note 738: Les reproches de S. Isidore de Péluse, l. 1, ep. 152,
sont d'accord avec les accusations d'Eunapius, _in Ædes._, tom. 1, p.
45, _ed._ Boiss. Les témoignages réunis par Tillemont, _Hist. Ecclés._
t. XI, _vie de Théophile_, art. 6, pour faire connaître l'esprit, le
caractère et les mœurs de ce patriarche d'Alexandrie, ne sont pas
propres à en donner une idée très-avantageuse.--S.-M.]
[Note 739: C'était la statue d'un singe, sans doute d'un
cynocéphale, animal très-révéré des Égyptiens; tel est ce qui résulte
au moins du récit de Socrate, lib. 5, c. 17.--S.-M.]
[Note latérale: XXII.