L'activité de Théophile ne se borna pas à purifier sa ville épiscopale.
Canope, bâtie dès le temps de la guerre de Troie près d'une embouchure
du Nil[740], n'était éloignée d'Alexandrie que de quatre lieues vers
l'orient[741]. Les charmes de sa situation, sur un rivage délicieux, le
grand nombre et la beauté de ses temples, et plus encore les amorces de
la volupté y attiraient les habitants de toute l'Égypte, et même les
étrangers. La débauche y régnait avec tant d'effronterie, à l'abri de
la religion, qu'auprès de ceux qui faisaient profession d'une vie sage
et réglée, c'était un reproche d'avoir été à Canope; mais cette raison
même contribuait à la rendre plus fréquentée. Le Nil était sans cesse
couvert de barques, où les âges et les sexes confondus ensemble, et
respirant une joie dissolue, allaient célébrer dans cette ville leurs
infames mystères[742]. On y enseignait les lettres sacrées des anciens
Égyptiens, et sous ce prétexte, on y tenait école de magie[743]. Il
y avait aussi un temple de Sérapis[744]. Mais la divinité propre du
lieu portait le même nom que la ville. La figure en était bizarre et
monstrueuse: c'était un vase surmonté d'une tête, et dont le ventre
était fort large. On l'adorait comme vainqueur de tous les autres
dieux, et cette folle opinion était fondée sur une fable qui ne
mérite pas d'être rapportée[745]. Soit que cette ville fût du diocèse
d'Alexandrie, soit qu'elle fût dépendante de l'évêque de Schédia[746],
qui en était plus voisine, Théophile s'y étant transporté, fit raser
le temple du dieu Canope, réduisit ce lieu à recevoir les immondices
de la ville, détruisit les autres temples et les retraites de
prostitution, purgea de ce culte impur les bourgades d'alentour, et fit
bâtir des églises, où les reliques des martyrs attirèrent une chaste
et sainte dévotion[747]. Pour substituer des exemples de vertus aux
dissolutions qu'il bannissait, il construisit plusieurs monastères.
Celui de Canope devint célèbre par la vie pénitente et retirée de
ceux qui l'habitaient. Les auteurs ecclésiastiques en font de grands
éloges; tandis que les païens regardant ces moines comme établis sur
les ruines de leurs divinités, s'efforçaient de les noircir par leurs
calomnies[748].
[Note 740: Ce n'était pas Canope, mais une ville appelée Thonis,
qui se trouvait sur cette plage au temps de la guerre de Troie; elle
n'occupait pas précisément l'emplacement de Canope, mais elle était à
l'embouchure de la branche canopique du Nil dans la Méditerranée, à une
petite distance de l'emplacement de Canope, qui était au nord-ouest sur
le bord de la mer. Il ne paraît pas que l'origine de Canope remonte à
plus de cinq siècles avant notre ère; on peut voir à ce sujet une note
de la traduction française de Strabon, t. V, p. 358.--S.-M.]
[Note 741: On apprend de Strabon, l. 17, p. 801, que Canope était
située à 120 stades au nord-est d'Alexandrie ou à douze milles, selon
Ammien Marcellin, l. 22, c. 15. Elle se trouvait sur le bord de la
mer, au débouchement d'un canal creusé de main d'homme, qui conduisait
d'Alexandrie à cette ville. Un espace très-étroit la séparait de la
mer, il servait à éviter une côte difficile et rocailleuse, qui était
entre les deux villes. Il est reconnu depuis long-temps que le nom de
Canope, avait en Égypte le sens de _terre d'or_, comme nous l'apprend
le rhéteur Aristide. Voyez La Croze, _lex. Ægypt._ p. 31; Zoega, _de
usu obel._ p. 437; Jablonski, _Panth. Ægypt._ l. 5, c. 4, § 4.--S.-M.]
[Note 742: Strabon, l. 17, p. 801 et beaucoup d'autres auteurs
parlent avec détails des plaisirs de Canope et de la licence effrénée
qui régnait dans cette ville.--S.-M.]
[Note 743: C'est ce que dit Rufin, l. 12, c. 26. _Jam vero Canopi
quis enumeret superstitiosa flagitia ubi prætexto sacerdotalium
litterarum, ita etenim appellant antiqua Ægyptiorum litteras magicæ
artis erat pene publica schola._ Ce lieu même selon cet auteur était
pour ainsi dire la source du culte des démons, et il était même plus
célèbre et plus révéré qu'Alexandrie. _Quem locum velut fontem quemdam
atque originem demonum in tantum venerabantur pagani, ut multo ibi
major celebritas quam apud Alexandriam haberetur._ Un certain Antonin,
fils d'une magicienne célèbre, nommée Sosipatra, était alors chargé d'y
enseigner les doctrines et les sciences égyptiennes. Eunap. _in Ædes._,
t. 1, p. 42, éd. Boiss.--S.-M.]
[Note 744: C'est Strabon qui parle, l. 17, p. 801, de ce temple, et
qui dit qu'il était très-révéré, ἔχουσα τὸ τοῦ Σαράπιδος ἱερὸν πολλῇ
ἁγιστείᾳ τιμώμενον.--S.-M.]
[Note 745: Rufin raconte, lib. 12, c. 26, cette historiette si
connue, dans laquelle le dieu des Chaldéens, le feu, fut éteint par
l'eau contenue dans l'intérieur du dieu Canope, figurée sous la forme
d'une cruche.--S.-M.]
[Note 746: Cette ville était à 20 milles au sud-est d'Alexandrie,
et au sud de Canope, sur un bras du Nil, dérivé de la branche canopique
et qui venait se jeter dans la mer auprès de Nicopolis, qui était pour
ainsi dire un faubourg d'Alexandrie.--S.-M.]
[Note 747: _In Serapis sepulcro prophanis ædibus complanatis ex
uno latere martyrium, ex altero consurgit ecclesia._ Ruf. l. 12, c.
27.--S.-M.]
[Note 748: Par la forme, dit Eunapius, _in Ædes._ t. 1, pag. 45,
_ed._ Boiss. c'étaient des hommes, mais par leur vie ils étaient des
pourceaux. Ἀνθρώπους μὲν κατὰ τὸ εἶδος, ὁ δὲ βίος ἀυτοῖς συώδης.
Après un aussi gracieux début, l'auteur payen s'abandonne à toute la
véhémence de sa haine, et se répand en invectives plus odieuses et plus
dégoûtantes les unes que les autres.--S.-M.]
[Note latérale: XXIII.