Quoique Théodose fût ennemi de l'erreur, il exigeait des chrétiens
la modération et la douceur qui fait le plus beau caractère de la
religion qu'ils professent. Callinicus[679] était une ville épiscopale
de l'Osrhoène, sous la métropole d'Édesse; elle fut depuis nommée
Leontopolis. Les Juifs y avaient une synagogue, et les hérétiques
Valentiniens[680], un temple enrichi d'un grand nombre d'offrandes.
Les habitants chrétiens brûlèrent la synagogue; et les moines,
troublés dans l'exercice de leurs cérémonies religieuses[681] par
les hérétiques, mirent le feu au temple, dont les richesses furent
consumées[682]. Le comte d'Orient, en écrivit à Théodose, qui était
à Milan, et accusa l'évêque d'avoir conseillé ces violences. Le
prince ordonna que l'évêque rebâtirait la synagogue à ses dépens,
que les moines seraient sévèrement punis, et qu'on dédommagerait les
Valentiniens de la perte qu'ils avaient faite. Ambroise était alors à
Aquilée. Ayant appris l'ordre de l'empereur, il lui écrivit pour en
obtenir la révocation. Il se plaignait qu'on eût condamné l'évêque
sans l'avoir entendu: il représentait que _les ordres du prince
allaient faire ou des prévaricateurs, si les chrétiens y obéissaient,
ou des martyrs, s'ils aimaient mieux obéir à la loi de Dieu et de
leur conscience: que l'on avait laissé impunies les violences tant
de fois exercées contre l'église, soit par les Juifs, soit par les
hérétiques[683]: quelle honte serait-ce pour un empereur chrétien,
qu'on eût sujet de dire que son bras ne s'armait que pour venger les
hérétiques et les Juifs!_ Cette lettre n'ayant pas produit l'effet
qu'il désirait, il retourna promptement à Milan; et l'empereur étant
venu à l'église, l'évêque prit le ton du prophète Nathan, en faisant
parler Dieu à Théodose en ces termes: _C'est moi qui vous ai choisi
pour vous élever à l'empire; je vous ai livré l'armée de votre ennemi;
je l'ai réduit sous votre puissance; j'ai placé vos enfants sur le
trône; je vous ai fait triompher sans peine; et vous faites triompher
de moi mes ennemis!_ Comme il descendait de la tribune, Théodose lui
dit: _Mon père, vous avez bien parlé aujourd'hui contre nous_: _Non pas
contre vous, prince_, repartit Ambroise, _mais pour vous_. L'empereur
avoua qu'il était trop dur d'obliger l'évêque à la réparation de la
synagogue; _mais_, ajouta-t-il, _les moines sont coupables de beaucoup
de désordres_[684]. Comme Timasius, maître de la milice, naturellement
hautain et insolent, qui était présent à cet entretien, s'emportait
en invectives contre les moines: _Je parle à l'empereur_, lui dit
Ambroise; _avec vous je traiterais autrement_[685]. Il obtint que
l'ordre fût révoqué, et ne consentit à célébrer les saints mystères,
qu'après avoir tiré de Théodose une parole réitérée. Ce n'est pas
que ce saint prélat autorisât les procédés violents en matière de
religion: il avait montré le contraire dans l'affaire de Priscillien.
Mais il regardait comme un crime, de forcer des chrétiens à rétablir
des édifices dans lesquels Dieu était outragé. Cependant, comme les
chrétiens, trop souvent animés contre les Juifs d'une haine que le
christianisme n'autorise pas, continuaient en Orient de détruire ou
de piller leurs synagogues: cinq ans après, Théodose ordonna de punir
sévèrement ces excès[686], déclarant que la secte judaïque n'était
proscrite par aucune loi, et qu'elle devait avoir par tout son empire
le libre exercice de sa religion.
[Note 679: Voyez au sujet de cette ville, qui s'appelle
actuellement _Rakkah_, tom. 3, pag. 65, not. 3, liv. XIV, § 7.--S.-M.]
[Note 680: Ces hérétiques, dit saint Ambroise, ep. 40, t. 2, p.
951, adorent trente-deux éons qu'ils appellent dieux, _isti triginta
et duos æonas colunt, quos appellant deos_. Ces hérétiques appelés
aussi Gnostiques, faisaient partie de ces sectes, qui unissaient
la philosophie et la théologie des Orientaux, aux dogmes du
christianisme.--S.-M.]
[Note 681: Ils avaient été insultés pendant la célébration de la
fête des Macchabées.--S.-M.]
[Note 682: _In partibus orientis in quodam castello à christianis
viris synagoga Judæorum et lucus Valentinianorum incendio concremata
sunt, propterea quod Judæi vel Valentiniani insultarent monachis
christianis._ Paulin. _Vit. Ambros._ § 22.--S.-M.]
[Note 683: Saint Ambroise parle des églises brûlées par les Juifs
du temps de Julien, et en particulier de deux basiliques à Damas.
Elles étaient encore en ruines de son temps; elles avaient été à
peine réparées, non pas aux frais de la synagogue, mais à ceux de
l'église. _Quarum una vix reparata est, sed ecclesiæ non synagogæ
impendiis: altera basilica informibus horret ruinis._ L'évêque de
Milan fait mention de beaucoup d'autres églises brûlées à Gaza, à
Béryte, à Ascalon et à Alexandrie; et il termine en employant ces
paroles peu charitables: _Ecclesia non vindicata est, vindicabitur
synagoga._--S.-M.]
[Note 684: _Re vera de synagoga reparanda ab episcopo durius
statueram, sed emendatum est. Monachi multa scelera faciunt._ Ambr. ep.
41, tom. 2, p. 963.--S.-M.]
[Note 685: _Ego cum imperatore ago, ut oportet: quia novi quod
habeat domini timorem; tecum autem aliter agendum, qui tam dura
loqueris._ Ambr. ep. 41, t. 2, p. 963.--S.-M.]
[Note 686: Par une loi rendue le 29 septembre 393, et adressée à
Addæus, commandant des troupes d'Orient, dans l'Osrhoène.--S.-M.]
[Note latérale: LXVIII.
Théodose exclus du sanctuaire.
Theod. l. 5. c. 17.
Soz. l. 7. c. 25.