S. Ambroise devant Maxime.]

Le lendemain de son arrivée, il alla au palais et demanda une audience

particulière. L'eunuque grand chambellan[642] lui répondit qu'il ne

pouvait être admis qu'en présence du conseil. Ambroise ayant répliqué

que ce n'était pas ainsi qu'on avait coutume de recevoir les évêques,

et que d'ailleurs il était chargé d'une commission secrète, l'eunuque

alla en informer Maxime et revint avec la même réponse. Le prélat

consentit à tout pour ne pas rompre la négociation. Lorsqu'il fut entré

dans le conseil, il refusa le baiser de Maxime: _Vous êtes en colère,

évêque_, lui dit le tyran: _n'est-ce pas ainsi que je vous ai reçu dans

votre précédente ambassade?_ _Il est vrai_, répondit Ambroise, _que

vous avez dès ce temps-là manqué à la dignité épiscopale: mais alors

je demandais la paix pour un inférieur; aujourd'hui je la demande pour

un égal_. _Et qui lui donne cette égalité?_ répartit fièrement Maxime.

_Le Tout-puissant_, répliqua Ambroise, _qui a conservé à Valentinien

l'empire qu'il lui avait donné_. Cette fermeté irrita le tyran; il

s'emporta en invectives contre Valentinien et contre le comte Bauton,

qui avaient, disait-il, amené jusque sur les frontières de la Gaule les

Huns et les Alains: il reprocha au prélat de l'avoir trompé la première

fois et d'avoir arrêté le cours rapide de ses conquêtes. Ambroise

justifia le comte et l'empereur; il fit voir que loin d'attirer

les barbares dans la Gaule, ils les en avaient écartés à force

d'argent[643]. Il se disculpa lui-même en rappelant à Maxime la bonne

foi et la franchise dont il avait usé dans la première négociation:

il le fit souvenir que Valentinien étant le maître de venger la mort

de Gratien sur Marcellinus, frère de Maxime, qu'il tenait alors en

son pouvoir, il le lui avait renvoyé: il demandait en récompense les

cendres du défunt empereur[644]. Maxime alléguait pour raison de son

refus, que la vue des cendres de ce prince animerait les soldats contre

lui: «Et quoi? répondit Ambroise, défendront-ils après sa mort celui

qu'ils ont abandonné pendant qu'il vivait? Vous craignez ce prince

lorsqu'il n'est plus! Qu'avez-vous donc gagné à lui ôter la vie? Je me

suis défait d'un ennemi, dites-vous: Non, Maxime, Gratien n'était pas

votre ennemi; c'était vous qui étiez le sien. Il n'entend pas ce que je

dis en sa faveur; mais vous, soyez-en le juge. Si quelqu'un s'élevait

aujourd'hui contre votre puissance, diriez-vous que vous êtes son

ennemi, ou qu'il est le vôtre? Si je ne me trompe, c'est l'usurpateur

qui est l'auteur de la guerre; l'empereur ne fait que défendre ses

droits. Vous refusez donc les cendres de celui dont vous ne pourriez

retenir la personne, s'il était votre prisonnier! Donnez à Valentinien

ce triste gage de votre réconciliation. Comment ferez-vous croire que

vous n'avez pas attenté à la vie de Gratien, si vous le privez de la

sépulture?» Il convainquit ensuite Maxime d'être l'auteur de la mort

du comte Vallion, qui n'était coupable que de fidélité envers son

maître. Ambroise entre les mains et sous le pouvoir du tyran semblait

être son juge; et Maxime confus ne se tira d'embarras qu'en renvoyant

le prélat et en lui disant qu'il délibérerait sur les demandes de

Valentinien. Ambroise avait eu trop d'avantage sur Maxime pour espérer

aucun succès. Il aigrit encore le tyran en refusant de communiquer avec

les évêques de sa cour, qui avaient fait mourir Priscillien. Maxime

saisit ce prétexte pour lui donner ordre de s'en retourner sans délai.

Le saint évêque, plus propre à soutenir avec force et avec franchise

la vérité et la justice, qu'à se démêler avec souplesse des détours

obliques d'une négociation épineuse, partit malgré les avis qu'on lui

donnait secrètement qu'il serait assassiné en chemin. S'il est vrai que

Maxime eût formé ce dessein, Dieu préserva l'évêque. Il revint à Milan,

et rendit compte à Valentinien de son ambassade, qui n'avait servi qu'à

démasquer le tyran[645].

[Note 642: C'était un Gaulois, selon ce que dit saint Ambroise,

epist. ad Valent. 24, t. 2, pag. 888. _Egressus est ad me vir

Gallicanus, præpositus cubiculi, eunuchus regius._--S.-M.]

[Note 643: _Valentinianus Hunnos atque Alanos appropinquantes

Galliæ per Alemanniæ terras reflexit.......... Tu fecisti incursari

Rhetias, Valentinianus suo tibi auro pacem redemit._ Ambr., ep. 24, _ad

Valent._ t. 2, pag. 890.--S.-M.]

[Note 644: _Ille tibi fratrem tuum viventem remisit, tu illi vel

mortuum redde._ Ambr. ep. 24, t. 2, p. 890.--S.-M.]

[Note 645: _Esto tutior adversus hominem, pacis involucro bellum

tegentem_, dit Saint Ambroise, ep. 34, t. 2, p. 891, en s'adressant à

Valentinien, à la fin de la relation de sa seconde ambassade auprès de

Maxime.--S.-M.]

[Note latérale: XLVII.

Maxime passe les Alpes.

Zos. l. 4, c. 42.

Theod. l. 5, c. 14.

[Till. vie de S. Ambr. art. 52.]]

Le jeune empereur ne perdit pas encore l'espérance de prévenir une

rupture ouverte. Ses courtisans lui persuadaient que la roideur

inflexible du prélat avait rebuté Maxime; et celui-ci donnait à

entendre qu'il n'était pas éloigné de renouer la négociation. Domninus

s'offrit à conduire cette affaire; c'était un Syrien qui, s'étant

introduit à la cour du jeune prince, était devenu son confident et

son principal ministre. On le regardait comme un profond politique,

et il avait lui-même la plus haute idée de sa propre capacité.

Maxime le reçut à bras ouverts; il accepta sans résistance toutes

ses propositions, et flatta sa vanité en le comblant d'honneurs et de

présents. Le ministre s'applaudissait d'un succès si brillant; il ne

doutait pas qu'il n'eût fait de Maxime le meilleur ami de Valentinien.

Le tyran, profitant de son imprudence, le fit au retour accompagner

d'une partie de son armée; c'était, disait-il, des troupes qu'il

prêtait à son collègue pour dompter les Barbares qui menaçaient la

Pannonie. Domninus partit de Trèves vers la fin du moins d'août, fort

glorieux des présents qu'il avait reçus et du nombreux renfort qu'il

conduisait à son maître. Maxime le suivit de près avec le reste de

ses troupes; il se faisait précéder d'un grand nombre de batteurs

d'estrade, pour arrêter tous ceux qui pouvaient donner des nouvelles

de sa marche. Il trouva le pas de Suze[646] ouvert par le passage

de Domninus; et s'étant joint à ses troupes avancées, qui avaient

abandonné l'ambassadeur pour garder l'entrée de l'Italie, il prit le

chemin de Milan[647].

[Note 646: Zosime, le seul auteur qui ait parlé du passage des

Alpes par Maxime, ne désigne pas d'une manière particulière l'endroit

où il l'effectua. Il se contente de dire, l. 4, c. 42, qu'il franchit

les passages les plus difficiles des Alpes et les plus inaccessibles,

τὰ στενώτατα τῶν Ἄλπεων καὶ τὰ τῶν ὀρῶν ἄβατα διελθοντας, il ajoute

qu'il traversa ensuite les régions marécageuses qui s'étendent au pied

de ces montagnes, ἤδη δὲ καὶ τὰ μετὰ τας Ἄλπεις, ὅσα ἦν ἑλώδη; ce qui

désigne évidemment les plaines basses du Piemont.--S.-M.]

[Note 647: Il n'y arriva pas avant le 8 septembre 387 car il

existe encore une loi de Valentinien donnée à Milan et datée de ce

jour.--S.-M.]

[Note latérale: XLVIII.

Valentinien se réfugie à Thessalonique.

Zos. l. 4, c. 43 et 44.

Sulp. Sev. vit. Mart. c. 23.

Aug. de civit. l. 5, c. 26, t. 7, p. 142.

Oros. l. 7, c. 34.

Socr. l. 5, c. 11.

Theod. l. 5, c. 14, 15.

Soz. l. 7, c. 13.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 292 / 388 题