Flavien pénétré de ces justes reproches et poussant un profond soupir,
rompit enfin le silence, et d'une voix entrecoupée de sanglots:
«Prince, dit-il, notre ville infortunée n'a que trop de preuves de
votre amour, et ce qui faisait sa gloire fait aujourd'hui sa honte
et notre douleur. Détruisez-la jusqu'aux fondements, réduisez-la en
cendres, faites périr jusqu'à nos enfants par le tranchant de l'épée,
nous méritons encore de plus sévères châtiments; et toute la terre,
épouvantée de notre supplice, avouera cependant qu'il est au-dessous
de notre ingratitude. Nous en sommes même déja réduits à ne pouvoir
être plus malheureux. Accablés de votre disgrace, nous ne sommes plus
qu'un objet d'horreur. Nous avons dans votre personne offensé l'univers
entier; il s'élève contre nous plus fortement que vous-même. Il ne
reste à nos maux qu'un seul remède. Imitez la bonté de Dieu: outragé
par ses créatures, il leur a ouvert les cieux. J'ose le dire, grand
prince; si vous nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre
indulgence, mais vous devrez à notre offense l'éclat d'une gloire
nouvelle. Nous vous aurons, par notre attentat, préparé une couronne
plus brillante que celle dont Gratien a orné votre tête; vous ne la
tiendrez que de votre vertu. On a détruit vos statues: ah! qu'il
vous est facile d'en rétablir qui soient infiniment plus précieuses!
Ce ne seront pas des statues muettes et fragiles, exposées dans les
places aux caprices et aux injures: ouvrages de la clémence, et aussi
immortelles que la vertu même, celles-ci seront placées dans tous
les cœurs, et vous aurez autant de monuments qu'il y a d'hommes sur
la terre et qu'il y en aura jamais. Non, les exploits guerriers, les
trésors, la vaste étendue d'un empire ne procurent pas aux princes
un honneur aussi pur et aussi durable que la bonté et la douceur.
Rappelez-vous les outrages que des mains séditieuses firent aux statues
de Constantin, et les conseils de ces courtisans qui l'excitaient à
la vengeance: vous savez que ce prince portant alors la main à son
front, leur répondit en souriant, _Rassurez-vous, je ne suis point
blessé_. On a oublié une grande partie des victoires de cet illustre
empereur; mais cette parole a survécu à ses trophées; elle sera
entendue des siècles à venir; elle lui méritera à jamais les éloges et
les bénédictions de tous les hommes. Qu'est-il besoin de vous mettre
sous les yeux des exemples étrangers? Il ne faut vous montrer que
vous-même. Souvenez-vous de ce soupir généreux, que la clémence fit
sortir de votre bouche, lorsqu'aux approches de la fête de Pâques,
annonçant par un édit aux criminels leur pardon, et aux prisonniers
leur délivrance, vous ajoutâtes: _Que n'ai-je aussi le pouvoir de
ressusciter les morts!_ Vous pouvez faire aujourd'hui ce miracle:
Antioche n'est plus qu'un sépulcre; ses habitants ne sont plus que des
cadavres; ils sont morts avant le supplice qu'ils ont mérité: vous
pouvez d'un seul mot leur rendre la vie. Les infidèles s'écrieront:
_Qu'il est grand le Dieu des chrétiens! des hommes, il en sait faire
des anges; il les affranchit de la tyrannie de la nature_. Ne craignez
pas que notre impunité corrompe les autres villes: hélas! notre sort ne
peut qu'effrayer. Tremblants sans cesse, regardant chaque nuit comme la
dernière, chaque jour comme celui de notre supplice, fuyant dans les
déserts, en proie aux bêtes féroces, cachés dans les cavernes, dans les
creux des rochers, nous donnons au reste du monde l'exemple le plus
funeste. Détruisez Antioche; mais détruisez-la comme le Tout-Puissant
détruisit autrefois Ninive: effacez notre crime par le pardon;
anéantissez la mémoire de notre attentat, en faisant naître l'amour
et la reconnaissance. Il est aisé de brûler des maisons, d'abattre
des murailles: mais de changer tout-à-coup des rebelles en sujets
fidèles et affectionnés, c'est l'effet d'une vertu divine. Quelle
conquête une seule parole peut vous procurer! Elle vous gagnera les
cœurs de tous les hommes. Quelle récompense vous recevrez de l'Éternel!
Il vous tiendra compte non-seulement de votre bonté, mais aussi de
toutes les actions de miséricorde que votre exemple produira dans la
suite des siècles. Prince invincible, ne rougissez pas de céder à un
faible vieillard, après avoir résisté aux prières de vos plus braves
officiers: ce sera céder au souverain des empereurs, qui m'envoie
pour vous présenter l'Évangile, et vous dire de sa part: _Si vous ne
remettez pas les offenses commises contre vous, votre père céleste
ne vous remettra pas les vôtres_. Représentez-vous ce jour terrible,
dans lequel les princes et les sujets comparaîtront au tribunal de la
suprême justice; et faites réflexion que toutes vos fautes seront alors
effacées, par le pardon que vous nous aurez accordé. Pour moi, je vous
le proteste, grand prince, si votre juste indignation s'apaise, si vous
rendez à notre patrie votre bienveillance, j'y retournerai avec joie;
j'irai bénir avec mon peuple la bonté divine, et célébrer la vôtre.
Mais si vous ne jetez plus sur Antioche que des regards de colère,
mon peuple ne sera plus mon peuple; je ne le reverrai plus; j'irai
dans une retraite éloignée cacher ma honte et mon affliction; j'irai
pleurer jusqu'à mon dernier soupir, le malheur d'une ville qui aura
rendu implacable à son égard le plus humain et le plus doux de tous les
princes.»
[Note latérale: XLI.
Clémence de l'empereur.
Chrysost. Hom. 21, c. 4, t. 2, p. 222.
Theod. l. 5, c. 20.