Chrysost. Hom. 21, c. 3, t. 2, p. 217.]

Flavien pénétré de ces justes reproches et poussant un profond soupir,

rompit enfin le silence, et d'une voix entrecoupée de sanglots:

«Prince, dit-il, notre ville infortunée n'a que trop de preuves de

votre amour, et ce qui faisait sa gloire fait aujourd'hui sa honte

et notre douleur. Détruisez-la jusqu'aux fondements, réduisez-la en

cendres, faites périr jusqu'à nos enfants par le tranchant de l'épée,

nous méritons encore de plus sévères châtiments; et toute la terre,

épouvantée de notre supplice, avouera cependant qu'il est au-dessous

de notre ingratitude. Nous en sommes même déja réduits à ne pouvoir

être plus malheureux. Accablés de votre disgrace, nous ne sommes plus

qu'un objet d'horreur. Nous avons dans votre personne offensé l'univers

entier; il s'élève contre nous plus fortement que vous-même. Il ne

reste à nos maux qu'un seul remède. Imitez la bonté de Dieu: outragé

par ses créatures, il leur a ouvert les cieux. J'ose le dire, grand

prince; si vous nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre

indulgence, mais vous devrez à notre offense l'éclat d'une gloire

nouvelle. Nous vous aurons, par notre attentat, préparé une couronne

plus brillante que celle dont Gratien a orné votre tête; vous ne la

tiendrez que de votre vertu. On a détruit vos statues: ah! qu'il

vous est facile d'en rétablir qui soient infiniment plus précieuses!

Ce ne seront pas des statues muettes et fragiles, exposées dans les

places aux caprices et aux injures: ouvrages de la clémence, et aussi

immortelles que la vertu même, celles-ci seront placées dans tous

les cœurs, et vous aurez autant de monuments qu'il y a d'hommes sur

la terre et qu'il y en aura jamais. Non, les exploits guerriers, les

trésors, la vaste étendue d'un empire ne procurent pas aux princes

un honneur aussi pur et aussi durable que la bonté et la douceur.

Rappelez-vous les outrages que des mains séditieuses firent aux statues

de Constantin, et les conseils de ces courtisans qui l'excitaient à

la vengeance: vous savez que ce prince portant alors la main à son

front, leur répondit en souriant, _Rassurez-vous, je ne suis point

blessé_. On a oublié une grande partie des victoires de cet illustre

empereur; mais cette parole a survécu à ses trophées; elle sera

entendue des siècles à venir; elle lui méritera à jamais les éloges et

les bénédictions de tous les hommes. Qu'est-il besoin de vous mettre

sous les yeux des exemples étrangers? Il ne faut vous montrer que

vous-même. Souvenez-vous de ce soupir généreux, que la clémence fit

sortir de votre bouche, lorsqu'aux approches de la fête de Pâques,

annonçant par un édit aux criminels leur pardon, et aux prisonniers

leur délivrance, vous ajoutâtes: _Que n'ai-je aussi le pouvoir de

ressusciter les morts!_ Vous pouvez faire aujourd'hui ce miracle:

Antioche n'est plus qu'un sépulcre; ses habitants ne sont plus que des

cadavres; ils sont morts avant le supplice qu'ils ont mérité: vous

pouvez d'un seul mot leur rendre la vie. Les infidèles s'écrieront:

_Qu'il est grand le Dieu des chrétiens! des hommes, il en sait faire

des anges; il les affranchit de la tyrannie de la nature_. Ne craignez

pas que notre impunité corrompe les autres villes: hélas! notre sort ne

peut qu'effrayer. Tremblants sans cesse, regardant chaque nuit comme la

dernière, chaque jour comme celui de notre supplice, fuyant dans les

déserts, en proie aux bêtes féroces, cachés dans les cavernes, dans les

creux des rochers, nous donnons au reste du monde l'exemple le plus

funeste. Détruisez Antioche; mais détruisez-la comme le Tout-Puissant

détruisit autrefois Ninive: effacez notre crime par le pardon;

anéantissez la mémoire de notre attentat, en faisant naître l'amour

et la reconnaissance. Il est aisé de brûler des maisons, d'abattre

des murailles: mais de changer tout-à-coup des rebelles en sujets

fidèles et affectionnés, c'est l'effet d'une vertu divine. Quelle

conquête une seule parole peut vous procurer! Elle vous gagnera les

cœurs de tous les hommes. Quelle récompense vous recevrez de l'Éternel!

Il vous tiendra compte non-seulement de votre bonté, mais aussi de

toutes les actions de miséricorde que votre exemple produira dans la

suite des siècles. Prince invincible, ne rougissez pas de céder à un

faible vieillard, après avoir résisté aux prières de vos plus braves

officiers: ce sera céder au souverain des empereurs, qui m'envoie

pour vous présenter l'Évangile, et vous dire de sa part: _Si vous ne

remettez pas les offenses commises contre vous, votre père céleste

ne vous remettra pas les vôtres_. Représentez-vous ce jour terrible,

dans lequel les princes et les sujets comparaîtront au tribunal de la

suprême justice; et faites réflexion que toutes vos fautes seront alors

effacées, par le pardon que vous nous aurez accordé. Pour moi, je vous

le proteste, grand prince, si votre juste indignation s'apaise, si vous

rendez à notre patrie votre bienveillance, j'y retournerai avec joie;

j'irai bénir avec mon peuple la bonté divine, et célébrer la vôtre.

Mais si vous ne jetez plus sur Antioche que des regards de colère,

mon peuple ne sera plus mon peuple; je ne le reverrai plus; j'irai

dans une retraite éloignée cacher ma honte et mon affliction; j'irai

pleurer jusqu'à mon dernier soupir, le malheur d'une ville qui aura

rendu implacable à son égard le plus humain et le plus doux de tous les

princes.»

[Note latérale: XLI.

Clémence de l'empereur.

Chrysost. Hom. 21, c. 4, t. 2, p. 222.

Theod. l. 5, c. 20.

Histoire du Bas-Empire. Tome 04 · 第 286 / 388 题